Campagne de vaccination : n’oublions pas les centres de proximité (Interview)

Vaccination de la statue de Stanislas à Nancy

Interview de Thierry Pechey, IDEL, responsable du centre de vaccination de Saint-Max, conseiller Ordinal

Saint-Max, le mercredi 5 mai 2021 - Depuis le début de la pandémie, les infirmiers libéraux sont en première ligne dans la lutte contre la Covid et participent largement à la campagne de vaccination. Parmi eux, Thierry Pechey qui est responsable du centre de vaccination de Saint-Max (Meurthe et Moselle) et veut convaincre l’administration de l’importance de maintenir des centres de proximité au plus près des populations et de ne pas céder au tout vaccinodrome.

JIM : En préambule, pouvez-vous nous rappeler quelle a été la place des IDEL dans la crise sanitaire? Vous êtes-vous sentis « mis à l’écart » comme les médecins généralistes durant la première vague de l’épidémie ?

Thierry Pechey : Nous avons été oubliés, dans un premier temps, par les instances de l’Etat que sont les ARS. Cet oubli est à mettre, selon moi,  sur le compte d’un manque d’organisation.

En pratique, sur le terrain nous n’avons jamais cessé d’être sollicités par nos patients chroniques à domicile. D’autant que beaucoup de salariés de HAD ou de structures de soins de suite ont fait jouer leur droit de retrait donc nous avons dû prendre en charge davantage de patients. Naturellement on a eu moins de soins post-opératoires du fait des déprogrammations, mais nous avons dû prendre en charge a contrario beaucoup de patients Covid et très peu en téléconsultation. Nous nous sommes également formés et avons réalisé de nombreux tests PCR et antigéniques.

Un bel élan de solidarité

Tout ça avec beaucoup de difficultés au départ, par ce qu’on n’avait pas d’EPI (équipements de protection individuel) pas de masques, pas de blouses. Dans ce contexte on a été soutenu par nos collègues, dentistes, chirurgiens qui n’avaient plus d’activité, mais des EPI ! Et nous avons dû aller jusqu’à un appel aux dons auprès de la population. Nous avons dû prendre beaucoup de risques, mais avons eu peu de décès, la population des infirmiers étant plus jeune que celles des médecins. Beaucoup d’entreprises aussi se sont engagées à nous fabriquer des masques, des visières, des sur-blouses de fortunes, il y a eu un bel élan de solidarité.  Nous nous sommes, en outre, engagés dans l’éducation aux mesures barrières.

JIM : Quelles sont les compétences vaccinales des infirmiers libéraux ? Peuvent-ils administrer ou prescrire tous les vaccins anti-Covid ?

Thierry Pechey : Depuis le 26 mars, les infirmiers peuvent prescrire et administrer tous les vaccins. En revanche, nous ne pouvons pas nous rendre à domicile pour vacciner les patients avec les vaccins à ARNm.

En Moselle, il y a cependant actuellement une expérimentation avec le vaccin Moderna pour les patients à domicile. Dans notre centre, nous avons développé un binôme médecin/infirmier, dans le cadre de notre CPTS, qui nous permet d’aller au domicile des patients avec les vaccins à ARNm. C’est très utile mais très chronophage, nous utilisons en moyenne un flacon, soit 7 vaccinations, en une demi-journée. Il y a un temps incompressible : il s’agit de patients qui ne peuvent pas se déplacer. Sans oublier le quart d’heure de surveillance après l’injection. Tout compris l’intervention nécessite une demi-heure/trois quart d’heure par patient. Au-delà de la vaccination, c’est une expérience intéressante qui permet de resserrer les liens entre médecins et infirmiers. Nous avons lancé ce dispositif dès début février et il commence à se développer dans d’autres parties du territoire national. Les protocoles se sont d’ailleurs assouplis : au départ il fallait disposer d’un défibrillateur, se déplacer à trois personnes dont un représentant de la sécurité civile ce qui rendait l’opération assez complexe.

JIM.fr : Comment, en pratique,  s’organise cette vaccination à domicile ?

