Liberté d’installation : les médecins doivent-ils être des profs comme les autres ?

Paris, le samedi 3 juin 2023 – Si un Schopenhauer, Nietzsche ou Kierkegaard avaient pu connaître Twitter et les autres réseaux sociaux, leurs systèmes philosophiques auraient-ils été bouleversés ? Eux qui avaient chacun pensé la « répétition », Schopenhauer pour considérer qu’elle était bien la manifestation de l’absence de sens de l’existence quand les deux autres au contraire y voyaient la possibilité d’une réalisation esthétique ou existentielle, auraient-ils revu leur jugement face aux inlassables redites de Twitter ? Par exemple, cette semaine, un énième épisode autour de la « liberté d’installation » s’est joué sur le célèbre réseau social d’Elon Musk. Les mêmes arguments ont été repris avec une régularité remarquable. Et la même violence s’est également exprimée.

Des sacrifices, pas un sacerdoce

Ainsi, jeune médecin remplaçant, « Mathilde » a exposé en quelques messages les raisons pour lesquelles à ses yeux, il ne faudrait pas imposer aux nouveaux praticiens le lieu de leur installation. « Je vais un peu vous expliquer pourquoi ça nous dérange de ne pas choisir notre lieu d’installation en tant que médecin généraliste. Déjà il faut savoir que les études de médecine durent minimum 9 ans mais ça vous le savez tous. Pendant 6 ans, nous étudions dans la même ville mais on peut bouger à droite, à gauche pour effectuer nos stages d’externat dans les villes de périphérie. Ensuite vient l’internat, nous choisissons une ville, qui n’est pas forcément celle de notre externat, en fonction de notre classement et surtout de nos envies. Donc à 24-25 ans nous devons nous adapter à de nouveaux changements, à une nouvelle ville, à un nouvel environnement. Ensuite débutent les différents stages d’internat qui durent un semestre. En médecine générale, il est plutôt rare de faire nos stages dans la ville que nous choisissons à l’internat. Parfois, nous nous retrouvons dans les hôpitaux de périphérie à 1h voire 2h de la ville où se trouve notre fac. Donc toute la semaine nous vivons à l’internat, dans une petite chambre de 11 m² la plupart du temps hyper vétuste. Nous ne rentrons chez nous que le week-end si nous avons la chance de ne pas être de garde ou d’astreinte. Le semestre s’écoule et rebelote un autre lieu de stage, un nouvel internat… et cela pendant 3 ans, tous les 6 mois… Bon maintenant on va faire rentrer en compte la vie personnelle. J’ai pour ma part rencontré mon conjoint pendant l’externat. Monsieur n’est pas du tout en médecine, il m’a suivi quand je suis partie de ma région natale pour l’internat et a trouvé du boulot dans une grande ville. On a essayé de gérer cette relation à distance de la meilleure des manières, on se voyait principalement les week-ends (quand je n’étais pas d’astreinte ou de garde).

Pendant mon internat, j’ai fait mes stages de médecine générale dans des petites villes, en zone semi rurale et j’ai vraiment adoré. Je sais que quand je m’installerai ça ne sera pas en ville c’est sûr et certain. Est arrivée la fin de l’internat et le début des remplacements. Nous habitons ensemble avec mon copain mais je continue quand même à bouger à droite, à gauche notamment dans les zones où il y’a besoin de médecins donc je pars souvent 2-3 semaines par mois où je suis logée sur place pour remplacer (car c’est à 2h de chez moi). (…) Alors oui on s’est lancé dans la médecine, oui ce sont des sacrifices permanents mais ce ne doit clairement pas être un sacerdoce » décrit-elle simplement.

