Je ne suis plus un robot

Paris, le samedi 18 janvier 2019 - Le jour où ça vous arrive, on repense à ses copains de lycée, faussement rebelles, qui se moquaient de la course aux honneurs. On sait que s’ils étaient là, ils seraient les premiers à vous féliciter avec un trait d’humour. Le jour où ça vous arrive, on repense aux premières années sur les bancs de la faculté, à cette certitude de la difficulté et à cette conviction de ne pas vouloir faire autre chose. Le jour où ça vous arrive, on repense à ses parents, et on partage avec eux, même s’ils sont ailleurs, la fierté d’avoir accompli ce chemin.

Et puis, il y a la réalité. Etre chef de service c’est un beau titre. On ne peut pas faire croire que l’on n’a pas combattu pour l’obtenir, qu’on ne l’a pas attendu. Mais la réalité ce sont des paperasseries supplémentaires, ce sont des analyses administratives interminables et ubuesques. Et surtout, ce n’est sans doute plus l’indépendance d’antan, la possibilité d’emmener son équipe vers l’orientation que l’on a choisie.

Excel

Pour faire un bon chef de service, il faut probablement, bien avant une bonne connaissance de la littérature médicale, bien avant un souci aigu des patients, bien avant des compétences managériales alliant diplomatie, sens de la justice et fermeté, une parfaite maîtrise des outils Excel. Agnès Hartemann, la voix un peu tremblante de se retrouver là, parle de ces tableaux qu’elle reçoit chaque semaine et de leurs codes couleurs impitoyables. Le professeur d’endocrinologie, chef de service de diabétologie de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière est à l’aise pour parler en public. Elle est confrontée régulièrement aux étudiants, aux colloques, aux congrès. Mais ce matin-là, sa voix tremble. Elle n’expose rien de terriblement complexe sur la prise en charge du diabète, mais elle raconte : « Vous recevez des tableaux et on commente : « Là vous êtes dans le vert, c’est bien, bravo, continuez », ou au contraire : « Attention, vous n’avez pas produit assez de séjour ». Derrière ce discours de cour d’école, Agnès Hartemann n’a pas besoin de l’exprimer pour que l’on comprenne quel sentiment est devenu le moteur de son activité, la peur.

Quand est-ce qu’il sort ?

Pour se rendre à cette conférence de presse, Agnès Hartemann a traversé une partie du gigantesque hôpital de La Pitié Salpêtrière. C’est un symbole pour tout médecin francilien et au-delà français. C’est une partie de l’histoire de la médecine française. Devenir chef de service dans ces murs ne peut être qu’une fierté. « C’est un honneur, c’est la reconnaissance d’un parcours, du travail d’une équipe » commence Agnès Hartemann. Aussi, en se rendant à cette conférence de presse pour annoncer son choix (comme plusieurs centaines de ses collèges partout en France) de démissionner de ses tâches administratives, Agnès Hartemann a sans doute le sentiment d’assister à un « enterrement ». C’est l’enterrement de sa fierté de faire partie de cette maison, d’incarner l’hôpital public et c’est l’enterrement de l’hôpital public tout entier. Mais, si elle a dû s’y résoudre, c’est pour échapper à ce qu’elle nomme le « cauchemar ».

Le cauchemar c’est quand au lieu de prodiguer des soins, l’administration vous demande de produire des séjours. Alors, peu à peu, face à ces injonctions quotidiennes, Agnès Hartemann a eu le sentiment de devenir un « robot ». « Je compte le nombre de jours d’hospitalisation d’un patient et je me demande sans cesse, quand est-ce qu’il sort, quand est-ce qu’il sort, quand est-ce qu’il sort », raconte-t-elle. Alors, les infirmières et ses jeunes confrères l’ont invité à prendre de la distance avec ce système qui commençait à la broyer et à annihiler son sens éthique. « Je sais que quand on me regarde comme ça c’est que j’ai perdu mon sens éthique, alors que je leur demande instamment de garder cette prise de conscience et de me rappeler à l’ordre quand je m’en éloigne ».

Redonner les mêmes chances aux patients

Agnès Hartemann est toujours au chevet de ses malades diabétiques, ces malades si peu recommandables pour la tarification à l’activité. La semaine et les week-ends quand on ne compte souvent qu’une infirmière pour douze ou treize lits. La différence avec ce jour de janvier où elle a exposé les raisons de sa démission : le dimanche soir à l’heure de décider les nouveaux entrants, elle n’a plus à choisir parmi les patients les plus graves et les moins graves, les plus et les moins rentables. Elle décide en fonction de l’évaluation de la perte de chance pour les patients. Elle n’est plus un robot.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Comment peut-on accepter d’être chef de service ?

    Le 18 janvier 2020

    Au milieu des années 90, je me suis porté volontaire pour suivre une formation préparant aux fonctions de chef de service hospitalier (hors CHU) centrée sur l’économie des soins, et assurée par un cadre ingénieur commercial, détaché par une Chambre de Commerce Régionale ; dès la première heure le ton était donné avec trois idées-clés :
    - les médecins, vous êtes des privilégiés, et n’avez aucune connaissance en comptabilité et gestion;
    - vous ne produisez aucune richesse, mais êtes une charge importante pour les actifs, les sociétés;
    - vous n’avez aucune idée de la vie réelle, dans une vraie entreprise, qui produit quelque chose.

    Un an plus tard, j’étais médecin libéral ! Amis et confrères hospitaliers, respectez aussi vos confrères libéraux, qui n’ont pas supporté de subir ce carcan, ils exercent aussi la médecine…

    Dr Bernard Dumas

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