J’ai deux mamans, un prénom imprononçable et suis déjà une star : qui suis-je ?

Emmanuelle Charpentier

Paris, le samedi 16 janvier 2016 – La compétition était rude. Certains étaient hors jeu parce qu’arrivés trop tard, comme l’accord sur le changement climatique signé début décembre à Paris. D’aucuns attendaient depuis très longtemps, telles les analyses génétiques de l’homme de Kennewick. On en voyait prêt à jouer les stars, comme les premières images de Pluton. On en comptait enfin qui espéraient accéder au graal sans douleur à l’instar des travaux évoquant de nouvelles façon de produire des opiacés. Mais ce fut finalement un nouveau né déjà âgé de quatre ans, ayant pour conceptrices deux femmes et au nom imprononçable qui vola la vedette. La méthode CRISPR (pour Clustered regularly interspaced short palindromic repeats) a été couronnée découverte scientifique de l’année 2015 par la prestigieuse revue Science.

Une Française et une Américaine

C’est en 2011 que la française Emmanuelle Charpentier (Centre de recherche Helmholtz en Allemagne) et l’américaine Jennifer Doudna (université Berkeley) mettaient en évidence « un nouveau mécanisme moléculaire ARN-dépendant impliquant le système immunitaire bactérien CRISPR-Cas » rappelait en janvier 2015 l’Académie des sciences. Le laboratoire d’Emmanuelle Charpentier a ainsi « démontré que le système CRISPR Cas est actif dans l’acquisition de gène de virulence en interférant avec le maintien de phages envahisseurs porteurs de ces gènes modulant ainsi la diversité du potentiel de virulence des bactéries pathogènes. Emmanuelle Charpentier a montré que la maturation du CRISPR-RNA requiert une seconde molécule d’ARN, un ARN guide, le tracRNA, et une protéine associée au système CRISPR-Cas9. Cette étude a été à la base d’une technique maintenant appelée CRISPR-Cas9 qui permet de réaliser des mutations et autres manipulations dans les génomes de mammifères et de plantes » poursuivait l’Académie des sciences.

Efficace et peu coûteuse

Depuis, CRIPR/Cas9 est une véritable vedette dans les laboratoires de biologie moléculaire. Il faut dire que cette technique d’édition des gènes est révolutionnaire à plus d’un titre. Elle offre d’abord une précision inégalée jusqu’alors. « Ces dernières années, plusieurs méthodes d’édition du génome ont été développées mais elles souffraient d’un manque de spécificité, de difficultés pour assembler les constituants moléculaire ou n’offraient que de faibles résultats » rappellent les éditorialistes de Science, qui notent qu’au regard de ces prémices, CRISPR-Cas9 offre une efficacité incomparable. La simplicité et le faible coût de la méthode expliquent également son succès. « Il faut bien comprendre que le coût des enzymes qui permettent de modifier nos chromosomes a été divisé par 10 000 en sept ans. Ces enzymes coûtent aujourd’hui douze dollars à fabriquer (...). A l’horizon 2020, ce sera aussi simple (de modifier le génome, ndrl) que de rédiger un texte sous Word », affirmait ainsi le docteur Laurent Alexandre dans les colonnes du site Atlantico au printemps dernier.

Préoccupations éthiques

Connue depuis 2012, CRISPR/Cas9 a vu sa notoriété exploser cette année ce qui explique le choix de la revue Science. Les avancées réalisées en 2015 suggèrent ainsi que la technique pourra être utilisée pour modifier le code génétique des cochons afin de permettre la transplantation de leurs organes chez l’humain, permettre l’introduction de gènes au sein de populations d’insectes bien plus rapidement que la sélection naturelle, ou encore étudier et soigner de nombreuses maladies génétiques, énuméraient les commentateurs de Science. La rançon du succès est la peur qu’inspirent à certains observateurs cette technique, inquiétudes qui se sont particulièrement exprimées l’année dernière. Alors qu’une équipe de chercheurs de l’université de Sun Yat-sen (Chine) dans la revue Protein & Cell rapportait la première utilisation de CRISPR/Cas9 sur des embryons humains, plusieurs voix se sont élevées pour demander un moratoire sur ce type de travaux. L’Alliance américaine pour la médecine régénérative (ARM) avait ainsi appelé (sans être écoutée) les scientifiques à interrompre ce type de recherches afin d’engager des « discussions rigoureuses et transparentes sur leur aspect légal » ainsi que sur « la sûreté et l’éthique de la modification des embryons humains ».

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Rendre à Cesar ce qui lui appartient: la recherche n'est pas une foire à la parité

    Le 19 janvier 2016

    Faut t-il rappeler que les deux eminents chercheuses dont il est question dans l'article ne sont pas les découvreuses du CRISPR.
    La découverte princeps, en 2007, revient à R. Barrangou, actuellement assistant professor à l'université de Raleigh (NC) :
    "CRISPR Provides Acquired Resistance Against Viruses in Prokaryotes
    Rodolphe Barrangou1, Christophe Fremaux2, Hélène Deveau3, Melissa Richards1, Patrick Boyaval2, Sylvain Moineau3, Dennis A. Romero1, Philippe Horvath2,*Science march 2007 Vol. 315, Issue 5819, pp. 1709-1712 DOI: 10.1126/science.1138140

    Charpentier et Doudna ne figurent pas dans la liste des auteurs découvreurs...
    Qui méritera le Nobel, si Nobel il y a : le découvreur ou les applicatrices?
    Pb: il y a beaucoup, beaucoup d'argent en jeu dans les applications...

    Dr YD

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