Pauvre petite fille riche

Cette description sans militantisme et presque candide a pourtant entraîné un déchainement de messages peu amènes : des dizaines d’internautes ont interpellé sans ménagement Mathilde. « Un prof c’est pareil pour 1500 balles. Alors tu vas continuer à pleurer mais tu vas servir l’intérêt général car nous avons payé tes études ma grande. C’est le contrat social » lance par exemple un internaute, dont la teneur du message est reprise par de nombreux autres. Mathilde est ainsi plusieurs fois « accusée » d’être une « bourgeoise », quand beaucoup décrivent comment pour de multiples autres professions l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle peut être difficile et les conditions âpres. « Il m'énerve tellement ce thread. Sérieusement alternativement on peut considérer que quand tu choisis de sauver des vies tu devrais être dévoué à la société et que la seule raison pour laquelle on vous traite pas comme tels c'est parce que vous êtes des bourgeois » tacle ainsi un utilisateur de Twitter.

L’éternel argument du financement des études

Au-delà de leur caractère vindicatif, ces messages reprennent des idées souvent répétées : la contrainte à l’installation serait justifiée par le fait que les études des médecins seraient financées par la collectivité, tandis que les fonctionnaires sont soumis à de nombreuses contraintes concernant leur lieu d’exercice. Heureusement, dans ce vaste tourbillon qu’est Twitter, certains ne semblent pas lassés de refaire le même travail de décryptage. Les médecins devraient-ils être logés à la même enseigne que les professeurs et autres magistrats en ce qui concerne leur lieu d’affectation ? L’écrivain Antonin Atger nuance à propos des études : « Déjà, on paye les études d'à peu près tout le monde en France (notamment les miennes). Pourquoi ce raisonnement ne s'appliquerait qu'aux médecins ? Qui, en plus, ont les études parmi les plus longues et compliquées ? (…) Surtout que durant leurs études, les futurs médecins remboursent déjà leurs études, avec l'internat où, croyez-moi, ils ne sont pas payés à leur juste valeur, surtout par rapport au nombre d'heures ». De son côté, professeur elle-même, Miz Pauline corrige : « L’affectation des fonctionnaires (et assimilés) n’est pas systématiquement imposée dans tout le territoire, ça dépend de beaucoup de choses (le type de concours, le corps de métier, etc…) », avant de compléter : « Ensuite l’affirmation qu'être payé par la sécu = être payé par de l’argent public = être fonctionnaire/assimilé, c'est déjà ne pas comprendre la différence entre impôt et cotisations sociales, mais surtout ça voudrait dire que les magistrats, qui sont payés par de l’argent public, sont des fonctionnaires/assimilés, et donc sont soumis à l’état ? niveau séparation des pouvoirs, c'est pas génial quand la justice est soumise au gouvernement, je dis ça je dis rien… ».

Le contre-exemple des professeurs

Ces interventions signalent non seulement les différences entre les médecins et les fonctionnaires, mais invitent également à prendre des distances avec la notion « d’allégeance » que d’aucuns attendraient des praticiens et autres. Dans le même esprit, beaucoup, en réaction aux remarques désobligeantes suscitées par le fil de Mathilde, ont souligné comment par d’autres aspects la comparaison avec les professeurs (qui pourrait être justifiée par le fait qu’ils exercent eux aussi une profession d’un intérêt capital pour la société et pouvant être une vocation) paraissait inopérante. En effet, aujourd’hui la désaffection que connaît la carrière de professeur atteint des niveaux abyssaux. Ainsi, il est étonnant de souhaiter aux médecins des contraintes qui de toute évidence contribuent au mal être et à la fuite des enseignants (également liés évidemment aux conditions de travail et aux niveaux de rémunération). L’exemple même des professeurs donne des indices sur les risques associés à une limitation de la liberté d’installation. « Et l'argument "les profs le font alors les médecins n'ont qu'à le faire". Paye le succès du métier de prof, hein. Et ça profite à qui ? Au privé ? Oui, la gauche : forcer les médecins à s'installer quelque part, ça bénéficie avant tous aux mutuelles et au privé » insiste Antonin Atger.

Vous avez dit désertification médicale ?

