Implantation d’un cœur de porc chez un patient : « le futur, c’est maintenant »

Le chirurgien et son patient
Baltimore, le mardi 11 janvier 2022 – L’indispensable prudence est évidemment rappelée. « Nous procédons avec précaution » assure ainsi le Dr Bartley Griffith qui vendredi dernier a conduit à l’hôpital universitaire du Maryland une intervention étymologiquement extraordinaire : l’implantation d’un cœur de porc chez un homme vivant, qui aujourd’hui se porte le mieux possible. Cette vigilance n’empêche cependant pas l’enthousiasme qui se lit dans toutes les déclarations des spécialistes qui ont participé directement ou indirectement à cette prouesse. Le Dr E. Albert Reece responsable des affaires médicales au sein de l'Université et le Pr Akiko K. Bowers commentent ainsi (en toute modestie) : « Nos équipes de chirurgiens transplanteurs sont les plus talentueuses du pays et nous permettent de concrétiser les promesses de la xénotransplantation. Nous espérons que viendra le jour où ce type de technique deviendra une pratique de routine ». Alors que d’autres saluent également un moment « historique » ou en tant que pionniers de la greffe se félicitent de pouvoir assister à cette étape majeure, le président du centre médical de l’Université du Maryland, Bert W. O’Malley affirme : « Je ne pourrais pas être plus fier d’affirmer que le futur c’est maintenant ».

Soit la mort, soit cette greffe

David Bennett, 57 ans, est atteint d’insuffisance cardiaque terminale. Alors qu’il avait dû être placé sous ECMO il y a six semaines en raison de la dégradation de son état, plusieurs centres de transplantation dont l’Université du Maryland avaient considéré impossible son inscription sur la liste d’attente des patients en attente de greffe ou le recours à un cœur artificiel. C’est alors que les équipes de chercheurs et de cliniciens de l’hôpital de Baltimore évoquent avec David Bennett et sa famille la possibilité d’une xénotransplantation à titre compassionnel. Pendant plusieurs heures, les détails de cette intervention sont expliqués au patient et notamment les nombreuses incertitudes. « C’était soit la mort, soit cette greffe. Je veux vivre. Je sais que c’est assez hasardeux, mais c’était ma dernière option » a fini par conclure le patient.

Modification génétique

Le cœur greffé à David Bennett est le fruit de longues années de recherche conduites par les équipes des Dr Griffith et Mohiuddin. La particularité du greffon est notamment d’avoir été génétiquement modifié, afin d’inhiber sa production de glycane, un sucre secrété par le porc à l’origine d’une réponse immunitaire importante chez l’humain et qui avait été identifié comme la cause du rejet cataclysmique dont avait été victime une jeune femme de 26 ans en 1993 (elle avait reçu une greffe de foie de cochon). La production de ces cœurs de porc modifiés a été réalisée par l’entreprise américaine Revicivor (qui appartient à United Therapeutics) en collaboration avec les équipes de l’Université du Maryland. Par ailleurs, après son prélèvement sur le porc, le cœur a été placé dans un appareil qui permet de perfuser en sang oxygéné le cœur battant et ce jusqu’au moment de l’implantation. Enfin, le patient reçoit en plus du traitement immunosuppresseur classique, un nouveau médicament, encore au stade expérimental, développé par Kiniksa Pharmaceuticals. Aujourd’hui, David Bennett se porte bien et a hâte de pouvoir sortir de son lit.

