Plafond de verre pour les femmes médecins hospitaliers : le poids de la vie familiale et du renoncement

Paris, le jeudi 7 mars 2019 – A l’occasion de la journée internationale du droit des femmes, ce 8 mars, l’accent devrait être mis une nouvelle fois en France sur le "plafond de verre" qui empêcherait les femmes d’accéder aux plus hautes responsabilités. On constate en effet que si désormais les femmes sont présentes dans tous les secteurs de la société, elles continuent à être toujours moins nombreuses aux échelons hiérarchiques les plus élevés.

Des intrications nombreuses et complexes

Si le poids des habitudes "patriarchales" et au-delà des discriminations sexistes (avec des représentations négatives de la maternité notamment) sont souvent dénoncés pour expliquer cette situation, cette dernière pourrait reposer sur des raisons plus diverses et complexes. Outre la temporalité qui peut expliquer certains écarts (arrivées plus tardivement dans certains secteurs, les femmes, donc plus jeunes, sont naturellement moins présentes dans les postes qui sont l’aboutissement d’une carrière) et le rôle joué par la cooptation qui pourrait être encore aujourd’hui favorable aux hommes, l’autocensure et le renoncement afin de prendre soin de sa famille paraissent avoir des influences certaines. C’est un des enseignements marquants de l’enquête conduite par Action Praticiens Hôpital (APH, qui regroupe Avenir Hospitalier, la Confédération des praticiens des hôpitaux et Jeunes médecins).

Participation volontaire

Cette enquête à laquelle la participation était volontaire (ce qui introduit évidemment un biais de recrutement) reposait sur un questionnaire d’une dizaine de minutes élaboré en collaboration avec une sociologue qui s’est longtemps intéressée aux problématiques de féminisation du corps médical. Cette consultation a permis de réunir les réponses de 3 100 praticiens, avec une majorité de femmes (61 % des répondants). L'enquête s’est notamment concentrée sur la question de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée et aujourd’hui l’APH livre des résultats qui concernent « les aspects spécifiques de la féminisation de la profession », quand d’autres données seront présentées prochainement.

Tâches domestiques : rien ne sert d’être jeune, médecin et professionnellement investie !

On observe tout d’abord que les femmes travaillent beaucoup : plus de 56 % signalent des semaines de plus de 50 heures (et 88 % de plus de 40 heures). Si les femmes qui ont répondu à l’enquête sont très rarement à temps partiel (6 %), cette configuration concerne 22 % des médecins hospitaliers femmes. A ce temps de travail à l’hôpital, s’ajoute pour beaucoup un temps d’études à domicile (cours à préparer, recherche articles…) qui est moins important chez les femmes que chez les hommes (plus d’une fois par semaine : 61 % des hommes vs 48 % des femmes). Si elles se montrent moins disponibles chez elles pour leurs missions professionnelles, c’est en partie parce qu’elles consacrent plus de temps aux tâches ménagères et aux soins des enfants. « La répartition des tâches domestiques et ménagères est très asymétrique entre les hommes et les femmes, donc le niveau élevé d’études et le fort investissement professionnel ne changent pas les mentalités, et ce même pour les jeunes de moins de 45 ans » relève l’APH, qui observe par exemple que 62 % des femmes utilisent leur repos de sécurité pour prendre soin de leurs enfants ou de leur maison, contre 25 % des hommes.

Un parcours nécessairement modifié par les naissances et les enfants

Pourtant, si leurs contraintes familiales étaient moins importantes, 25 % des femmes indiquent qu’elles aimeraient travailler plus (contre 18 % des hommes), se former davantage (29 % vs 33 %) et s’investir dans des missions "transversales" (31 % vs 24,4 %). D’ailleurs, 55 % des femmes de moins de 45 ans disent renoncer à la formation continue en raison de leurs contraintes familiales (contre 33 % des hommes).

D’une manière générale, l’enquête met bien en évidence le poids du renoncement : ainsi 36 % des femmes considèrent avoir « modifié leur parcours professionnel en raison de leur charge familiale contre 22 % pour les hommes ». Les femmes sont de même nombreuses à être convaincues que leurs maternités ont eu une influence négative sur leur carrière : 29 % jugent qu’elles ont « pénalisé » leur parcours et elles sont autant (30 %) à avoir perçu des attitudes discriminantes liées à leur(s) grossesse(s). Mais la part de celles qui ressentent une forme de culpabilité à l’idée d’avoir accordé plus de place à leur vie professionnelle qu’à leurs enfants est plus élevée encore (45 %).
Frustrations

Ainsi se dessine un portrait de femmes médecins qui tout en parvenant à mener de front vie professionnelle et vie privée, en multipliant les heures de travail et en consacrant l’ensemble de leur temps disponible à leurs enfants et aux tâches domestiques, nourrissent des frustrations dans tous les domaines. D’ailleurs, « trois femmes sur quatre (69 %) pensent qu’elles auraient fait une autre carrière si elles étaient du sexe opposé », un résultat où se mélangent le poids des discriminations, celui des renoncements et d'une amertume assez universelle et non liée au sexe.

Des pistes de réflexion

Comment améliorer cette situation pour que l’épanouissement au travail ne relève pas de l’utopie pour les femmes médecins hospitaliers et pour qu’elles puissent espérer atteindre les postes qu’elles méritent en raison de leur investissement tout en ne sacrifiant pas leur vie personnelle ?

L’enquête suggère quelques pistes de réponse. Les femmes sont ainsi 44 % à souhaiter pouvoir mieux « moduler leur carrière sans conséquences pour celle-ci ». De manière plus pratique, elles sont 34 % à demander l’accès aux médecins à des crèches hospitalières. L’APH se montre très attentif à ces attentes, y compris à celles concernant le renforcement de la parité et la lutte contre l’omerta vis-à-vis du harcèlement sexuel (qui toucherait selon cette enquête menée auprès de participants volontaires 15 % des médecins femmes).

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Plus dur pour la médecine libérale

    Le 11 mars 2019

    Et ne parlons pas de la médecine libérale: encore moins d'horaires et pas de congés mater possibles ! Dur dur !

    Dr Françoise Sanquer

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