Outre les effets très probablement contre-productifs d’une contrainte à l’installation, certaines analyses invitent également à un autre regard sur la désertification médicale. Ainsi, dans une tribune publiée en octobre dans Le Monde, Elise Fraih, présidente du Regroupement autonome des généralistes jeunes installés et remplaçants (ReAGJIR), Raphaël Presneau, président de l’Intersyndicale nationale autonome représentative des internes de médecine générale (ISNAR-IMG) et Yaël Thomas, président de l’Association nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF) mettaient en avant un fait souvent oublié : « La répartition des médecins généralistes reste aujourd’hui celle qui est la plus homogène sur le territoire par rapport à d’autres professions de santé, montre un rapport de juillet 2022 de l’Assurance-maladie. Certaines professions, comme les infirmières et infirmiers, dont l’installation en libéral est pourtant régulée par les pouvoirs publics depuis 2007, sont moins bien réparties ». Ces trois jeunes praticiens notaient encore que la réponse à la désertification médicale devait s’attaquer au problème de la désertification globale.

Un vent (mauvais ?) se lève

On pourra considérer, à raison, que ce nouvel épisode de la guerre de la liberté d’installation n’est qu’une énième démonstration de l’inanité des débats sur Twitter marqués par la répétition et la violence. D’ailleurs, Mathilde signale la différence entre la vie réelle et les réseaux sociaux quand elle relaie : « Les patients de ces petits villages aimeraient bien que je m’installe là-bas définitivement mais ces « déserts médicaux » finalement ne sont pas que des déserts médicaux. Ce sont des déserts également industriels. Mon conjoint ne pourra pas trouver du travail dans ces villes. Quand je l’explique aux patients ils comprennent totalement, je leur dis pour rigoler « ou alors il faudrait qu’on se sépare ». Ils ont tous la même réaction très mignonne « oh non docteur ne faites pas ça, c’est important la vie privée, il n’y a pas que le boulot dans la vie ! » ».

Malgré tout, les propositions de loi se multiplient avec pour objectif commun de revenir sur la liberté d’installation ; tandis que l’ampleur des réactions sur Twitter pourrait faire redouter qu’en dépit de leur très probable insuccès ces textes, de plus en plus largement soutenus, notamment par la gauche, pourraient finir par être adoptés. En outre, oubliant de nombreuses autres considérations, les démonstrations en faveur de la régulation sont également de plus en plus nombreuses, comme celle dans le Figaro du professeur d’économie François Langot qui concluait récemment : « La régulation de l'installation des médecins est donc une pratique efficace pour permettre à tous les assurés d'avoir accès aux prestations pour lesquelles ils ont cotisé. Ces pratiques existent par exemple au Québec ou bien encore en Allemagne. Remarquons que dans ce dernier pays, les revenus des médecins généralistes sont égaux à 4,4 fois le salaire moyen allemand, alors que leurs collègues français ne gagnent que 3 fois le salaire moyen d'un français, selon l'OCDE. Ainsi, avec une pratique plus en adéquation avec les besoins de la population, la hausse de prix de la consultation peut être justifiée. Remarquons également pour conclure que cette affectation territorialisée après le concours de fin d'étude est ce qui attend tout fonctionnaire d'État, qui, comme le médecin, a ses revenus assurés par des impôts ou cotisations obligatoires ».

Aussi, même si cela peut sembler n’être qu’un mythe de Sisyphe 2.0, il n’est pas inutile de relire et relire sur Twitter et dans la vraie presse les contributions autour de la liberté d’installation comme :

Mathilde : https://twitter.com/Matenolol/status/1663578750246612992

Antonin Atger : https://twitter.com/antoninatger/status/1664236040368840704?s=43&t=D_KG_3zX5j6MIwmUpvHQDg

