Gueule de bois pour le gouvernement après l'adoption d'un amendement assouplissant la loi Evin

Paris, le jeudi 11 juin 2015 – Depuis le début de la semaine, tous étaient montés au créneau. Marisol Touraine, ministre de la Santé, avait "imploré" les députés de ne pas profiter de l’examen de la loi Macron pour "détricoter" la loi Evin. L’auteur de ce texte avait lui-même donné de la voix pour signaler les dangers d’une modification. Enfin, d’abord en retrait, Emmanuel Macron avait tenu à redire l’opposition du gouvernement à l’adoption de l’amendement du sénateur Gérard César (Les Républicains).

A la santé de la liberté de la presse

Mais les élus du Palais Bourbon se sont laissé emporter par l’ivresse de leur liberté de vote : hier tard dans la nuit, ils ont maintenu l’amendement litigieux, contre l’avis du gouvernement.

Cet amendement adopté pour la première fois début mai crée une distinction entre "publicité"  sur les boissons alcoolisées et "information". L’objectif affiché est de protéger les journalistes et médias qui seraient tentés de s’intéresser au vin (et à d’autres boissons) mais qui pourraient redouter que leurs reportages ne soient censurés, en vertu de la loi Evin. En réalité, de telles condamnations ont été rares : trois journaux ont vu en 24 ans leurs écrits ou photographies retoqués car considérés comme des publicités déguisées pour l’alcool. Des précédents restreints qui n’empêchent pas les partisans de l’amendement d’en appeler à la défense de la liberté de la presse. Cependant, derrière cette noble intention, la plupart ne cachent pas vouloir faciliter la diffusion de certaines informations sur la "culture" du vin. Catherine Quéré (PS) qui préside le groupe viticulture à l’Assemblée nationale ne s’en est pas caché qui a jugé que l’amendement garantissait « un cadre clair pour la survie de notre viticulture, pour le développement des projets oenotouristiques locaux ».

Rendre la loi Evin inapplicable

Ceux que l’adoption de cet amendement révoltent considèrent pour leur part qu’il contribuera à autoriser de nouvelles formes de publicité sur le vin. En rendant obligatoire lors de toute procédure pour publicité illégale concernant l’alcool d’apporter la preuve que la communication visée est « susceptible d’être perçue comme un acte de promotion par un consommateur d’attention moyenne », l’amendement brouille en effet les frontières et pourrait permettre que certaines annonces  soient plus facilement autorisées. « Avec l’amendement », la loi Evin sera rendue inapplicable « sans avoir l’air d’y toucher. Il va y avoir une explosion de toutes formes de communication qui font la promotion de boissons alcoolisées, sous couvert d’information » déplore le président de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie, Alain Rigaud, sur le site de France Télévision.

Le lobby viticole à la manœuvre

Cette tentative d’assouplir la loi Evin, en utilisant la voie de la protection des médias, n’est pas la première du genre. Un amendement quasiment identique avait été déposé lors du premier examen du projet de loi de santé avant d’être rejetté. L’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie a d’une manière générale recensé 24 propositions de loi et deux amendements visant depuis 2003 à refonder le cadre de la loi Evin. Nul doute, comme le met en évidence France Télévision, que le lobby viticole soit à la manœuvre. Il multiplie en effet les réunions avec les élus, dont certains affichent clairement leur proximité avec les défenseurs du vin. On notera qu’en la matière, les clivages droite/gauche s’estompent. Ainsi, si l’amendement en question a été porté par un sénateur de droite, les élus socialistes ont été hier soir plus qu’éloquents pour défendre son adoption. Gilles Savary a ainsi fustigé une « surréaction du lobby hygiéniste » avant d’affirmer que le texte ne « remet nullement en cause, ni l’esprit, ni la lettre de la loi Evin, mais vise à éviter que dans notre pays, dont la tradition viticole ancestrale s’est fortement imprimée dans la culture, et désormais dans notre économie et dans les rares succès de notre commerce extérieur, il devienne risqué pour un journaliste, un cinéaste ou un romancier d’évoquer nos produits viticoles ou d’y faire référence » a-t-il lancé.

Aujourd’hui tant politiquement qu’en matière de santé publique, la gueule de bois est sans doute rude pour  gouvernement, au sein duquel Marisol Touraine n’a d’ailleurs pas caché sa colère.

 

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • Lobby ?

    Le 14 juin 2015

    Et, ouverture de Vinexpo aujourd'hui ...et ? Qui inaugure : Hollande.
    Pas mal ? Non ? (on ne sait pas s'il sera accompagné de Marisol Touraine).

    Dr Gérard Crespeau

  • 49 000 morts par an, ce n'est pas assez ?

    Le 14 juin 2015

    La santé publique ne fait pas le poids face aux enjeux partisans des viticulteurs et de leur lobby puissant.
    A lire, cet article de Laurent Bègue, directeur de la MSH de Grenoble :
    http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/06/12/n-autorisons-pas-l-alcool-a-occuper-un-espace-mediatique-encore-plus-grand_4652992_3232.html
    Dr Philippe Arvers

  • Incompétents

    Le 14 juin 2015

    Ce sont de toutes façons des incapables. On est plus a une connerie près. Décidément la lutte entre économie et santé a de beaux jours devant elle.

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