Derrière l’écran des crèmes solaires

Le but des produits solaires est de protéger la peau en réfléchissant, absorbant et/ou dispersant les rayons UV. Généralement, ils peuvent être utilisés en grande quantité, plusieurs fois par jour dès l’âge de 6 mois. Ils font aussi partie de la composition de nombreux produits cosmétiques. Plusieurs grammes peuvent être ainsi appliqués sur la peau en un jour. Or, l’absorption d’un faible pourcentage de produit, d’environ 0,1 %, peut entraîner une exposition systémique significative dont les effets cliniques sont encore mal connus.

L’US Food and Drug Administration (FDA) a, certes, émis des recommandations sur l’utilisation des crèmes solaires et a évalué leur sécurité, notamment à propos d’une possible carcinogénèse dermique et sur le risque d’embryopathies. Elle a aussi signalé que les effets délétères pouvaient être prévenus si l’usage maximal, en pharmacologie humaine, avait pour conséquence un taux sanguin, stable à l’équilibre, de moins de 0,5 ng/mL.

Un essai a été mené afin de quantifier l’exposition systémique à plusieurs composés actifs (avobenzone, oxybenzone, octocrylène et écamsule), présents dans 4 produits anti solaires disponibles dans le commerce, sous différentes formes (crème, lotion ou spray) et en utilisation sous maximale. L’essai est ouvert, de phase 1, randomisé. Il a comporte 4 groupes en parallèle et a été réalisé dans une unité de pharmacologie clinique US. Il a concerné des adultes jeunes, volontaires. Tous sont restés 7 jours sans être directement exposés à la lumière solaire.

Chacune des substances anti UV étudiée avait été préalablement pesée, puis appliquée par un collaborateur qualifié. Les groupes étaient composés de 6 membres, 3 hommes et 3 femmes, qui ont reçu un seul des 4 produits testés.

De multiples prélèvements de sang ont été faits, à heures fixes, tout au long des 7 jours de l’essai, après application de 2 mg de produit par m2, sur 75 % de la surface corporelle, 4 fois par jour durant 4 jours. La concentration de chaque composé actif a été mesurée par une technique validée de chromatographie liquide avec spectrométrie de masse.

L’étude a été menée de juillet à août 2018. Les participants étaient âgés de 18 à 60 ans. Leur indice de masse corporelle se situait entre 18,5 et 29,9. Ils n’étaient, ni consommateurs d‘ alcool ou de drogues, ni suspects d’allergie aux divers composants testés. La présence de lésions cutanées, de coups de soleil, d’une maladie auto immune, d’une anémie ou de toute autre pathologie chronique constituaient autant de motifs d’exclusion, tout comme l’utilisation antérieure régulière des produits testés. La randomisation a été centralisée, par bloc de 4, avec autant d’hommes que de femmes dans chaque groupe, suivant les différents types d’anti solaire administrés : spray, lotion ou crème.

Le paramètre primaire analysé était la concentration plasmatique maximale d’avobenzone qui est un filtre primaire des UV, de J1 à J7. Les paramètres  secondaires étaient l’évolution des concentrations plasmatiques d’oxybenzone, d’octocrylène et d’écamsule. Tous les effets secondaires survenus en cours d’étude ont été notifiés. Vingt-quatre participants ont été enrôlés, d’âge moyen 35,5 (DS : 10,5) ans, autant de femmes que d’hommes, 58 % de Noirs et 58 % également de type de peau Fitzpatrick 5 ou 6. La teneur des différents produits pour les 4 constituants analysés variait selon qu’il s’agissait des deux sprays, de la lotion ou de la crème. Au total 96 % des participants ont effectué tout l’essai.