Miz Pauline : https://twitter.com/MizPoline

Elise Fraih, présidente du Regroupement autonome des généralistes jeunes installés et remplaçants (ReAGJIR), Raphaël Presneau, président de l’Intersyndicale nationale autonome représentative des internes de médecine générale (ISNAR-IMG) et Yaël Thomas, président de l’Association nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF) https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/10/20/la-regulation-a-l-installation-des-jeunes-medecins-n-est-pas-une-solution_6146641_3232.html

Fançois Langot : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/la-regulation-de-l-installation-des-medecins-est-la-meilleure-reponse-aux-deserts-medicaux-20230306

Aurélie Haroche

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Vos réactions (2)

  • Déserts médicaux

    Le 03 juin 2023

    LA question ne devrait pas être posée en "liberté d'installation" ou en "régulation des installations", mais en "DESIR D'INSTALLATION" : des maisons médicales disséminées en zone semi-rurale, avec une équipe de plusieurs médecins libéraux, internes et seniors (six par exemple), bien rémunérés, y travaillant en binôme 2 jours par semaine et en équipe (garde de nuits et de WE éventuellement ?) avec des paramédicaux et soignants dans cette structure médicale commune
    Et les autres 3 ou 4 jours ? : dans leur cabinet (généralistes ou spécialistes) en ville ou en structure hospitalière (généralistes et pourquoi pas spécialistes 1 jour toutes les 2 ou 3 semaines !).
    Moi, ça me dirait cette variété d'exercice !

    Dr B Nave

  • Si ce n'était que le conjoint

    Le 05 juin 2023

    Quand vous êtes né et avez été scolarisé a Bordeaux ou à Lyon, et que l'examen classant vous catapulte a Lille... vous y passez X ans à être en errance d'un stage a l'autre entre Amiens et Dunkerque. Déménageant tout le temps, passant des WE dans des trains... loin de la famille qu'on va voir certains WE. Vous faites des rempla et des stages chez le praticien dans le nord (ça dépend de la fac de Lille). Vient le moment de choisir : vous avez un "réseau dans le Nord" : cardiologues et rhumatologues, radiologues, kinés de confiance. Vos parents vieillissent, vos frères et sœurs, amis d'enfance sont loin. Vous avez peut-être rencontré un conjoint nordiste ou un catapulté comme vous dont les parents vivent à Brest ou à Strasbourg... Alors ont fait quoi, on va où ? Loin de ses parents, peut-être cardiaques, Parkinsoniens, Alzheimer alors qu'on a sous les yeux tous les jours des vieux isolés qui font de la peine ? On va se couper de tout sont réseau pour retourner dans sa région d origine ?
    Tout le déroulement de ces études est illogique, couteux, sacrificiel et déplait profondément aux jeunes futurs médecins, et ils est aussi très injuste envers les patients. La Corrèze ou la Franche Comté ca sera pour les moins bien classés (dont le conjoint sera chômeur car y'a pas de bouleau à La Souterraine) ? et Biarritz pour les premiers de la classe qui aiment le surf, ou Paris pour les jet-setteurs qui aiment les loyers chers et les nuits chaudes, et dont le conjoint sera bien payé a la Défense ou la Banque de France ? Vaut mieux quitter médecine et faire l'école de cuisine/œnologie Ferrandi si on veut être sûr de rester à Paris ou à Bordeaux. La médecine vous met la tête ET la vie en vrac. Le système actuel arrange qui ? Personne... A part les mandarins des CHU, qui voient défiler des esclaves payés... pas par eux, qui sont virés sans frais tous les six mois pour ne pas prendre racine, dont ils se moquent bien de l'avenir. Et ils se moquent probablement sans le dire de la santé des patients des campagnes reculées. L'organisation des études de médecine, c'est à ces mandarins CHU -qui ignorent TOUT des généralistes et des habitants de La Souterraine, et de Montigny Les Charlieux- qu'on la doit. C'est peut-être la une des racines de cette crise qui dure. Cette crise dure et fait des dégâts car ils ne veulent pas que cette organisation qui leur rend service soit démantelée. Cette crise va donc durer.

    Dr I Herry

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