Le suicide retransmis sur Periscope relance les interrogations sur les réseaux sociaux

Paris, le jeudi 12 mai 2016 – Le choix d’une jeune femme de 19 ans de filmer son suicide en direct sur l’application Periscope suscite l’effroi et la sidération de l’ensemble des commentateurs. Bien sûr, ce drame a relancé une nouvelle fois les critiques sur cette application, qui permet aux internautes de commenter en direct les propos et comportements d’une personne qui se filme. Cependant, au-delà du phénomène Periscope, ce suicide soulève de nouveaux questionnements sur les liens troubles entre autolyses et réseaux sociaux.

Questions sur les procédures de signalements

D’abord, beaucoup se sont une nouvelle fois interrogés sur les dispositifs d’alerte existant sur les réseaux sociaux pour signaler un comportement inquiétant. Dans le cas  d’Océane, des internautes ont tenté dans les dernières minutes d’alerter les forces de l’ordre : ces signalements ont cependant été trop tardifs pour sauver la jeune fille, qui communiquait qui plus est sous un pseudonyme. En dépit du caractère faillible de ces dispositifs, plusieurs réseaux proposent des systèmes d’alerte. Ces derniers pourraient cependant ne pas être assez facilement accessibles et visibles, notamment en cas d’urgence. Par ailleurs, a contrario, certains avancent le risque d’une multiplication des procédures d’alerte, voire d’une intrusion dans la vie privée. Ainsi, en Grande-Bretagne, le système "Samaritans Radars", qui avait été mis en place sur Twitter a finalement été supprimé au bout de quelques jours après une déferlante de signalements non justifiés. « Idéalement, il faudrait que les créateurs de ces sites financent des modérations un peu fines, surtout quand il s’agit d’adolescents. Cela implique concrètement de passer du direct au faux direct. Avant qu’une application puisse être diffusée, il faudrait qu’elle passe par un filtre » observe sur le site Atlantico le psychologue Michaël Stora, président de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines.

Les réseaux sociaux nullement coupables, mais responsables

Outre la question du signalement, bien que les suicides chez les adolescents aient toujours existé, certains s’interrogent sur le rôle de catalyseur de ces applications. « Est-ce que cette jeune fille se serait suicidée si elle n’avait pas pu le faire en live sur Périscope ? » s’est ainsi interrogée sur France Info, la présidente de l’association E-enfance, Justine Atlan, qui souhaite une meilleure protection des plus jeunes sur le web. Pour la plupart des psychiatres, il est certain cependant que les réseaux sociaux ne sont pas à l’origine du passage à l’acte de la jeune Océane. C’est notamment le sentiment du pédopsychiatre Xavier Pommereau du CHU de Bordeaux, qui estime que la jeune fille « devait souffrir d’un mal-être très profond. Ca n’arrive pratiquement jamais qu’un adolescent décide du jour au lendemain de se suicider. Il y a forcément eu des signes avant coureurs qui se sont traduits par une rupture, comme, par exemple, l’enivrement par l’alcool, le cannabis ou des fugues » remarque-t-il dans les colonnes de la Dépêche. Néanmoins, les réseaux sociaux ne sont pas exempts de toute responsabilité. « Je considère qu’il y a une responsabilité des diffuseurs, des opérateurs d’Internet dans ce genre d’affaires. Le web c’est comme un océan, on ne peut naviguer sans balises, sans un code, une réglementation et des gardes fous » considère-t-il.

Mise en scène

Sans être évidemment à l’origine de son drame, Periscope a permis à la jeune fille une mise en scène effrayante de son passage à l’acte. Dans de nombreux suicides, il existe une volonté de marquer les esprits, de se réapproprier son image, en laissant cette dernière impression. « Il y a un désir fou que ce suicide soit admiré, plébiscité, médiatisé » observe Michaël Stora. De son côté, alors que la jeune fille a indiqué avoir été la victime d’un viol, la psychiatre Muriel Salmona, spécialisée dans la prise en charge des violences sexuelles a observé sur BFM : « Ce suicide, c’est un peu comme si elle mettait en scène à quel point on l’avait détruite ».

Un traumatisme proche de celui d’un attentat pour les spectateurs

Dans les propos de la jeune fille, il existe en effet une volonté claire de transmettre un message, notamment un message de vengeance. Quelles seront les conséquences pour ceux qui ont assisté en direct au saut de la jeune fille (les images cependant ne permettaient que de deviner le suicide, puisque le téléphone portable était demeuré sur le quai) ? Xavier Pommereau juge que l’impact est semblable à celui ressenti par les témoins d’un attentat terroriste. « Elle a en fait pris en otages tous les internautes qui ont regardé son passage à l’acte sans pouvoir intervenir. Pour eux, le psycho-traumatisme est de l’ordre de celui que l’on a lors d’un attentat terroriste ou lorsque l’on assiste à un acte de guerre. Elle n'avait sans doute pas conscience que sa volonté de vengeance meurtrirait à jamais ses parents et ses proches qui sont plongés dans la sidération et impressionnés pour toujours, tout en étant réduit au silence et à la culpabilité. Elle avait au fond de sa tête, une envie d'exister à jamais aux dépens de tous ces gens qui ne pourront jamais oublier une scène pareille. C'est un comportement désespéré. C'est tant pis pour les autres, après moi le déluge » remarque-t-il.

Un risque de contagion ?

Enfin, au-delà des témoins directs de la scène, faut-il redouter des phénomènes de contagion, question soulevée systématiquement quand est évoqué publiquement un suicide et qui prend ici une dimension nouvelle ? Si les psychiatres demeurent réservés sur le sujet, le polytechnicien Fabrice Mattatia, ancien conseiller de la secrétaire d’Etat au numérique juge pour sa part que « Dans ce type de situation, il y a toujours un effet d’entraînement et de mimétisme, on peut en effet craindre d’autres actes similaires – voire une escalade dans le sensationnalisme ». Ainsi, il semble que les réseaux sociaux et la modernité numérique ne font que cristalliser et amplifier des aspects du suicide qui depuis toujours hantent les spécialistes et les proches des victimes.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (2)

  • Peregrinus

    Le 12 mai 2016

    On peut lire le "Peregrinus" de Lucien de Samosate. On y a déjà une belle description d'un suicide devant une foule...

    Dr J-P Huber

  • De l'aide immédiate

    Le 13 mai 2016

    Que de belles paroles, de spécialistes ou non; vraies d'ailleurs les belles paroles, et qu'il faut retenir. Mais juste avant le suicide la personne est dans un tel état de dépersonnalisation que le "raisonnement" ordinaire ne passe pas. On se suicide pour échapper à sa souffrance psychique simplement, sans faire des plans sur la comète, c'est l'histoire d'une impulsion dans une fraction de seconde, pour ce seul but. Alors les paroles de spécialistes, oui sur les enseignements à en tirer, non sur la construction intellectuelle qu'ils en font, après coup, post-mortem ... !
    Il faut de l'aide immédiate dans ces moments, des relais amicaux, un entourage à l'écoute et accueillant avant et après la tentative, et une prévention efficace, qui va au-devant des jeunes, dès l'adolescence, pour parler de la manière de se comporter quand on a des pensées noires, pour les jeunes et pour ceux qui les entourent:
    cela n'est pas fait actuellement. Alors la responsabilité/culpabilité des réseaux sociaux fait sourire, même si la publicité devrait être évitée en règle générale.

    Combien faudra-t-il de Aylan sur la plage, face à la mer, pour que l'on se bouge ?

    Dr Virgile Woringer

Réagir à cet article