L’Ordre des médecins victime collatérale du réchauffement climatique ?

Paris, le samedi 17 août 2019 – L’article 13 du code de déontologie médicale rappelle : « Lorsque le médecin participe à une action d’information du public de caractère éducatif et sanitaire, quel qu’en soit le moyen de diffusion, il doit ne faire état que de données confirmées, faire preuve de prudence et avoir le souci des répercussions de ses propos auprès du public ». L’Ordre des médecins aurait-il méconnu cette règle dont il doit pourtant être le garant ?

Surfer sur les peurs millénaristes

C’est en tout cas le diagnostic du docteur Richard Guédon qui sur le site d’opinion Contrepoints se montre particulièrement virulent contre un dossier publié dans le dernier bulletin de l’Ordre (édition juillet-août) intitulé : « L’homme malade de son environnement ». Le médecin reproche à l’instance d’avoir avec ce dossier cédé « (à son tour) aux sirènes catastrophistes » et à l’ « irrationalisme ambiant ». Richard Guédon épingle plus précisément dans les premières lignes de l’article phare la présence d’une liste « incohérente ». « Quelles sont donc ces maladies planétaires listées en gras (page 17) en ouverture du dossier ? L’augmentation du nombre de lymphomes dus au glyphosate, les dangers de la lumière bleue, la prévalence inhabituelle de cancers en région nantaise, les relations complexes entre climat et maladies infectieuses, l’inefficacité de la réglementation européenne sur les perturbateurs endocriniens, les cas de Parkinson dus aux pesticides. Quand on sait que toutes les maladies sans exception proviennent d’une rencontre entre un individu unique et son environnement, on se demande ce qui a pu conduire les rédacteurs du dossier à cette liste incohérente, où des questions scientifiques sérieuses (climat et maladies infectieuses) côtoient des prises de positions purement politiques (l’inefficacité de la réglementation européenne sur les perturbateurs endocriniens) », commente le médecin qui dans la suite de son article s’attelle à déconstruire chacun des exemples cités pour en signaler les failles et les limites. D’une manière générale, il regrette : « Ce choix de sujets n’a en réalité rien à voir avec la médecine, pas plus d’ailleurs qu’avec l’environnement, il s’agit d’un pot-pourri des thèmes agités de nos jours par des activités écologistes, des journalistes en mal de sensations fortes et des politiques sans scrupules surfant sur les peurs millénaristes ». Richard Guédon déplore encore une « veine irrationalo-castastrophico-moralisatrice » particulièrement inquiétante émanant d’un organe tel que l’Ordre et espère qu’il procédera à « une critique argumentée de cet article indigne de lui ».

Point de départ classique

La critique est sévère mais ce sentiment a été partagé par certains médecins sur les réseaux sociaux (même si cette publication estivale a rencontré une audience probablement assez limitée). On pourra signaler pour défendre ce dossier de l’Ordre que l’énumération qui ouvre l’article (qui est en gras parce que c’est un usage courant dans certaines maquettes pour les ouvertures de texte) est de l’aveu même de l’auteur le reflet d’un « simple coup d’œil sur les deux premières pages de la rubrique "Santé" du site du Monde ». Même si certains tel Richard Guédon et d’autres sur Twitter auront fait remarquer que cette référence au quotidien du soir trahit une méconnaissance (volontaire ou non) des critiques légitimes que l’on peut adresser au Monde pour ses tendances parfois orientées (et pas toujours fondées sur les données de la science) dans le traitement des sujets santé, notamment quand ils ont un lien (direct ou non) avec l’environnement. Néanmoins, au-delà de cette absence de recul de l’Ordre qui aurait été appréciée, l’exercice a le mérite d’illustrer le souci de l’instance de s’intéresser aux sujets qui préoccupent aujourd’hui (à tort et/ou à raison) les Français. Le point de départ, même en partie biaisé, ne peut donc être totalement condamnable.

Une préoccupation légitime

D’ailleurs, le dossier de l’Ordre s’émancipe assez vite de cet inventaire effectivement disparate et pas parfaitement pertinent pour se concentrer principalement sur les conséquences du réchauffement climatique sur la santé. L’article détaille par exemple « Dans toutes les régions du monde, l’exposition aux chaleurs extrêmes ne cesse d’augmenter depuis le début des années 1990. En 2017, 157 millions de personnes supplémentaires étaient exposées aux événements caniculaires par rapport à la moyenne de 1986-2005 ». Or, poursuit-il « Les personnes âgées vivant en ville et les travailleurs en extérieur subissent le plus durement ces bouleversements. Cela s’est notamment traduit par 153 millions d’heures de travail perdues, majoritairement dans le secteur agricole ». A cet égard, l’Ordre se concentre sur des éléments qui ont ou peuvent avoir un impact réel sur la pratique des médecins, sur leur rôle et sur la santé des populations. De la même manière, il revient sur les possibles augmentations de certaines maladies vectorielles en lien avec les changements climatiques et cite encore le rapport publié l’automne dernier par le Lancet sur le réchauffement, selon lequel « plus de la moitié des villes mondiales interrogées s’attendent à ce que le changement climatique compromette sérieusement l’infrastructure de santé publique ».