Accélération de la recherche clinique

Cette intervention a été réalisée un peu plus de trois mois après celle conduite par le Pr Robert Montgomery à l’hôpital NYU de Langone de New-York qui avait consisté à un implanter un rein de porc chez un patient en état de mort cérébrale, dont la famille avait accepté la réalisation de cette expérimentation avant le débranchement des appareils le maintenant en vie. Pendant, les trois jours d’observation, aucun signe de rejet n’avait été constaté tandis que très rapidement, une fonction rénale normale a pu être rétablie avec des niveaux de créatinine satisfaisants. Si la prudence reste de mise, tant l’intervention de New-York que celle réalisée à Baltimore constituent des étapes majeures pour le développement de la xénotransplantation. Or, celle-ci est depuis longtemps considérée comme une réponse aux problèmes de pénurie de greffons auxquels se heurtent tous les pays qui connaissent une activité de transplantation soutenue. Aux États-Unis, par exemple 7 000 personnes meurent chaque année sur une liste d’attente faute de greffe. Dans ce cadre, au fur et à mesure des expérimentations (et plus encore après l’expérience douloureuse de « Baby Fae » qui, n'avait survécu que 20 jours après avoir reçu un cœur de babouin en 1984), il est apparu que les organes de cochon constituaient les candidats les plus prometteurs. Leurs atouts sont en effet nombreux : une physiologie extrêmement proche de la notre, une production industrielle parfaitement rodée et le fait que les porcs atteignent leur taille adulte en neuf mois, soit quinze fois plus vite que les primates.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • Un moment d'optimisme

    Le 11 janvier 2022

    Quelle victoire ! Quelle belle préparation.
    Quelle leçon aux égoïstes, dont ceux qui pensent qu'avec les vaccins anti-covid...on n'a pas de recul !
    Les listes d'attente s'allongent en Europe aussi ; belle solution que celle-là !
    Un moment d'optimisme dans cet océan d'incertitudes (parois salutaires).

    Dr JM Servais (Belgique)

  • En attendant mieux

    Le 16 janvier 2022

    En attendant mieux.
    Ca ne donne pas envie d’être un porc génétiquement modifié. La prédestination de mise a mort d'un être vivant en vue d'une greffe n'est pas une vie. Les "Bienvenue a Gattaca" et " Avec toi pour toujours" : sont des œuvres de désespoir. Fabriquer des mutants, quels qu'ils soient, dont la raison d’être sur terre est de les mettre à mort... et prélever leurs organes, est ce acceptable ? De même que ces élevages en batterie ou on maltraite les animaux pour nourrir a bas cout la population sont ils acceptables ?
    Cela pose la question de quelle est le sens de la vie de tout être vivant : est il en vie pour être mis a mort et servir a nourrir ou a transplanter ? Ou vivons nous, quelle que soit notre espèce, pour être présent au monde et faire selon nos instincts, nos gouts, en fonctions de nos capacités d intelligence ? Et éventuellement être recyclés ensuite.

    Remplacer une organe par un appareil : ça me va . Utiliser un cadavre pour transplanter : ça me va. Créer un être génétiquement modifié, ça ne me va pas tellement : mais le pas est franchi depuis longtemps. Et donner la vie à un animal à seule fin de le tuer pour qu'il serve de greffon, ça me révulse. ça sous entend qu'une vie vaut plus qu'une autre de facto, et ce suprématisme me choque.
    Le mieux serait de guérir les patient avant d'en arriver la. La mort d'un patient est une option. Les moyens/methodes/principes thérapeutiques mis en oeuvres pour sauver les malades nécessitent un débat que personne n'accepte dans les pays riches et prédateurs.
    "Avec toi pour toujours" et "Bienvenue a Gattaca", c'est fait. Orwell 1984 aussi. Minority Report on y est presque, dans 2 ou 3 ans ce sera notre monde. Ou plutôt LEUR monde. Je suis médecin et je ne l'approuve pas. Contente d’être vieille.

    Dr Isabelle Herry

  • Esprit critique ?

    Le 17 janvier 2022

    Un article dénué de toute critique de cette pratique, quel dommage. On omet de parler des fermes où sont élevés ces pauvres animaux dans le seul but d'être tués (ce qui ne change pas beaucoup de nos pratiques habituelles, raison pour laquelle on a du mal à y voir un progrès...). Oui il s'agit d'une victoire dans le sens où ce patient a la vie sauve, non il ne faut pas uniquement s'en réjouir et déplorer le fait qu'en 2022 la recherche n'ait pas encore les moyens (ou ne se donne pas les moyens) de fabriquer un cœur digne de ce nom en laboratoire...L'homme a à la nature un rapport impitoyable, c'est ce qui est responsable de ce que nous vivons en ce moment, c'est ce qui causera notre perte.

    Florence Roger

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