La bactérie Wolbachia révolutionne la lutte contre la dengue

La dengue est une infection virale (arbovirose) transmises par le moustique Aedes aegypti ; elle pose un problème majeur de santé publique, essentiellement dans les régions intertropicales et particulièrement dans la zone asiatique. Rappelons que seule la femelle hématophage peut transmettre le virus. Selon l’OMS, le nombre de cas de dengue a été multiplié par plus de dix au cours des deux dernières décennies, passant de plus de 500 000 cas en 2000 à près de 5,2 millions de cas en 2019 [1]. Les méthodes traditionnelles de lutte anti vectorielle  par insecticides se sont révélées inefficaces pour stopper la transmission de la dengue.

Wolbachia pipientis est une bactérie découverte en 1924 ; elle infecte une majorité d’arthropodes avec qui elle vit en symbiose dans le cytoplasme de leurs cellules. Ce n’est cependant pas un hôte naturel des Aedes. Les scientifiques ont observé que sa présence empêchait la transmission des virus de la dengue.

Dès 2006, des biologistes ont tenté d’inoculer la bactérie au moustique Aedes aegypti avec pour objectif  d’empêcher la transmission de la dengue à l’Homme.

La première lignée de moustiques porteurs de Wolbachia pipientis a été obtenue  à l’université australienne de Monash [2] ; il a été démontré que la bactérie était aussi présente dans les œufs des femelles (transmission transovarienne) ce qui allait s’avérer fondamental dans la stratégie de lutte.

Des lâchers de moustiques infectés par Wolbachia pour arrêter la transmission

L’objectif est de faire disparaître les moustiques sauvages vecteurs de la dengue, ou de les remplacer par des moustiques porteurs de la bactérie et donc inaptes à transmettre le virus. Dans les deux cas il y a contrôle ou élimination de la dengue.

Deux options sont possibles pour stopper la transmission :

  • L’option suppression : les moustiques mâles porteurs de Wolbachia s’accouplent avec les femelles sauvages (non porteuses), lesquelles pondent des œufs qui ne peuvent éclore ; c’est donc une forme de stérilisation des femelles.
  • L’option remplacement où les moustiques femelles sont porteuses de la bactérie ; que les mâles soient porteurs ou non, les descendant issus de l’accouplement (œufs) seront porteurs de la bactérie et les femelles issues de l’éclosion des œufs ne pourront transmettre le virus. A terme tous les moustiques porteurs de la bactérie vont remplacer les moustiques non porteurs. L’association des deux options permet l’installation plus rapide d’une population de moustiques inaptes à transmettre la dengue.

Résultats sur le terrain

Des lâchers expérimentaux d’Aedes porteurs de la bactérie Wolbachia ont été réalisés dans 14 pays de la zone intertropicale, zone principale d’endémie de la dengue ; les deux stratégies, suppression et remplacement ont été étudiées.

En 2011, a été mené en Australie le premier essai pilote de lâcher de moustiques Aedes infectés par Wolbachia ; dix ans après les moustiques sont toujours porteurs de la bactérie [3].

En 2016, Scott O’Neill fonde le World Mosquito Program (WMP) avec pour objectif d’aider les communautés du monde entier à prévenir la propagation des maladies transmises par les moustiques en utilisant la « méthode Wolbachia » ; la stratégie cible en particulier la lutte contre la dengue, le chikungunya, Zika et la fièvre jaune [4, 5]. Sous l’égide de cet organisme non gouvernemental, d’autres essais ont été lancés sur plusieurs sites en zone intertropicale, dont la Nouvelle-Calédonie, en 2019, avec son Institut Pasteur [6].

Entre 2015 et 2019, des essais menés en Colombie ont montré une très forte diminution des cas de dengue [5] dans une zone de trois millions de personnes. Depuis, le nombre de cas annuels de dengue recensés chez les habitants n’a cessé de baisser, atteignant seulement 238 à la fin novembre 2021, soit le plus bas au cours des vingt dernières années.

Une étude de type cas-témoins a été conduite en 2017 à Yogyakarta (Indonésie) : des quartiers ont été choisis par sondage aléatoire, les uns avec lâcher de moustiques à Wolbachia, les autres avec les moustiques sauvages comme zones témoins. Après deux ans de suivi, l’incidence de la maladie a baissé de 77 % dans les quartiers « Wolbachia » par rapport aux quartiers témoins ; le taux d’hospitalisation pour dengue a été réduit de 86 % pour les personnes issues des quartier « Wolbachia » [7].

Selon les chercheurs ces essais sont très prometteurs, mais il est nécessaire de mieux comprendre les mécanismes biologiques soutenant la relation Wolbachia-hôte.

Ainsi cette « lutte biologique » par des moustiques infectés par Wolbachia constitue un espoir très important dans la lutte antivectorielle, en complément des moyens de lutte traditionnels par insecticides contre les gites larvaires et les moustiques adultes. La stratégie de type « Wolbachia » anti vectorielle devra être aussi étudiée dans la lutte contre le Zika, le Chikungunya, la fièvre jaune, mais aussi contre le paludisme.

Pr Dominique Baudon, Professeur du Val-De-Grâce

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