Faut-il (se) payer des stars pour améliorer la science française ?

Paris, le samedi 17 novembre 2018 – Puisque l’homme (avec un grand H) et le Français notamment est particulièrement doué pour l’auto flagellation, il est fréquent d’entendre que la recherche scientifique française est essoufflée, voire au bord du gouffre. Jeunes chercheurs s’exilant ou quittant le secteur public, laboratoires pas assez compétitifs, classement en baisse dans le fameux palmarès de Shanghai : les raisons de désespérer ne seraient que trop nombreuses. Et quand notre Président de la République, alors que Donald Trump venait d’être élu, invitait malicieusement les chercheurs américains à venir rejoindre une France plus soucieuse de l’indépendance de ses chercheurs que ne le promettait la nouvelle ère américaine, il y eut quelques esprits chagrins (par exemple au JIM) pour lui rappeler que la faiblesse des rémunérations françaises ne risquerait pas de séduire les scientifiques américains.

Le bulldozer chinois

Et pourtant, la recherche scientifique française est loin de devoir rougir devant ses performances. Bien sûr, il y a les fameux classements. Le journaliste scientifique Sylvestre Huet revenait au printemps derniers sur l’un d’entre eux sur son blog. « Tel un bulldozer, la science chinoise bouscule les hiérarchies établies au siècle dernier. Elle s’impose comme une grande puissance de la science et promet d’en devenir une superpuissance. Les Etats-Unis perdent leur hégémonie, éclatante il y a un demi-siècle. Le Japon s’écroule. Des pays émergent : Inde, Iran, Brésil, Corée du sud. La France ? Elle ne pointe désormais qu’au 7ème rang, dépassée par la Chine, mais aussi l’Inde, et ne représente plus que 3,2 % des publications scientifiques mondiales. Tels sont les principaux résultats d’une étude bibliométrique, fondée sur les données du Web of science, rendue publique ce matin par le Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) ».

Faire si bien avec si peu !

Ce premier aperçu ne force pas l’enthousiasme. Et pourtant, quand on observe le « réel rapport des forces de la production scientifique actuelle » comme l’indique Sylvestre Huet, on constate surtout que la « Chine reprend la place que lui donne sa démographie ». Concernant la France, de nombreuses données encourageantes sont à relever. « Les laboratoires français ont augmenté de 40 % leur nombre de publications entre 2000 et 2015 (passées de 41 000 à 57 000). Bel effort. Surtout que la dépense publique de recherche n’a pas suivi la même évolution, diminuant à 0,8 % du PIB. Les effectifs des organismes de recherche ont stagné dans l’ensemble, en revanche le nombre d’universitaires a augmenté (pas en 2018), mais plus guidé par l’afflux des étudiants en nombre supplémentaires que par une stratégie de recherche. En résumé, et très grossièrement, on peut estimer que la "productivité" des laboratoires français a augmenté avec un nombre d’articles plus élevé par scientifique et par euro dépensé. Un résultat d’autant plus remarquable que les réformes successives des universités et du financement de la recherche ont fait perdre un temps fou aux chercheurs » relève le blogueur. Sylvestre Huet signale encore « la place de la France dans les maths mondiales » qui « fait partie des sujets de satisfaction (…).En effet, la France pointe au troisième rang avec 6,5 % des publications. Dépassée uniquement par les Etats-Unis (20,1 %) et la Chine (13,4 %). Une "spécialité" ancienne liée à la place des maths dans la sélection scolaire mais aussi au soin apporté par les mathématiciens aux "petits génies"  pas toujours faciles à gérer, en particulier à l’Ecole normale supérieure ».

Si outre ces chiffres dont sont friands les décideurs politiques, comme le relève non sans regret Sylvestre Huet, on veut se concentrer sur les "stars" de la science, la France là encore n’a pas à rougir. Le blogueur propose une liste non exhaustive dans un de ses derniers billet, citant les prix Nobel Claude Cohen-Tanoudi, Albert Fert, Jean-Pierre Sauvage, Jean-Marie Lehn ou encore Serge Haroche.

Pas de stocks options ou de bureau en acajou pour nos stars !

Pourtant, la France pourrait mieux faire. Mais sur les méthodes à mettre en œuvre pour améliorer les performances de notre pays, les avis divergent. Ainsi, le directeur du CNRS, Antoine Petit a affirmé cet été : « Il faut qu’on accepte de s’attaquer à un tabou qui est que, comme disait Coluche, “tout le monde est pareil mais il y en a qui sont plus pareils que d’autres“. Il y a les enseignants-chercheurs et chercheurs normaux, soit l’immense majorité. Et puis il y a les stars. Dans notre pays, on ne s’est pas donné les moyens pour attirer et garder les stars. Parce que ça s’attaque à deux tabous : est-ce qu’on payera différemment les gens selon les disciplines, ou selon leur niveau d’excellence ? », à l’occasion du 6ème colloque annuel des vice-présidents recherche et valorisation de la CPU (Conférence des présidents d’université), à Bordeaux.