Thierry Pechey : C’est la plateforme territoriale d’appui (PTA) qui identifie les 7 patients à vacciner qui ne peuvent vraiment pas se déplacer. Le flacon est reconstitué dans le centre, mais la seringue est préparée chez le patient. Le vaccin est conservé à température ambiante mais doit être injecté dans les 6 heures et nous essayons le plus possible d’assurer la stabilité du flacon pendant le transport.

JIM : Comment s’organise la vaccination en centre de vaccination géré par les CPTS ? Qu’est ce qui différencie ces centres de vaccinations des vaccinodromes ?

Thierry Pechey : Ce qui nous différencie fondamentalement des vaccinodromes : la proximité, nous sommes au plus près des patients. Cela permet, notamment, pour des personnes fragiles, de se faire vacciner par des professionnels de santé qu’ils connaissent.

On essaye également de se rapprocher encore davantage de la population en développant des centres éphémères.  Par exemple, nous venons d’organiser une campagne de vaccination en face d’un boulodrome fréquenté par des hommes et femmes de 70-80 ans, soit la population la plus à risque.

Les vaccinodromes sont plus adaptés aux populations jeunes

Signe que nos centres de proximité sont plébiscités par le public, nous remplissons tous nos créneaux de rendez-vous en quinze minutes, quand les vaccinodromes peinent à  attirer de l’aveu même du ministre de la santé. Comprenons-nous bien : les vaccinodromes ont leur utilité, mais plutôt pour une population jeune. Un autre point : la mobilisation d’un binôme médecin/infirmier pour administrer les vaccins à ARNm à domicile est inconcevable dans la logique du vaccinodrome. En pratique, nous avons des étudiants en soins infirmiers ou des étudiants en médecine à l’accueil qui colligent les renseignements de chaque personne venue se faire vacciner. Ils sont rémunérés 12 euros de l’heure par l’Assurance maladie. Les patients sont ensuite vus par les médecins qui décident si la personne est bien éligible à la vaccination. Enfin, c’est un infirmier qui vaccine. Le patient peut repartir après quinze minutes de surveillance. Avec cette organisation et quatre équipes,  on parvient à vacciner quatre patients toutes les 10 minutes et lorsqu’on administrait le vaccin d’AstraZeneca aux moins de 55 ans, on pouvait vacciner quatre patients toutes les 5 minutes.

JIM : Comment réagissez-vous à la fermeture de centres de vaccination gérés par des structures libérales types CPTS au profit de « vaccinodromes » ?

Thierry Pechey : Nous avons manifesté à plusieurs reprises contre ces décisions. La dernière fois, il y a à peu près quinze jours, nous avons vacciné symboliquement la statue de Stanislas à Nancy ! Outre ces fermetures auxquelles nous nous opposons, nous rencontrons également des problèmes de financement pour notre investissement en SHA, matériel logistique, locaux, etc…

Par ailleurs, il faut rappeler que les vaccinodromes ont recours à des pompiers volontaires qui ne sont pas tous professionnels de santé et qui seraient plus utiles à la logistique de nos centres qu’à nous remplacer.

JIM.fr : Constatez-vous des réticences vis-à-vis d’AstraZeneca dans votre centre ? Par quel type de population ?

Thierry Pechey : C’est simple : nous ne faisons quasiment plus de vaccination avec ce produit. Les patients ne veulent plus de ce vaccin depuis la suspension par le gouvernement. Nous avions un étage entièrement consacré à ce vaccin qui a même dû fermer.

Astra : « les patients ne veulent plus de ce vaccin »

La défiance, relayée par les médias, est telle que nous n’arrivons pas à convaincre les patients du bénéficie risque favorable de ce produit de santé.

JIM : L’arrivée du vaccin de Johnson & Johnson monodose,  va-t-elle permettre d’accélérer la vitesse de vaccination ?

Thierry Pechey : Le vaccin de J&J risque, par assimilation au vaccin d’AstraZeneca, de souffrir d’un même discrédit lié à une campagne médiatique mal comprise. Cependant, le fait d’être monodose pourrait néanmoins attirer un certain nombre de personnes, notamment celles souhaitant partir en voyage.

