Comment parler du Covid-19 si vous êtes invités sur un plateau de télévision ?

Paris le samedi 2 mai 2020 - « Les médias savent comment couvrir une crise, mais ils ne connaissent pas nécessairement la crise qu’ils couvrent ». C’est ainsi que Philip M. Seib, professeur de journalisme, décrivait la difficulté avec laquelle la presse devait parfois traiter de situations complexes.

Alors pour aider à la compréhension des évènements lors de cette pandémie le médecin est devenu en l’espace de quelques semaines un point de repère pour le public, comme pour le journaliste. Sur les plateaux de télévision ou de radio, il incarne le « sachant ».

Mais comment faire pour jouer le rôle de celui qui sait, alors que ses connaissances autour de ce virus sont encore parcellaires et évoluent sans cesse ? Et que tout comme le grand public, le médecin est lui aussi bombardé de publications aux conclusions parfois radicalement contradictoires. La réflexion du Dr Jean-François Ceuille, chef de service au CHU de Limoges, sur les plateaux de BFM TV le 19 avril dernier est ici particulièrement juste : « le médecin le plus expérimenté sur le sujet, n’a finalement que 3 mois et 8 jours d’expérience ».

Pire ! Il est vrai que contrairement à un acteur politique, un virus ne cherche pas à « construire un récit » linéaire et cohérent.

Au gré des publications, de son histoire naturelle voire de ses  mutations, il peut contredire les prévisions les plus alarmistes comme il peut ridiculiser les schémas les plus rassurants. Et on sait aujourd’hui que l’exercice est parfois cruel pour le(s) médecin(s) qui dans les premiers jours de la maladie se sont voulus rassurants sur le risque encouru par le public ou sur la capacité des autorités à gérer l’épidémie…

A partir de là, comment le médecin peut-il répondre aux questions des journalistes dans ce flot d'informations contradictoires et anxiogènes ? A vrai dire, la réponse à la question se trouve sous nos yeux, dans le code de déontologie.

Prudence sur le fond comme sur la forme

Pour l’article R.4127-13 du Code de la Santé Publique, le médecin qui participe à une action d’information du public (que ce soit sur internet, à la télévision ou à la radio) se doit de limiter son intervention à la délivrance d’une « information au public ». Cette information ne peut (en théorie) que concerner des éléments ou données qui ont été « confirmées par la science » (ce qui est bien difficile en ces temps d’incertitudes scientifiques).

Le médecin se doit en toute circonstance d'éviter de délivrer une interprétation personnelle de données scientifiques et toujours avoir « le souci des répercussions de ses propos auprès du public ».

C’est sur ce fondement que, dans un arrêt du 21 octobre 2015, le Conseil d’Etat a pu confirmer la sanction prononcée contre un praticien qui faisait état de l’existence d’un traitement par « biorésonnance », méthode non éprouvée de traitement du cancer du pancréas, pour laquelle le médecin se portait garant.

Plus récemment, le Conseil d’Etat a annulé une décision prise par la chambre disciplinaire nationale de l'Ordre des médecins qui avait blanchi un professeur de médecine ayant relayé des pétitions arguant de la dangerosité supposée des vaccins (Conseil d’Etat, 4ème et 1ère chambre, 24 juillet 2019).

Et lorsque la vérité peine à apparaitre ?

A ce titre, on note que le Conseil national de l’ordre des médecins recommande aux médecins une certaine prudence dans la prise de parole, notamment dans le cadre des interviews (où les propos peuvent être facilement déformés ou tronqués).

Cet appel à la prudence apparait notamment dans le communiqué du 23 avril 2020, où le Conseil a dû rappeler les usages élémentaires en matière de communication au grand public de résultats jugés prometteurs de certains « protocoles de traitement » (faisant sans doute allusion ici aux travaux du Pr Raoult). 

Une certaine tolérance pour la participation aux controverses scientifiques

Le Code de la Santé Publique fixe donc un principe qui tend à limiter la liberté d’expression du médecin.

Toutefois, pour la jurisprudence, cette liberté d’expression doit parfois primer lorsque le médecin est invité à se prononcer sur les grandes controverses scientifiques.

Dans un arrêt du 4 mai 2016, le Conseil d’Etat a jugé que les propos tenus par un pédiatre dans une chronique radiophonique et prenant position sur un débat de santé publique, sur la base de données et d’études précises, devait être protégé par la liberté d’expression.

En l’espèce, le médecin avait comparé l’efficacité de la pédiatrie dans le traitement des enfants avec celle de la médecine généraliste. Ce dernier avait notamment indiqué que « toutes les études montrent que la prise en charge par le pédiatre entraîne une baisse de la mortalité infantile, ce qui n'est pas rien ». A l’évidence, le médecin se doit de respecter l’obligation de confraternité.

Ainsi, même dans le cadre d’une participation à une controverse scientifique (en l’espèce, sur l’intérêt de la prévention de l’hypercholestérolémie dans les pathologies cardio-vasculaires et l’utilisation des statines), un médecin ne peut s’accorder le droit de traiter ses confrères allergologues de « charlatans » ou de « marchands d’illusions » (Chambre disciplinaire nationale de l’Ordre des médecins, 8 décembre 2015, n° 12284/5).

Un médecin doit-il dire « je ne sais pas » ?

L’expression est souvent revenue dans la bouche des infectiologues et des épidémiologistes invités sur les plateaux ces derniers jours : le médecin doit faire preuve « d’humilité ».
Aux Etats-Unis, certains médias ont adopté une nouvelle approche dans le traitement de l’actualité brulante. Ainsi, le 12 juin 2016, lors de l’attentat d’Orlando, le New York Times a pris la décision de donner à sa couverture médiatique le titre suivant : « ce que nous savons, ce que nous ne savons pas ».
Cette approche pourrait permettre au médecin de répondre parfaitement à son obligation de prudence. Il est vrai que s’agissant « des répercussions auprès du public », on s’aperçoit aujourd’hui que dans un curieux paradoxe, la sur-information participe non seulement à l’anxiété de la population, mais aussi au risque de désinformation du citoyen. 

Charles Haroche

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