Ces propos sont loin de faire l’unanimité. Sylvestre Huet sur son blog avoue qu’ils l’ont « un tantinet énervé ». Il fait en effet remarquer que non seulement la France compte un très grand nombre de stars mondiales de la science mais surtout que ces dernières n’ont jamais semblé faire de leurs conditions financières personnelles un casus belli. « En physique ? Est-ce que Claude Cohen-Tannoudji a demandé des millions pour lui ? Non. Pourtant, il est Nobel de physique. Et travaille dans un bâtiment que l’on va qualifier de "prestigieux mais un peu délabré", celui de l’Ecole Normale Supérieure rue Lhomond. Est-ce que Serge Haroche, médaille d’or du CNRS en physique atomique et Nobel demande un traitement de star ? Non. (…) Quant à Albert Fert, Nobel lui aussi, a t-il demandé un bureau en acajou lorsqu’il a décroché le prix ? Non. Il a juste consenti à se doter enfin d’un téléphone portable, ce truc qui dérange quand on réfléchit, disait-il (…) En sciences du climat ? (…) Est-ce que Edouard Bard fait des caprices ? Mouiiii… il a exigé de pouvoir continuer à bosser dur dans son laboratoire du CEREGE, et donc de bloquer tous ses cours au Collège de France, à Paris, sur une courte période. Quelle exigence ! En biologie ? Jean Weissenbach, Margareth Buckingham, Eric Karsenti, Jules Hoffmann (Nobel de médecine)… font-il des caprices pour avoir un traitement de faveur ? Non, en revanche, un Eric Karsenti ne mâche pas ses mots lorsqu’il explique que les crédits publics doivent être suffisant pour l’équipement en matériel de séquençage du centre national génoscope » énumère-t-il par exemple.

Pouvoir aller à un congrès sans avoir l’air de quémander

Bien plus qu’un traitement de faveur pour des chercheurs qui à l’instar d’Eric Karsenti sont pour la plupart bien plus préoccupés par l’état de leurs équipements et les conditions des jeunes chercheurs que de leur propre sort, Sylvestre Huet évoque d’autres priorités : « Ce dont nous avons besoins en terme de revenus et de conditions de travail des scientifiques, ce sont des embauches moins tardives (en particulier pour les jeunes femmes), des salaires attractifs en début de carrière, des postes en nombres suffisants, et des crédits permettant aux laboratoires de prendre des initiatives, de ne pas pleurer pour un voyage, d’être dotés en équipement de base et semi-lourd en routine et d’accéder aux grands équipements de classe internationale » insiste-t-il.

Si une telle prise de position sera sans doute partagée par beaucoup, certains feront néanmoins remarquer qu’il ne faut néanmoins pas éluder la question importante des rémunérations, qui pour les jeunes chercheurs à l'heure de choisir leur carrière est un argument souvent sensible, alors que l’époque où certains voulaient croire que la recherche scientifique est un sacerdoce justifiant bien des sacrifices a heureusement vécu.

Pour découvrir in extenso les analyses de Sylvestre Huet, vous pouvez lire : http://huet.blog.lemonde.fr/2018/04/05/la-place-de-la-france-dans-la-science-mondiale/ et http://huet.blog.lemonde.fr/2018/10/22/antoine-petit-cnrs-et-les-stars-de-la-science/

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • Des salaires 2 à 3 fois plus élevés

    Le 17 novembre 2018

    Deux de mes enfants sont professeurs d'université, donc enseignants chercheurs. Ils ont été formés en France, mais ont dû partir à l'étranger pour leur post-doctorat dans des services au top pour leurs spécialités et ont obtenu des postes à l'étranger avec un salaire 2 ou 3 X le salaire proposé en France, et des moyens autrement plus élevés pour leurs recherches.
    Il ne faut pas chercher plus loin.

    Dr Bernard Albouy

  • Je confirme

    Le 17 novembre 2018

    J'ai une fille post doc au MIT. Si son salaire est plus élevé, Boston est tellement cher et les impôts américains aussi... Mais les conditions de recherche ne sont pas les mêmes. On n'a pas besoin de quémander un matériel pour une manip, la réponse à la demande est toujours positive. Or la suite de la carrière dépend de la qualité des publications qu'on ne peut pas faire sans moyens. Le nerf de la guerre.

    Dr Claude Krzisch

  • L'ENA nous fait la charité

    Le 17 novembre 2018

    Le manque de considération dans ce pays pour l'université et ses études peut lasser. Je suis toujours surpris d'être appelé Docteur quand je suis à l'étranger pour intervenir dans un colloque. Je suis aussi las d'essuyer le mépris des MBA et autres lauréats de "grandes écoles" qui se prennent pour des intellectuels. D'entendre l'ENA nous faire la "charité" de réserver cinq places à des Docteurs!
    C'est toute une mentalité qui pousse les plus jeunes d'entre nous à s'expatrier, et c'est une volonté politique d'humilier l'institution qui forme à l'esprit critique et aux sciences. On lui préfère des gens formatés en cinq ans avec le minimum d'autonomie intellectuelle!

    Jean-Charles Haute

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