J& J : faciliter le « aller vers »

Ce vaccin va être particulièrement intéressant dans le cadre du « aller vers » pour les personnes précaires, qui risquent de ne pas bénéficier d’un schéma complet de vaccination avec un vaccin deux doses. On projette d’ailleurs de vacciner dans les Centre d'accueil de demandeurs d'asile (CADA) avec ce vaccin.

JIM : En quoi consiste le dispositif du « aller vers » ? Quel est le rôle des IDEL dans ce dispositif ?

Thierry Pechey : Le terme « aller vers » désigne différents dispositifs.

« L’aller vers » de la CNAM consiste à contacter par téléphone les personnes de plus de 75 ans ou très précaires. Les intervenants ont pour mission de les informer et de tenter de les convaincre du bienfait de la vaccination et de leur proposer un rendez-vous. Dans notre centre, nous avons des créneaux réservés une après-midi par semaine pour ces patients contactés par la CNAM. Nous constatons ici qu’il s’agit fréquemment de patients de plus de 80 ans, souvent en difficulté avec les outils numériques, ce qui les a empêchés de prendre rendez-vous plus tôt. Il y a aussi le « aller vers » organisé directement par le centre : il s’agit d’ouvrir des centres éphémères, une demie journée par semaine, dans des communes sans centre dans lesquelles, en partenariat avec les associations, nous dressons les listes des personnes qui veulent se faire vacciner. Cependant, une fois mis en place, ces centres éphémères sont gérés par les professionnels de santé de la ville concernée. De la même manière, nous nous déplaçons vers des quartiers dits «prioritaires» au pied des immeubles encore plus proche des personnes en difficultés.Nous pouvons également évoquer les « bus » grâce auxquels les habitants, sans moyens de locomotion et préalablement identifiées par les municipalités, peuvent être véhiculées vers le centre ou elles ont un créneau réservé.

JIM : Selon vous, à quelles personnes la vaccination devrait-elle être élargie en priorité ?

Thierry Pechey : Il faut se concentrer sur les personnes les plus à risque en première intention. Je pense qu’il faudrait juste élargir à d’autres catégories de travailleurs, les chauffeurs de bus par exemple.

JIM : Que dites-vous à vos confrères infirmiers pour les convaincre de se faire vacciner ?

Thierry Pechey : Personnellement, je ne connais plus de professionnels de santé, en tout cas en libéral,  qui refusent de se faire vacciner y compris parmi ceux qui au départ se disaient très réticents ou indécis.

Pour ceux qui me liront et qui ne veulent toujours pas se faire vacciner, je dirais : même si cela ne doit pas être une obligation, on ne peut pas se permettre de contaminer un patient, cela nous oblige à nous faire vacciner, c’est un devoir citoyen.

JIM : Enfin, la suspension d’activités des infirmiers infectés par SARS-CoV-2 est-elle aujourd’hui systématiquement respectée, en ville et à l’hôpital ?

Thierry Pechey : Normalement, depuis qu’il y a les variants, on ne travaille pas si on est Covid + à l’hôpital. Chez les libéraux, c’est peut-être plus compliqué mais on ne peut qu’inviter les collègues contaminés à suspendre leur activité. 

Propos recueillis par Frédéric Haroche le 30 avril

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Vos réactions (1)

  • Une situation difficile

    Le 09 mai 2021

    Article bien fait et informations justes. Mais... quelques remarques :
    1/ Le travail de sape des médias fait plus de mal au bon déroulement de la vaccination que n'importe quelle information incitant à la vaccination. Trop de souci du scandale, difficile de travailler dans la sérénité avec l'affichage quotidien des incidents vaccinaux...

    2/ Inscrit depuis un mois comme volontaire sur l'Ouest dans trois centres pour vacciner, j'attends toujours qu'on m'appelle. Je pense qu'on ne m'appellera jamais.

    3/ Limiter les accès aux tranches d'âge définies par des énarques a eu l'effet pervers de décourager certains qui ne veulent même plus aller se faire vacciner.

    4/ L'obsession portée aux variants a des effets délétères et dépourvus de sens : pour le moment les alertes au feu, comme celles émises par les épidémiologistes, se sont révélées inexactes.
    Alors il pourrait être utile de raisonner moins politique et plus médical. La Santé Publique s'en portera mieux.

    Dr Jean-François Michel

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