Dépression sans anxiété : un bénéfice certain des oméga-3

L’arsenal thérapeutique dont disposent les médecins pour traiter une dépression est bien pourvu, cependant pour des raisons diverses et variées, comme une insuffisance de réponse au traitement, une mauvaise tolérance ou une hostilité vis-à-vis des antidépresseurs, de nombreux patients se tournent vers des thérapeutiques alternatives.

Une littérature riche mais des preuves insuffisantes

La littérature s’est à maintes reprises fait l’écho d’un lien possible entre carence en acides gras polyinsaturés oméga-3 et dépression (1). Des études épidémiologiques ont notamment établi une corrélation entre consommation de poissons et fruits de mer et plus faible incidence de dépression. De plus, des études cliniques ont montré que les patients qui avaient des taux bas d’oméga-3 et un ratio oméga-6/oméga-3 élevé étaient plus souvent dépressifs que les sujets contrôle. Des méta-analyses ont également conclu au rôle clinique bénéfique d’une supplémentation en oméga-3 sur la dépression. Cependant les études analysées étaient de faible effectif, les oméga-3 utilisés étaient de formules et de doses variées.

Une étude clinique de grande envergure

Afin de clarifier le rôle des oméga-3 dans la prise en charge de la dépression, une équipe de Montréal a mené une étude clinique multicentrique, en double aveugle contre placebo entre octobre 2005 et janvier 2009 (2). Le but de cette étude était d’évaluer l’efficacité d’une supplémentation par des oméga-3 avec un fort ratio acide eicosapentaenoïque (EPA) / acide docosahexaenoïque (DHA), en l’occurrence le produit « OM3 équilibre émotionnel » du Laboratoire Vie et Santé, soit en monothérapie, soit en traitement adjuvant aux antidépresseurs chez des patients qui présentaient un épisode dépressif majeur unipolaire depuis au moins 1 mois.

Un total de 432 patients a été inclus, le diagnostic étant confirmé  par le Mini-International Neuropsychiatric Interview version 5.0.0. Ces patients recevaient soit 3 capsules par jour d’OM3 (n=218) (une formule d’oméga-3 enrichie contenant 70 % d’EPA et 5 % de DHA ce qui aboutit à l’apport de 1 050 mg/j d’EPA et 150 mg/j de DHA), soit un placebo (n=214) pendant 8 semaines.
Le critère principal d’efficacité était le score obtenu par chaque patient au self-report Inventory of Depressive Symptomatology (IDS-SR30) et le critère secondaire celui mesuré par les praticiens au clinician-rated Montgomery-Asberg Depression Rating Scale (MADRS).

La moyenne d’âge des patients inclus, dont 68,5 % de femmes, était de 46 ans. Il s’agissait d’un épisode dépressif récurrent pour 72,5 % d’entre eux, et 30,9 % étaient malades depuis plus de 2 ans. Des désordres anxieux étaient retrouvés chez 52,8 % des participants.
Le score IDS-SR30 moyen à l’entrée dans l’étude était de 43,5 + 8,81. Les traitements associés étaient des antidépresseurs pour 40,3 % des patients, une psychothérapie pour 14,8 % et une autre thérapeutique psychotrope pour 27,1 % des patients.

Une amélioration significative chez les déprimés sans désordres anxieux

Les patients des 2 groupes ont bénéficié d’une amélioration de leurs symptômes dépressifs. Pour les patients pris dans leur ensemble une tendance (toutefois non significative) a été constatée en faveur de la supplémentation en oméga-3. La différence moyenne entre traitement et placebo était de 1,32 points pour l’IDS-SR30 (IC 95 % -0,20-2,84 ; p=0,088) et de 0,97 points pour la MADRS (IC 95 % -0,012-1,95 ; p=0,053)

L’analyse des résultats selon la répartition des patients dans 4 groupes pré-spécifiés, (1) sous antidépresseurs à l’entrée dans l’étude ou non, (2) répartition selon le sexe, (3) quantité de poisson consommée pendant la semaine dans le mois précédent l’étude, (4) présence ou non de symptômes anxieux, a montré que seule la présence d’une anxiété interagissait sur l’efficacité de la supplémentation. En effet, chez les patients sans désordres anxieux (n=204) une différence significative était constatée en faveur du groupe OM3 (p=0,035). Chez ce type de malades, la différence moyenne des scores obtenus entre les patients sous OM3 et ceux sous placebo était de 3,17 points pour l’IDS-SR30 (IC 95 % 0,89-5,45 ; p=0,007) et de 1,93 points pour la MADRS (IC 95 % 0,50-3,36 ; p=0,008) ce qui est comparable aux différences moyennes obtenues lors d’études sur des anti-dépresseurs.