La chimie de synthèse à bannir, vraiment ?

Cependant, même si ces considérations sur les conséquences du réchauffement climatique ne semblent pas éloignées des missions de l’Ordre (et notamment d’alerter les médecins sur les enjeux médicaux actuels et à venir), on peut néanmoins regretter une absence de distance avec certaines données et plus encore une confusion constante entre différents sujets, ce qui tend à brouiller le message. Ainsi, le texte, à l’instar d’autres productions dédiées à "l’environnement" (terme fourre-tout qui contribue à des discours souvent confus et parfois volontairement confus) mélange régulièrement la question des conséquences sanitaires du réchauffement climatique et celle de la pollution chimique qui sont loin d’être directement liées (même si certains affirment que le premier aggrave les effets de la seconde). Par ailleurs, les critiques formulées sans nuance contre la chimie ne peuvent que surprendre de la part d’auteurs qui ne peuvent pourtant ignorer les bienfaits de cette science notamment dans le domaine de la pharmacologie. C’est ainsi que l’on peut lire dans le dossier une phrase que relève Richard Guédon avec stupéfaction : « Non content d’avoir savamment perturbé son environnement à grand renfort d’énergies fossiles, l’être humain s’est aussi auto-intoxiqué en recourant massivement à la chimie de synthèse ».

Des raccourcis dengues

Au-delà de cette tendance générale, de nombreux exemples cités sans aucune prise de distance ne peuvent que faire tiquer. C’est ainsi que l’Ordre donne la parole au docteur Jean-Marcel Mourgues, président de la section Santé publique qui pour évoquer la question de la « recrudescence des maladies vectorielles » qui pourrait être liée au réchauffement climatique n’hésite pas à donner comme seul exemple « la maladie de Lyme qui fait beaucoup parler d’elle actuellement », une formule elliptique qui pourrait laisser supposer que l’Ordre ignore qu’en la matière l’échauffement irrationnel des esprits est bien plus certainement en cause que l’augmentation des températures ! De la même manière, l’article principal relève qu’ « Aujourd’hui, le potentiel de transmission mondiale de la dengue atteint son plus haut niveau ». Or, si effectivement bien qu’ayant disparu à la fin des années 60 dans les Amériques la dengue fait un retour remarqué, cette recrudescence n’est peut-être pas uniquement le résultat des conditions climatiques mais également de « la politique désastreuse des années 1970 conduisant à l’abandon du contrôle des moustiques » comme l’avait déploré la précédente directrice de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), Margaret Chan lors du lancement en 2016 de la 69ème Assemblée nationale de la Santé. Dans ce cadre, se priver des outils que sont les insecticides au nom du bannissement de la chimie de synthèse que paraît appeler de ses vœux l’Ordre, serait très probablement contre-productif !

Pester contre les pesticides

Le dossier de l’Ordre ne se montrera pas plus nuancé quand il revient sur les méfaits des pesticides. Semblant parfaitement convaincu du fléau que constituerait le glyphosate (en dépit des réserves que nos lecteurs ne peuvent ignorer !), ignorant les possibles bénéfices des pesticides, il note plus généralement que « personne n’échappe » aux pesticides « comme le souligne une étude de l’INVS (remplacé depuis assez longtemps par Santé publique France, ndrl) qui a retrouvé des traces de pesticides dans 90 % des échantillons d’urine au cours d’une étude », sans jamais indiquer que ces chiffres ne permettent nullement d’apprécier l’existence ou pas d’un risque ! Et si in extremis à propos des perturbateurs endocriniens, l’article accepte de reconnaître qu’il existe des « incertitudes » sur les conséquences de l’exposition à ces substances (et rien évidemment ne sera dit sur le fait qu’un des premiers perturbateurs endocriniens est la pilule contraceptive !), il insiste néanmoins en guise de conclusion performative (quand il ne devrait s’agir que d’une observation) : « l’inquiétude (…) augmente dans la communauté médicale comme dans le grand public », ce que confirment il est vrai des enquêtes réalisées par le JIM auprès de ses lecteurs ! Enfin, on pourra encore regretter que les auteurs du texte aient voulu rappeler, une fois encore sans distanciation, que parmi les préoccupations du troisième Plan national santé environnement (PNSE) figuraient les « ondes magnétiques », alors que cet axe ne peut que susciter la circonspection et est le témoin d’une politique qui s’émancipant des réalités scientifiques préfère être dictée par les inquiétudes les moins fondées.

