Exclusif : les professionnels de santé majoritairement opposés à la vaccination par les pharmaciens

Paris, le mardi 18 novembre 2014 – Une forme de malédiction semble frapper le projet de loi de santé défendu par Marisol Touraine, qui doit être examiné par le parlement en début d’année prochaine. Aucune des préconisations avancées ne semble trouver grâce aux yeux des professionnels de santé. En suggérant que les pharmaciens pourraient participer à la vaccination, notamment contre la grippe, le ministre de la Santé estimait pourtant peut-être évoluer en terrain conquis. Voici en effet plusieurs années que les rapports se multiplient, émanant de parlementaires jusqu’à l’Académie de pharmacie pour défendre les avantages d’une telle mesure : proximité et accessibilité du pharmacien, augmentation de la couverture vaccinale…

Vers une grève pour empêcher les pharmaciens de vacciner ?

Cependant, cette mesure a entraîné une véritable levée de boucliers chez les médecins et les infirmières. Interrogation sur les compétences spécifiques des pharmaciens quant à l’administration d’un vaccin, mépris pour l’expertise des infirmières dans ce domaine, questionnements sur la responsabilité légale des officinaux ainsi que sur la traçabilité des produits : les critiques ont été nombreuses et virulentes, à tel point que les médecins généralistes ont fait du refus de la vaccination par les pharmaciens l’une de leur revendication à défendre lors de la grève prévue en cette fin d’année.

Cette colère se retrouve dans les résultats d’un sondage récemment réalisé sur JIM.fr. Il apparaît ainsi que 66 % des professionnels de santé se déclarent opposés à la réalisation de certaines vaccinations par les pharmaciens en officine. Alors que le sujet a suscité l’intérêt d’un nombre important de lecteurs (le sondage ayant obtenu 618 réponses), seuls 2 % ont estimé difficile de se prononcer et 32 % seulement ont indiqué observer ce projet d’un œil favorable.

84 % d’infirmières piquées au vif

Chaque profession bien sûr n’a pas la même appréciation de la mesure. Ce sont les infirmières qui se montrent les plus frontalement hostiles avec 84 % d’opposantes à une telle évolution et seulement 15 % de favorables. Tous les syndicats d’infirmières libérales ont de fait manifesté leur ressentiment contre cette délégation de tâche, regrettant amèrement que le ministre de la Santé n’ait jamais mentionné leur rôle dans la vaccination contre la grippe. « Jusqu’où Marisol Touraine osera-t-elle en matière de soins de ville ? Sa seule solution de réforme est-elle d’opposer les professions de santé entre elles ? » a par exemple ironisé la présidente de l’Organisation nationale des syndicats d’infirmiers libéraux, Béatrice Galvan. L’amertume des infirmières vise également la différence de tarif qui pourrait être établie : l’acte de vaccination est cotée 6,33 euros chez les infirmières, tandis que pour s’aligner sur ce qui se pratique dans certains pays étrangers, certains ont jugé que le tarif pourrait atteindre 10 euros en pharmacie.

Sondage réalisé sur notre site du 26 octobre au 3 novembre

Les médecins opposés à 74 %

Les opposants à cette mesure sont moins nombreux mais néanmoins également majoritaires chez les médecins. Près des trois quart des praticiens (74 %) se déclarent en effet hostiles à cette mesure. Parmi les arguments avancés par les praticiens figurent les craintes d’une « désorganisation » de la vaccination, évoquée notamment par MG France, en raison du bouleversement que connaîtrait le système de traçabilité. Certains ont également évoqué le risque que cette « banalisation » de la vaccination n’offre des arguments supplémentaires aux agitateurs anti vaccins.

Pas une priorité pour certains pharmaciens

A contrario et sans surprise, les pharmaciens sont pour leur part favorables à cette mesure. Néanmoins, l’adhésion n’est pas unanime puisqu’on ne retrouve que 64 % de pharmaciens se montrant séduits par une telle idée. On a de fait pu constater une désunion syndicale sur ce sujet. Quand la Fédération des syndicats de pharmaciens de France (FSPF) s’est plutôt félicitée d’une telle suggestion (tout en notant le besoin de formation, d’organisation des locaux ou encore de discussion sur la rémunération), au sein de l’Union nationale des pharmaciens de France (UNPF) le refus est net. « La vaccination en officine pose plusieurs problèmes pour les pharmaciens : mise à disposition de locaux certifiés, formation du personnel, responsabilité engagée, relations interprofessionnelles difficiles à gérer » énumérait l’organisation dans un communiqué récent qui concluait : « La vaccination n’est pas la priorité et ne constitue pas la solution attendue pour permettre à l’officine d’améliorer sa situation économique ». Derrière cette remarque, on pourra lire le refus exprimé par certains que cette vaccination permise dans les pharmacies ne soit présentée comme une mesure de compensation pour permettre l’introduction de nouveaux systèmes tendant à réduire le monopole des pharmacies.

