Cannabinoïdes en psychiatrie, vrai ou faux

Malgré des « preuves limitées à l’appui de leur utilisation », rappellent des éditorialistes du British Journal of Psychiatry, les cannabinoïdes sont généralement perçus par le grand public comme susceptibles d’améliorer efficacement et sans danger leur santé mentale.

Beaucoup d’utilisateurs de cannabinoïdes revendiquent ainsi une automédication pour contrer des troubles de l’humeur, l’anxiété et les troubles du sommeil, même si la prévalence exacte de cette automédication est encore mal connue, ainsi que les caractéristiques démographiques et cliniques des sujets y recourant.

Il n’en reste pas moins que la consommation de cannabinoïdes est « répandue » et qu’elle est encore plus fréquente chez les personnes souffrant de troubles psychiatriques, un constat inquiétant quand on pense aux possibles conséquences psychiatriques de l’addiction au cannabis !

Une enquête de 2019 confirme l’ampleur de ce phénomène aux États-Unis : 35 % des adultes atteints de maladie mentale ont déclaré avoir consommé des cannabinoïdes au cours de l’année écoulée, contre 14 % des adultes sans maladie mentale.

Des patients frustrés et incompris

Les auteurs résument par cette vignette clinique l’étrange situation où un produit contestable pour la santé mentale demeure attractif : consultant pour des troubles dépressifs une psychiatre qui lui propose « un antidépresseur comme un inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine (ISRS) », un jeune homme refuse cette prescription. Il déclare : « J’ai déjà essayé ces médicaments, et ils n’ont jamais été aussi utiles que le cannabis. J’ai l’impression que le cannabis est plus naturel et plus sûr. ».

La psychiatre répond qu’elle ne prescrira pas de cannabis, inefficace pour traiter les troubles de l’humeur ou l’anxiété, mais le patient affirme catégoriquement que cela lui a été utile et refuse les ISRS.

Conclusion édifiante :  la psychiatre et le patient se quittent, tous deux frustrés et incompris. La confusion persiste entre le cannabis lui-même et les cannabinoïdes médicaux[1], des dérivés à visée (théoriquement) thérapeutique. Mais la rareté des preuves actuelles sur ce sujet est préjudiciable pour nos patients et les soins fondés sur des preuves que nous visons à fournir.

Pour y remédier, les auteurs soulignent la nécessité de recherches supplémentaires sur les avantages et inconvénients des cannabinoïdes dans le grand public et chez les malades mentaux, sur l’efficacité et l’innocuité de ces produits contre des troubles psychiatriques et sur ce qui est prédictif des résultats d’un traitement par cannabinoïdes.

Ces recherches permettraient des campagnes de sensibilisation du public pour séparer les faits de la fiction et renforcer la « collaboration thérapeutique » entre les prescripteurs et leurs patients.

Dr Alain Cohen

Référence
Jiyeon Woo J et coll.: Cannabinoids in psychiatry: they are here to stay. Br J Psychiatry, 2022-06: 311–313.

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (2)

  • De l'histoire ancienne

    Le 08 juin 2022

    L'appétence pour les psychotropes est aussi vieille que l'humanité.
    Et les traitements proposés depuis des millénaires contre l'inconfort psychique ont tout utilisé, de l'alcool à l'opium, en passant par la mescaline, la cocaïne et d'innombrables substances.
    Ce n'est malheureusement pas près de finir.

    Dr Pierre Rimbaud

  • Oui, mais de quoi parlez vous ?

    Le 17 juin 2022

    Ce résumé, et je vais lire l’ensemble de l’article auquel il fait référence, est bien trop imprécis pour apporter quelque chose au débat.
    En effet, lorsqu’on parle de cannabinoïdes, on évoque de nombreuses substances aux effets différents, ou pouvant se réguler l’un l’autre, voire opposés Sur le plan clinique et/ou pharmacologique. Certains sont des psychotropes, comme le THC, d’autres non, comme le cannabidiol.

    Aujourd’hui, deux molécules, essentiellement, sont étudiées et évaluées pour un intérêt thérapeutique : le THC et le cannabidiol. La molécule qui semble présenter le plus intérêt thérapeutique et est aujourd’hui au centre de nombreux essais et études est le cannabidiol dont je ne comprends pas très bien les représentations négatives que vous en avez. De quel dangers voulez-vous parler, qu’il soit somatiques, psychiques, ou addictifs ?

    L’autre voie de recherche clinique concerne essentiellement des associations THC plus cannabidiol, pour des indications plus spécifiques et contrôlées, le risque étant évidemment plus important, aussi bien sur le plan somatique que psychique, cognitif ou sur le plan addictif, mais il s’agit comme toujours d’une balance bénéfice risque. Mais il n’y a aucune raison de se priver d’emblée de médicaments probablement prometteurs sous prétexte de représentations négatives de l’un de ses composants. Pour mémoire l’association THC plus cannabidiol est intéressante, le cannabidiol se comportant comme un agoniste inverse des récepteurs CB1 (et CB2), régulant l’action agoniste du THC sur ces mêmes récepteurs.

    En résumé, lorsque l’on parle de cannabinoïdes, il est bon de préciser de quoi on parle.
    Il serait bon aussi de modérer le discours autour des représentations catastrophiques du cannabis, est de rappeler que la drogue la plus dangereuse dans l’échelle dangerosité des drogues de l’OMS est de très loin d’alcool, juste au-dessus de l’héroïne.
    Le cannabis arrive bien en dessous, juste au-dessus des psychédéliques, largement au dessous des benzodiazepines et du tramadol dont nous sommes des champions de la prescription au long cours, des drogues évoluées comme les moins dangereuses, et elles aussi avec des potentiels thérapeutiques extrêmement intéressants.
    Enfin, le cannabis par sa faible dangerosité et son faible pouvoir addictogène (de l’ordre de celui de l’alcool), constitue une drogue sociale tout à fait acceptable, bien plus que le tabac qui est une anomalie à ce sujet, et je ne me prononcerai pas par rapport à l’alcool, sa forte intégration culturelle et les enjeux économiques associés rendant l’exercice compliqué.
    Mortalité directe attribuable au cannabis : encore difficile à évaluer, mais considéré comme nulle ou quasi nulle (essentiellement des mises en cause tout à fait justifiée et préoccupante à propos des accidents routiers, le cannabis est rarement présent seul, mais doit effectivement faire l’objet de campagne de prévention au même titre que l’alcool, les médicaments la fatigue, certaines conditions somatiques etc.).

    Mortalité liée à l’alcool : 50 000 morts par an en France, deuxième cause de mortalité prématurée… Juste derrière le tabac). Coût social en 2015 de 120 milliards d’euros,
    Voilà, voilà.

    Dr Etienne Grosdidier (addictologue)

Réagir à cet article