Où l’on reparle de la dépénalisation du cannabis

Paris, le samedi 18 novembre 2017 – Le débat autour de la dépénalisation de l’usage du cannabis est récurent et ne manque pas d’alimenter les réflexions diffusées sur les blogs ou au sein de tribunes publiées par la presse quotidienne. Il est loin le temps (s’il a jamais réellement existé) où les partisans de la dépénalisation défendaient la prétendue innocuité des paradis artificiels pour justifier leur position. Les représentants de la Fédération CIRC (Collectif d’information et de recherche cannabique) déploraient d’ailleurs au début de l’année dans un post publié sur un blog hébergé par Mediapart que le docteur Michel Cymès semble conserver une telle représentation. « Nous sommes d’autant plus désolé(e)s par votre position (hostile à la dépénalisation, ndlr) qu’elle sous-entend que les thèses anti prohibitionnistes viseraient à encourager l’usage. Le pensez-vous sérieusement ? Croyez-vous vraiment que, pour ne parler que de notre association – le CIRC – elle ait pour objectif que nos concitoyen(ne)s, quel que soit leur âge, se mettent à consommer du chanvre ? Evidemment non ! » réprouvait la Fédération.

Quand l’interdit augmente la dangerosité intrinsèque des drogues

De fait, le débat s’est déplacé pour tenter de déterminer la méthode idéale, entre prohibition et autorisation régulée, pour faire face à l’enjeu de santé publique que représente la consommation de cannabis (et au-delà la toxicomanie). Pour le CIRC, la question est tranchée et peut trouver sa réponse dans la formule d’un de ses anciens présidents, Georges Apap, ancien procureur de la République de Valence : « Les drogues ne sont pas interdites parce qu’elles sont dangereuses, elles sont dangereuses parce qu’elles sont interdites ». C’est, d’une manière plus nuancée, le point de vue qui paraît également défendu par les auteurs professeurs de médecine, d’une tribune qui vient d’être publiée par le Monde (Pierre-Michel Llorca, professeur de psychiatrie à Clermont-Ferrand, Emmanuel Haffen, professeur de psychiatrie à Besançon, Georges Brousse, professeur d’addictologie à Clermont-Ferrand et Laurent Boyer, professeur de santé publique à Marseille). Ces spécialistes observent en effet qu’alors que l’objectif de la prohibition est en théorie de « protéger la santé et la sécurité des populations », dans les faits, « la prohibition contribue directement et indirectement, dans tous les pays, à la violence meurtrière, à la transmission de maladies infectieuses, à la discrimination, compromettant ainsi les objectifs de santé publique ».

Le piège de l’isolement social et l'exemple des rats

Outre l’aggravation potentielle de la dangerosité intrinsèque des drogues, la prohibition est souvent considérée comme un frein à l’accès aux soins. Les auteurs de la tribune complètent cet argument en insistant sur l’isolement social favorisé par l’interdiction. « Lorsque l’on exclut socialement les consommateurs de toxiques, le résultat est d’une logique implacable : le casier judiciaire rend -l’accès difficile à un emploi, il devient compliqué de trouver un logement… Tout ceci aggrave l’isolement qui fait le lit de la poursuite de la consommation de toxiques et du risque addictif ! Des travaux scientifiques menés dans les années 1970 aux Etats-Unis par Bruce Alexander ont montré que des rats vivant seuls consommaient facilement des drogues. Dès qu’ils étaient réunis en groupe, le taux de consommation chutait fortement et aucune dépendance aux toxiques n’était observée. L’homme n’est pas un rongeur, certes, mais ces travaux soulignent que la problématique de l’addiction est aussi d’ordre social, et que le lien social peut être protecteur. Il s’agit donc, si l’on veut être pragmatique, de ne pas aggraver le risque addictif par l’isolement des consommateurs et de permettre un accès socialement réglé au produit et à la connaissance de ses effets et de ses risques ».

Des résultats meilleurs dans les pays ayant dépénalisé l’usage ?

Enfin, les auteurs de la tribune invitent à se pencher sur les résultats des pays s’étant engagés sur la voie de la dépénalisation, alors que l’échec de la prohibition est régulièrement démontré. Concernant la prise en charge sanitaire des consommateurs problématiques, la levée de la prohibition pourrait ainsi apporter des résultats encourageants. « Le Portugal (…) montre une augmentation des consommateurs qui cherchent à se faire soigner, sans qu’il y ait d’augmentation de la criminalité ni du nombre de décès liés aux produits illicites » relèvent les auteurs. Par ailleurs, si inévitablement, la consommation globale progresse généralement après la levée de l’interdit, les usages problématiques pour leur part demeureraient stables, comme le révèlent les chiffres américains.

On nuancera cependant ces appréciations encourageantes en rappelant les résultats récents de l’étude Canalex conduite par l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (Inhesj) et l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) menée à partir des données des états du Colorado et de Washington et de l’Uruguay : il apparaît que la dépénalisation et la délivrance contrôlée n’assèchent pas tous les trafics, ce qui amoindrit quelque peu la portée de l’un des arguments régulièrement avancé en faveur de la levée de la prohibition.

Pour relancer ce débat toujours vif et complexe, vous pouvez lire la réponse du CIRC à Michel Cymès sur un blog de Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/kshoo/blog/010317/reponse-du-circ-aux-propos-du-docteur-michel-cymes-sur-la-legalisation-du-cannabis
Et la tribune de quatre professeurs de médecine publiée dans le Monde : http://www.lemonde.fr/sciences/article/2017/10/31/depenaliser-et-decriminaliser-la-consommation-de-drogues-une-aberration_5208330_1650684.html#iR70lpdU61lWg20W.99

Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • Lien social

    Le 18 novembre 2017

    La consommation de cannabis tend à isoler les sujets et à démotiver les engagements sociaux : l'exemple type est celui du lycéen qui fume dans sa chambre et ne s'intéresse plus à ses cours. Si la dépénalisation entraîne une augmentation de la consommation (il y a donc bien une efficacité de l'interdit), elle tend donc aussi à affaiblir le lien social, qui est protecteur comme on la sait.

    Se servir de l'argument du lien social afin de prôner la dépénalisation est donc un non-sens, d'autant plus que la consommation de cannabis n'entraîne plus de condamnation depuis longtemps dans les faits. L'accès aux centre d'addictologie est en outre gratuit et anonyme.

    Julien Metais

  • Tout est dit

    Le 18 novembre 2017

    "si inévitablement, la consommation globale progresse généralement après la levée de l’interdit"
    Tout est dit !
    Le reste est du verbiage...

    Dr Michel de Guibert

  • Acheter la paix sociale

    Le 19 novembre 2017

    L'un des problemes reside dans le marché avec des enjeux financiers importants. C'est une source de revenus exclusive pour les traficants et dealers. La dépénalisation supprimerait toute une economie qui participe à " acheter la paix sociale ". Partant de là y a t-il une reelle volonté de nos dirigeants de s'aventurer sur ce terrain ?

    Dr Gilles Coves, MGS 63112

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