Réduire à néant tout espoir en l’Ordre ?

Alors que ces différents exemples et leur traitement témoignent d’une orientation certaine du propos de l’Ordre, l’absence d’évocation de technologies potentiellement prometteuses face aux défis qui s’annoncent et plus encore l’absence de mise en perspective en rappelant les progrès de la médecine et les résultats encourageants obtenus contre de nombreuses maladies participent à ce ton général, qui effectivement paraît céder aux « sirènes catastrophistes ». « Contrairement à ce catéchisme millénariste mille fois rabâché, les chiffres réels (espérance de vie, épidémiologie des grandes affections planétaires) montrent qu’en modifiant son environnement à son profit, jamais dans sa longue histoire l’être humain n’a été en aussi bonne santé qu’aujourd’hui » corrige Richard Guédon. Mais l’Ordre assure au contraire que « Si le climat continue à se dérégler, l’humanité subira une multiplication des pathologies dues à l’environnement qui pourraient réduire à néant les progrès accomplis ces dernières décennies en termes d’espérance de vie mondiale ».

En découvrant (pour beaucoup demain soir) ce bulletin dans leur boîte aux lettres encombrée, les médecins considéreront-ils que l’urgence méritait bien quelques libertés avec la vérité médicale ou scientifique ou déploreront-ils à l’instar de Richard Guédon cette dérive, qui communiquée aux patients ne pourrait que renforcer les inquiétudes irrationnelles et qui semble en contradiction avec le fameux article 13 ?

Pour en juger, vous pouvez lire :

Le dossier de l’Ordre


Et la critique de Richard Guédon

https://www.contrepoints.org/2019/08/07/350791-lordre-des-medecins-cede-a-son-tour-aux-sirenes-catastrophistes

Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • Qui est donc le Dr Guédon ?

    Le 17 août 2019

    Un spécialiste de médecine environnementale? Il le dirait probablement s’il l’était... Ce qui est sûr c’est qu’il est ancien directeur médical d’une mutuelle assurance et qu’il écrit dans Contrepoints, une revue qui soutient les valeurs libérales (c’est ainsi qu’elle se présente). Je ne suis donc pas surprise de ses arguments... empreints de libéralisme !

    Dr Isabelle Royer-Rigaud

  • Faut-il donner la parole au docteur Richard Trump?

    Le 17 août 2019

    L'article du Dr Guédéon est écrit dans "Contrepoints". Ne connaissant pas cette publication, je l'ai brièvement parcourue et y ai notamment vu un article "Greta Thunberg ou les manquements du macronisme climatique". On peut y lire : "En refusant de considérer l’hypothèse d’une modification climatique naturelle comme la planète en connaît depuis des millénaires, le pouvoir s’interdit de préconiser les politiques d’adaptation...". Un tel article pourrait être écrit par D. Trump (sauf que c'est un peu plus long qu'un tweet). Certes, il est difficile de prouver que les perturbateurs endocriniens diffusément ingérés à notre insu sont toxiques. Mais faut-il rappeler le nombre de dizaines d'années qui ont été nécessaire à démontrer scientifiquement que le tabac est indiscutablement nocif !

    Dr M

  • A quand une approche scientifique?

    Le 28 août 2019

    Scientifiquement cet article était effectivement vide. Ceci étant, si l'ordre était une société savante cela se saurait. Ce qui est tragique dans cette affaire, c'est qu'on rechercherait en vain des synthèses de qualité sur l'état de la science dans ces domaines qui passionnent à tort ou à raison, mais certainement pour partie à raison, nos concitoyens. En bonne partie par manque d'investissement public dans la recherche. On se retrouve donc pris entre le Charybde de l’irrationalité et le Scylla de la confiscation du savoir par des intérêts privés. Je ne rejoints pas le Dr M sur l'exemple du tabagisme, dont la dangerosité est scientifiquement prouvé depuis les années 50. La suite fut l'archétype d'un lobbying aussi intense que rusé de l'industrie sur la communauté scientifique.

    Au lieu de ce papier digne d'un article estival de feuille de choux régionale, on aurait pu attendre de l'ordre qu'il prenne la mesure de cette carence politique. Mais si l'ordre était un acteur politique cela se saurait...

    Dr Yves Hatchuel

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