Le paradoxe des antidépresseurs

Partant du constat que l’alternance rapide entre état dépressif et état maniaque ne s’observait pas voilà cent ans, mais ne remonte qu’aux années 1970, l’auteur formule deux hypothèses. Soit cette commutation n’avait pas alors été remarquée : ce qui laisse perplexe, vu la qualité des fins cliniciens d’antan comme Emil Kraepelin, fondateur de la nosographie classique. Soit elle n’existait pas encore. Dans ce cas, pourrait-il s’agir d’un phénomène iatrogène, lié à l’usage moderne des antidépresseurs, jadis inconnus ? L’inversion thymique (en un excès pathologique) serait ainsi un effet indésirable de ces médicaments actifs sur la phase dépressive, mais dépassant en quelque sorte leur but. L’auteur propose d’opérer une distinction entre commutation (switch) rapide de l’humeur, phénomène à court terme, et inversion ou déstabilisation thymique à long terme, pouvant survenir « même avec des antidépresseurs de nouvelle génération ».

Coordonnée par le National Institute of Mental Health, une étude (STEP-BD : Systematic Treatment Enhancement Program for Bipolar Disorder) a montré que cette alternance intempestive de l’humeur concerne environ un tiers des patients traités pour « trouble bipolaire », comme il est convenu de désigner désormais la cyclothymie. Ce qui constitue un paradoxe médical : quand ça va mieux dans un sens, ça risque de se détériorer dans l’autre ! Ou, mot à mot : « les antidépresseurs seraient-ils associés à une dégradation du cours de la maladie (bipolaire) », voire « déstabilisants pour l’humeur » ? Mais, paradoxe supplémentaire, cette éventualité préoccupante devrait néanmoins « rassurer » ceux qui récuseraient, comme le bruit a circulé récemment, l’efficacité réelle des antidépresseurs ! Car cette étude confirme leur incidence incontestable : pouvant restaurer une normalisation thymique, ils n’y résumeraient toutefois pas leur action, mais seraient susceptibles de retourner éventuellement l’humeur en doigt de gant ! Pour contrer ces difficultés, l’auteur préconise donc de renforcer la pharmacovigilance et la place des psychothérapies.

Dr Alain Cohen

Références
Ghaemi SN : Treatment of rapid-cycling bipolar disorder : are antidepressants mood destabilizers ? Am J Psychiatry 2008 ; 165 : 300-302.

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Vos réactions (3)

  • Paradoxes de la dépression

    Le 01 avril 2008

    Je suis étonné du postulat de départ qui consite à dire que l'alternance d'états maniaques et dépressifs ne faisait pas l'objet d'observations il y a 100 ans: pensons simplement au concept de "manie circulaire" inventé par Falret en 1854!
    Par ailleurs, ce n'est pas parce que les nosographies avaient tendance à opposer états mélancoliques et maniaques que le phénomène de l'alternance ou du passage de l'un a
    à l'autre avait pour autant échappé aux observateurs!

    Philippe Gervaix
    Suisse

  • les psychothérapies

    Le 02 avril 2008

    Oui, il est important de développer les psychothérapies mais vu que le nombre de psychiatres diminue et que les psychologues ne sont pas remboursés, comment les patients vont-ils se soigner ?

    Dr Nicole Sergent

  • Le paradoxe des antidépresseurs

    Le 06 avril 2008

    D'accord avec la remarque pertinente du Dr Gervaix. Le détail qu'il oublie cependant, c'est l'adjectif "rapide" : on n'a évidemment pas attendu la fin du XX° siècle pour décrire l'alternance entre pôle dépressif et pôle maniaque (notion classique de cyclothymie). L'élément plus récent (même s'il existe aussi sans doute des précurseurs), c'est l'idée d'une commutation rapide (switch) d'un état à l'autre.

    Dr Alain Cohen

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