Retour en grâce pour la viande rouge ?

De nos jours, les recommandations diététiques sont en faveur d’une limitation de la consommation de viande rouge, non transformée et transformée. Ainsi, les Dietary guidelines for Americans 2015-2020 préconisent-elles de limiter la prise de viande rouge, y compris de viande préparée à, approximativement, une portion hebdomadaire et celles du Royaume-Uni à 70 gr de viande par jour. De son côté, la World Health Organization International Agency for Research on Cancer a classé la consommation de viande rouge comme « probablement cancérogène » et celle de viande transformée comme « cancérogène » pour les humains.

Or, ces recommandations sont, dans leur grande majorité, basées sur des études observationnelles, donc à risque de biais. Elles parviennent mal à établir un lien de causalité et ne précisent pas, généralement, l’amplitude des effets décelés. Il n’a pas été conduit de revues systématiques ; les problèmes posés par de possibles conflits d’intérêt et par les préférences des populations ciblées n’ont pas été abordés. Aussi a-t-on conçu un « consortium international pour les Recommandations Nutritionnelles » (NutriRECS) dont le but est de produire des avis étayés par un haut niveau de preuves et en adéquation avec les standards actuels de fiabilité.

Quatre revues systématiques, portant sur la consommation de viande rouge, non transformée et transformée, ainsi que sur les effets délétères possibles cardiovasculaires et néoplasiques ont été menées en parallèle, une cinquième étudiant les valeurs de la population en matière de santé et ses préférences alimentaires. Leur mise au point s’est appuyée sur la méthodologie GRADE (Grading of Recommandation, Assessment, Development and Evaluation). Il a été fait appel à un panel de 14 experts, venant d’horizons divers, résidant dans 7 pays à hauts revenus et n’ayant pas de conflits d’intérêt. Ces derniers ont examiné les conséquences potentielles de la consommation de viande sur la santé humaine sans prendre en compte le bien-être animal ni les conséquences environnementales. Dans ce but a été effectuée une recherche bibliographique dans MEDLINE, sans restriction de langue, jusqu’en Avril 2019 ; les essais cliniques ayant enrôlé au moins 1 000 adultes ingérant diverses formes de viande non préparée ou préparée (par fumaison, salaison, addition de conservateurs…) ont été retenus. Le groupe d’experts s’est volontairement placé dans une perspective individuelle plus que de santé publique. L’impact sur la mortalité cardiovasculaire a été suivi pendant en moyenne 10,8 ans et celui sur la mortalité néoplasique sur toute la vie.

La diminution de la consommation n’amène qu’une réduction insignifiante des risques cardiovasculaires et de cancer…avec un faible niveau de preuve

L’analyse du rapport bénéfices/risques pour la prise de viande non transformée est basée sur 12 essais cliniques, totalisant 54 000 participants. Avec un niveau de preuve là encore allant de faible à très faible, il n’a pas été mis en évidence de conséquences patentes d’une consommation réduite sur le devenir cardio-métabolique, la mortalité et l’incidence des cancers. Une méta-analyse, regroupant 1,4 millions d’individus, avec un niveau de preuve identique, retrouve une très faible réduction du risque cardiovasculaire et de diabète de type 2, de l’ordre de moins de 1 à moins de 6/1 000, avec diminution des portions carnées à 3 par semaine sans différence significative concernant la mortalité globale ou cardiovasculaire. Il est, pareillement, observé une réduction très minime de la mortalité néoplasique, vie durant (de moins de 7/1 000) sans différence notable pour les cancers de la prostate, du sein, du côlon rectum, de l’œsophage ou gastropancréatiques. Le bénéfice potentiel de la consommation de viande rouge sur le développement musculaire et l’anémie n’a pas été abordé par NutriRECS.

L’analyse bénéfices/risques pour la viande transformée a reposé sur 10 études de cohorte (778 000 participants). Selon une approche dose/réponse et avec un niveau de preuves faible ou très faible, il est montré que la diminution de la consommation de ce type de viande est associée à une très minime réduction du risque d’événements pathologiques, de la mortalité cardiovasculaires et du diabète de type 2 (à hauteur de moins de 1 à moins de 12 /1 000 et pour une consommation diminuée à 3 prises par semaine). Trente eu une cohortes (n = 3,5 millions) ont permis une analyse dose-réponse pour l’incidence des cancers. On retrouve une très faible diminution du risque absolu de mortalité néoplasique globale et de la mortalité par cancer prostatique. L’incidence pour les tumeurs malignes de l’œsophage et du côlon-rectum montre aussi une baisse.

