La petite fille aux patins

Paris, le samedi 11 novembre 2017 – Les objets n’ont pas d’âme. Pourtant, ils sont de nous, une fois que notre vie s’est envolée, les témoins, doux, austères ou sensibles de nos inclinations, de nos premières fois, de nos joies, de nos obstinations. Ils peuvent avoir l’air insignifiant et sont pourtant les dépositaires d’histoires essentielles ou de détails pas tout à fait inutiles.

Les patins pour glisser

Ce sont des patins à glace. De simples patins à glace de petite fille. Des patins à glace qui ont plus de cent ans ; plutôt rudimentaires. Ils disent le froid, ils disent l’enfance joyeuse entourée de frères et sœurs. Ils disent peut-être un certain sens du défi, de l’équilibre, une témérité. A moins que ces patins à glace suggèrent également l’échappatoire ; indispensable dans un pays privé de son autonomie et de sa liberté. A moins que ces patins à glace soient de dérisoires consolations dans une enfance meurtrie par la mort d’une sœur du typhus, d’une mère de la tuberculose. A moins que ces patins à glace soient l’instant où s’est décidé un autre destin, d’autres frontières. Ils appartenaient à une enfant née à Varsovie, il y a exactement 150 ans (le 7 novembre 1867).

Une petite fille qui très jeune avait montré des capacités intellectuelles étonnantes, reconnues et encouragées par ses parents, un professeur de mathématiques et de physique et une institutrice. Une enfant qui pour faire taire la douleur de deuils précoces s’était réfugiée dans les études, puis avait travaillé comme gouvernante pour pouvoir réaliser son rêve de poursuivre ses études de sciences en France.

Le costume imaginaire

C’est un costume qui n’a jamais existé. Un costume extraordinaire dont une danseuse avait rêvé. Elle s’imaginait entrant en scène et saisissant de surprise les spectateurs. Mais, devenue adulte, la petite fille aux patins à glace lui avait expliqué avec douceur qu’une telle innovation n’était pas souhaitable. Loïe Fuller n’en avait pas pris ombrage. Le refus avait même créé un lien particulier avec la jeune femme. Elle avait aimé sa ténacité, sa façon si pédagogique d’expliquer ses découvertes ; leur importance, leur dangerosité. Son humilité aussi. Alors Loïe Fuller décida, faute de pouvoir exhiber sa robe phosphorescente, de créer un spectacle au radium. On pourrait s’étonner aujourd’hui que ce sujet scientifique soit l’objet d’une revue dansée. Mais, à cette époque, il s’agit d’un sujet qui passionne le public. Ses découvreurs sont devenus des célébrités depuis qu’ils ont obtenu le prix Nobel de physique ; surtout elle, la petite fille aux patins à glace, qui suscite à la fois l’admiration, la déférence et une certaine distance. Les spectacles sur le radium, les publicités, les messages qu’elle reçoit d’anonymes la font sourire. Cet enthousiasme contraste en effet presque violemment avec la vétusté des moyens qu’ils ont dû employer elle et son mari pour aboutir à cette découverte. « Ce laboratoire tenait à la fois de l’étable et du hangar à pommes de terre. Si je n’y avais pas vu des appareils de chimie, j’aurais cru que l’on se moquait de moi » se souvint des années après l’avoir visité le chimiste allemand Wilhelm Ostwald.

La robe blanche

C’est une robe qui a existé. Qui a été portée. Sa blancheur est si étonnante, si inattendue qu’elle paraît presque phosphorer. La petite fille aux patins à glace semble avoir toujours été vêtue de noire, dans une blouse sanglée. Mais là, elle porte une robe blanche. Ce vêtement pourrait être celui d’une renaissance. La femme, âgée d’à peine quarante ans, est veuve depuis quelques années. Son mari lui a été brutalement enlevé ; écrasé par un camion. Ce n’était pas seulement un époux, un père, mais aussi un alter ego, un compagnon scientifique. La petite fille aux patins à glace réécrit dans son journal les moments passés avec lui. Mais elle ne désarme pas. Elle poursuit ses travaux, est la première femme directrice d’un laboratoire, élève seule ses deux filles en leur rappelant presque quotidiennement de ne pas se contenter de « buts médiocres ». Elle a tant bravé les interdits imposés à son sexe, elle a rencontré tant d’hommes qui lui ont fait confiance, qu’elle n’a aucune peur quand elle entame une liaison avec un homme marié, dénommé Paul Langevin, ce scientifique qui l’admire. Mais l’histoire est révélée et la presse se scandalise des robes blanches. Elle qui a offert à la France la plus belle des récompenses scientifiques est désignée comme l’étrangère qui « brise les ménages français ». Elle serre les dents, comme toujours, comme la petite fille derrière le cercueil de sa mère. Et elle apprend qu’elle vient d’être désignée pour recevoir un second Prix Nobel.

Voiture de femmes au service des hommes

C’est une voiture. Initialement une voiture de tourisme. Une voiture pour sillonner la campagne avec sa famille. Mais on ne trouvera pas de cantine, de ballons ou d’ombrelles à l’arrière. Un étonnant dispositif a été installé : un appareil Röntgen avec une dynamo.  Ce système a été imaginé par la petite fille aux patins à glace. Elle a adapté la voiture de la princesse de Polignac et y installé le matériel de recherche de Claudius-Regaud. La première « ambulance radiologique » était née. Elle en conduira une elle-même à plusieurs reprises, afin d’offrir cette nouvelle technologie médicale aux hommes envoyés sur le front. Sa fille, qui sera elle aussi récompensée par un Prix Nobel quelques années plus tard, à peine âgée de dix-huit ans à l'époque, l’accompagnera dans ses escapades. Et plus tard, celle qui fut une pionnière dans de si nombreux domaines, celle qui a aidé les femmes à s’affranchir en créant une école dédiée aux étudiantes, se souviendra avec fierté : « Il m’est agréable de rappeler ici que la première des voitures radiologiques établies sur mon initiative a été fournie par l’Union des Femmes de France et équipée à ses frais. »

Coffre-fort

C’est un coffret. Il cache encore une autre histoire de femmes. Il a été solennellement donné à la petite fille aux patins glaces par une journaliste, Marie Mattingly Meloney. Dans son pays, l’Américaine avait organisé une collecte ; sollicitant notamment la générosité des femmes, afin de permettre à la scientifique d’acheter un trésor pour son Institut. La somme, 100 000 dollars, avait été placée dans un petit coffret. Elle permit l’acquisition d’un gramme de radium à l’usine de Pittsburgh. Ce radium identifié quelques années auparavant à peine ; des années qui lui semblaient peut-être un siècle. Elle avait d’abord commencé par étudier les rayonnements produits par l’uranium, en quantifiant les capacités ionisantes des sels d’uranium. Elle avait pu ensuite mesurer avec précision l’effet des rayonnements sur l’ionisation de l’air. Elle avait révélé l’activité bien plus forte de la pechblende et de la chalcolite que de l’uranium. Puis, rejointe par Pierre, grâce à un financement inattendu, ils avaient étudié plusieurs tonnes de pechblende. Et deux nouveaux éléments avaient été découverts. Dont un avait reçu un nom qui rappelait à la petite fille aux patins à glaces le pays où elle avait vu le jour.

La France célèbre le cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Marie Curie.

Une exposition où certains des objets évoqués dans cet article sont visibles est consacrée à Marie-Curie au Panthéon à Paris depuis ce 7 novembre. Un hommage lui sera rendu à l’Académie de médecine le 21 novembre.

Aurélie Haroche

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