Pendant ces 8 semaines d’étude, la tolérance a été satisfaisante, l’événement indésirable le plus souvent rapporté par les patients du groupe OM3 a été un goût persistant de poisson.

Cette étude clinique, la plus large jamais conduite dans ce domaine, a mis en évidence un bénéfice certain de la supplémentation en oméga-3 chez les patients souffrant d’un syndrome dépressif majeur, de type unipolaire, mais sans désordres anxieux associés.

Un mécanisme d’action à explorer

Les auteurs évoquent plusieurs raisons pour expliquer l’absence d’efficacité de la supplémentation chez les patients avec désordres anxieux : ces patients seraient moins souvent répondeurs aux antidépresseurs, ils seraient également moins tolérants aux effets secondaires (phénomène non retrouvé dans cet essai), l’EPA n’agirait pas suffisamment sur les neurotransmetteurs communs à la dépression et à l’anxiété comme le système sérotoninergique. Une autre explication fait intervenir le lien existant entre EPA, dépression et inflammation. En effet, des niveaux élevés de cytokines pro-inflammatoires et des niveaux bas d’oméga-3 ont été plus fréquemment notés chez des patients présentant des troubles de l’humeur que chez ceux présentant des troubles anxieux. Le bénéfice apporté par les acides gras polyinsaturés oméga-3 serait dû à leur possible effet anti-inflammatoire. Un objectif de recherche serait donc de déterminer comment l’inflammation modère l’impact de l’EPA sur les troubles de l’humeur. A suivre.

8 médecins sur 10 seraient prêts à prescrire des oméga-3 dans la dépression

Pour en savoir plus sur l’opinion des praticiens concernant les oméga-3 dans la dépression, le Jim a entrepris une enquête par e-mail en septembre 2010 auprès d’une cible de médecins généralistes et de psychiatres. Cent quatre-vingt dix médecins généralistes et 86 psychiatres ont répondu aux 5 questions suivantes :

1) Avez-vous observé dans votre patientèle une augmentation de l’incidence des dépressions en automne et en hiver ?
2) En dehors d’une éventuelle psychothérapie, associez-vous des mesures non médicamenteuses à la prise en charge de vos patients dépressifs (régime alimentaire, exercice physique, luminothérapie,…) ?
3) Avez-vous déjà prescrit une supplémentation en oméga-3 dans cette indication ?
4) Avez-vous des informations scientifiques sur l’utilisation des oméga-3 dans le traitement de la dépression majeure, seuls ou en complément des antidépresseurs ?
5) Seriez-vous prêt à prescrire des oméga-3 dans cette indication si une étude de grande envergure et de méthodologie rigoureuse démontrait l’efficacité de cette supplémentation ?

Il n’y a pas eu de différences très notables dans les réponses apportées par les médecins généralistes ou les psychiatres, les pourcentages de réponses obtenus à chaque question étant proches.

En consultation de médecine générale comme en consultation spécialisée, la majorité des médecins constate une recrudescence du taux de dépression d’octobre à avril, et les trois quart d’entre eux environ ne se contentent pas de prescrire des antidépresseurs mais font appel aux traitements adjuvants non médicamenteux (hors psychothérapie).

   

En revanche, une très faible proportion a déjà tenté une supplémentation en oméga-3 dans cette indication, et il faut noter ici que le nombre de prescripteurs était plus important en médecine générale (17 %) qu’en psychiatrie (9 %), alors que paradoxalement un nombre un peu plus important de psychiatres (25 % vs 20 %) fait état de connaissances scientifiques en la matière.

   

Médecins généralistes (près de 83 %) et psychiatres (79 %) sont enfin quasi unanimes pour envisager de prescrire une supplémentation en oméga-3 dans la dépression si les preuves scientifiques sont suffisantes.


Il faut bien sûr tenir compte dans l’interprétation de ces résultats de leur caractère déclaratif.

Dr Reine Noël

Références
1) Appleton KM et al. Is there a role for n-3 long-chain polyinsatured fatty acids in the regulation of mood and behavior? A review of the evidence to date from epidemiological studies, clinical studies and intervention trials. Nutr Res Rev 2008; 21(1): 13-41.
2) Lespérance F et al. The efficacy of omega-3 supplementation for major depression : a randomized controlled trial. J Clin Psychiatry 2010 ; doi 10.4088/JCP.10m05966blu.

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