Dans ce travail, il apparaît des différences entre les effets absolus issus de l’absorption, plus ou moins importante, de viande rouge préparée ou non et ceux tirés de l’étude des régimes alimentaires. Cette divergence pourrait laisser penser que la consommation de viande n’est pas un réel facteur causal d’évènements pathologiques en matière de santé.

Les préférences personnelles et culturelles vont vers la viande !

Le résumé des données concernant les valeurs de la population en matière de santé et ses préférences est tiré de l’analyse de 54 articles. A l’évidence, les « omnivores » sont heureux de consommer de la viande, la considèrent comme un élément essentiel d’un régime alimentaire sain et ont peu de compétences dans la préparation de bons repas sans viande.

Ainsi donc, les recommandations de NutriRECS en faveur du maintien plutôt que de la réduction de la consommation de viande rouge, transformée ou non, reposent sur les arguments suivants : les potentiels effets néfastes liés à sa consommation sont faibles ou très faibles. Une baisse à 3 portions hebdomadaires amène une réduction souvent insignifiante. La population est, en règle, très attachée à ce type d’alimentation. Il importe cependant de se rappeler que n’a pas été pris en compte l’impact sur le bien être animal ni sur l’environnement, qui peuvent être très importants à considérer pour certains. NutriRECS suggère donc qu’il est possible, pour la population générale, de continuer les consommations habituelles de viande rouge et transformée (recommandation faible, avec un bas niveau de preuves). Les résultats divergents tirés des études des prises d’aliments carnés et de celles des régimes alimentaires laissent à penser que la consommation de viande n’est pas un facteur causal des événements pathologiques rapportés mais qu’interviennent d’autres facteurs confondants tels que les conservateurs, le sodium, les nitrates et nitrites.

En résumé, le NutriRECS conclut que, chez la majorité des individus, les effets bénéfiques attendus, un moindre risque de cancers et de maladies cardio-métaboliques, liés à une diminution de la consommation de produits alimentaires à base de viande, ne contrebalancent pas les effets indésirables touchant à la qualité de vie, aux habitudes alimentaires et aux préférences personnelles et culturelles. Dans l’avenir, de nouveaux travaux s’avéreront nécessaires en regard de la faible magnitude des effets constatés à ce jour, afin d’étayer les niveaux de preuve.

Dr Pierre Margent

Référence
Johnston BC et coll. : Unprocessed Red Meat and Processed Meat Consumption : Dietary Guideline Recommandations from the Nutritional Recommandation (RECS) Consortium. Annals Intern Med.,2019 ; publication avancée en ligne le 1er octobre. doi: 10.7326/M19-1621.

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Vos réactions (9)

  • Conflits d'intérêt

    Le 08 octobre 2019

    C'est fort intéressant. Avez vous regardé les conflits d'intérêts de ces auteurs et des experts ?
    Il y a un sujet dans un autre revue à ce sujet. L'auteur n2 à des liens relativement affirmés avec l'industrie de la viande il me semble.
    Dans le doute et vu l'impact environnemental ça paraît être une moyennement bonne idée de dire "ah non en fait y'a pas de soucis, vous pouvez vous baffrer de viande, ça réduit la mortalité que de 3/1000".

    AB

  • Groupe de comparaison ?

    Le 11 octobre 2019

    Indépendamment de l'aspect environnemental et de la cause animale, questions centrales aujourd'hui, ne faudrait-il pas comparer avec une non consommation de viande rouge pour démontrer qu'elle n'a réellement pas d’influence significative sur l'incidence d'évènements pathologiques et la mortalité ?

    AR

  • Et avec une portion tous les 10 jours ?

    Le 13 octobre 2019

    Bien entendu, une autre interprétation pourrait être : diminuer la ration de viande à 3 par semaine n'est pas suffisant pour être réellement significatif. Faisons donc des études avec au maximum 1 portion tous les 10 jours ! Le bras de levier n'est pas assez long.

    Dr Patrick Ouf

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