Une mesure de santé publique efficace à l'étranger

Cette opposition marquée des infirmières et des médecins et cette adhésion nuancée des pharmaciens auront-elles raison des projets du ministère ? Les exemples étrangers pourraient l’inciter à persévérer. Plusieurs pays et régions ont en effet franchi le pas ces dernières années : Portugal, Italie, Grande-Bretagne, cantons suisses, provinces canadiennes, régions australiennes… Les polémiques lors de la mise en œuvre de ces réformes n’ont pas toujours été absentes. Au Canada, on s’est ainsi pareillement interrogé sur le temps qu’auront les pharmaciens à consacrer à ces vaccinations, sur leur signalement des effets indésirables tandis que certains ont ironisé en s’interrogeant sur les réactions des officinaux si les médecins demandaient à vendre des médicaments.

Cependant, les résultats sont plutôt probants. Une expérience conduite dans le Queensland en Australie a en effet mis en évidence le fait que la vaccination par les pharmaciens ne conduisait pas à un nombre d’effets indésirables supérieur. Par ailleurs dans les pays et régions où cette pratique est installée, la population se montre plutôt réceptive (en France, il n’existe pas encore d’enquête sur le sujet et les commentaires sont partagés). Ainsi, 80 % des pharmaciens portugais vaccinent leurs clients contre la grippe, tandis que 20 % des Néo-Ecossais (de la province éponyme du Canada) qui se sont fait vacciner contre la grippe l’an dernier ont choisi de le faire dans une pharmacie. Ces états ont obtenu grâce à cette mesure une augmentation de la couverture vaccinale, notamment parce que les pharmaciens n’ont pas « piqué » les patients pris en charge par les autres praticiens, mais parce qu’ils ont vacciné des sujets qui ne se seraient pas rendus chez un médecin ou une infirmière pour ce faire. On ne retrouve en effet pas de diminution significative de l’activité vaccinale des autres professions. Autant de données plutôt en faveur de la vaccination par les pharmaciens.

Les infirmières estiment cependant de leur côté que l’élargissement du droit infirmier à vacciner permettrait d’obtenir les mêmes résultats. Didier Borniche, patron de l’Ordre affirme même que depuis que les infirmières sont habilités à réaliser la vaccination contre la grippe (en dehors de la première injection), la couverture vaccinale a augmenté. Dans les faits, depuis 2008, sans doute sans aucun lien avec l’arrivée des infirmières (mais plutôt en raison des conséquences de la crise AH5N1 ou d’épidémies moins virulentes), elle n’a cessé de diminuer chez les plus de 65 ans passant de 64,8 % à 51,9 %.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (10)

  • Tu m'étonnes

    Le 18 novembre 2014

    Bien sûr que les médecins y sont opposés. En même temps, on ne demande pas aux médecins de faire de la vente directe de médicaments, alors pourquoi l'inverse ?

    Dr Litanie Andylos

  • Pommes de discorde

    Le 18 novembre 2014

    Tout se passe comme si la ministre (ce ne serait pas la 1ère) voulait,en semant toutes ces pommes de discorde, dresser les professionnels de santé les uns contre les autres, au mépris de tous les discours sur la "multidisciplinarité" et la" transdisciplinarité" dont on parfume par ailleurs tous les textes où l'on prétend "placer le patient au centre du dispositif de soins".
    Quand nous nous regarderons tous en chiens de faïence, quand notre "solidarité élémentaire" aura volé en éclats, il sera encore plus facile de faire passer des "réformes" comme la pharmacie en Super-Marché ou les "nouveaux métiers de la santé" où l'on nous imposera des "délégations d'actes non voulus" pour occuper ces nouveaux intervenants. Plus personne, alors, n'aura envie de voler au secours de la profession voisine. Et le tour est joué.......
    H.Tilly

  • Chacun son job

    Le 18 novembre 2014

    Les banques font de l'assurance, les assurances font de la banque, la Poste fait de la banque et de l'assurance résultat : plus de professionnels compétents dans leur domaine... alors, s'il vous plait, laissons la pharmacie aux seuls pharmaciens, la médecine aux médecins et les soins et piqures aux infirmier(e)s. Chacun son job et les vaches seront bien gardées.
    HL (Pharmacien)

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