Toujours au-delà des concentrations plasmatiques « seuil » dès la 4e application

L’exposition à l’avobenzone, pour les 4 formes testées, se situe, dans tous les cas, sauf pour l’application de la crème, au-delà de la concentration plasmatique seuil de 0,5 ng/mL, de J1 à J7. En moyenne géométrique, la concentration maximale est respectivement de 4,0 ng/mL (coefficient de variation à 60,91 %) pour le premier spray, de 3,4 ng/mL (coefficient de variation 77,3 %) pour le second, de 4,3 ng/mL (coefficient à 46,1 %) pour la lotion, enfin de 1,8 ng/mL (coefficient à 32,1 %) pour la crème. L’aire sous la courbe et la concentration plasmatique maximale tendaient à augmenter, pour les 4 produits testés, de J1 à J4, traduisant une accumulation des composés. Tous les 4 ont dépassé le seuil de 0,5 ng/mL dès le premier jour, pour la majorité dès la 6eheure suivant l’application initiale. Les demi-vies sont prolongées, allant, en moyenne, de 33 à 55 heures.

Concernant l’oxybenzone, les valeurs respectives sont de 209,6 ng/mL (66,8 % de variation) pour le spray n°1, de 194,9 (52,4 %) pour le spray n°2, de 169,3 ng/mL (44,5 %) en cas d’utilisation de la lotion. Pour l’octocrylène, elles sont respectivement de 2,9 ng/mL (102 %), de 7,8 (113,3 %), de 5,7 (66,3 %) et de 5,7 ng/mL (47,1 %). Avec la crème, qui, seule, contient ce composant, l’écamsule est dosé à la concentration maximale de 1,5 ng/mL (coefficient de variation de 166,1 %). En résumé, tous les dosages de concentrations systémiques sont au-delà du seuil de 0,5 ng/mL, pour les 4 produits, dès le 1er jour et après la 4ème application. Par ailleurs, l’effet secondaire le plus fréquemment retrouvé est un rash, noté chez 1 des participants dans chaque groupe.

Cet essai clinique randomisé démontre donc qu’il existe une exposition systémique dépassant 0,5 ng/mL pour tous les composants actifs dosés, lors d’une utilisation sous maximale et respectant l’étiquetage. L’impact de ces concentrations excessives reste toutefois à préciser, mais il faut noter que l’oxybenzone a été retrouvé dans le lait maternel, le liquide amniotique et les urines. A ce jour, il existe un manque flagrant de données précises sur l’innocuité de ces divers composants, portant notamment sur la carcinogénèse, la fonction endocrinienne, le développement et la reproduction. Il faut rappeler que ce travail n’avait pas pour but de définir un usage maximal des différents anti solaires testés mais seulement de préciser si leur exposition systémique dépassait 0,5 ng/mL qui est le seuil généralement retenu pour le risque carcinologique. D’autres questions restent posées : valeurs des concentrations maximales après administration unique, lors de la phase d’élimination, concentrations résiduelles jusqu’ au 17e jour après la dernière application, études d’autres composants…Il faut aussi mentionner que cet essai a été effectué à l’intérieur, sans exposition à la chaleur, au soleil ni à l’humidité, qui, potentiellement, peuvent jouer dans l’absorption des produits anti solaire. Il n’a pas été mené dans le but de mettre à jour les différences entre produits ou selon le type de peau. Il a comporté des applications itératives et non une seule application.

Cette étude préliminaire, sur volontaires sains, démontre donc que l’application de 4 sortes de produits anti solaires disponibles dans le commerce, en utilisation sous maximale, amènent à des concentrations plasmatiques dépassant celles établies par la FDA. Des travaux complémentaires restent à venir pour déterminer la signification clinique de ces dépassements de seuil. Ces résultats ne doivent pas limiter l’usage, dans la population générale, des crèmes solaires.

Dr Pierre Margent

Référence
Katta M et coll. : Effect of Sunscreen Application Under Maximal Use Conditions on Plasma Concentrations of Sunscreen active Ingredients. JAMA,2019 ; publication avancée en ligne le 6 mai. doi: 10.1001/jama.2019.5586.

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