Yannick Jadot : « L’obligation d’exercer dans des territoires sous-dotés est une mesure nécessaire » (Interview)

Comme lors des échéances présidentielles précédentes, le JIM a décidé d’interroger les principaux candidats* sur leur programme de santé et leurs positions sur les questions éthiques. Crise sanitaire oblige, nous souhaitons également recueillir leur point de vue sur la gestion de la pandémie. Après Marine Le Pen, c’est Yannick Jadot, candidat du parti Europe Ecologie Les Verts, qui répond à nos questions.

JIM.fr - Vous avez critiqué la mise en place du passe vaccinal mais vous êtes favorable à la vaccination obligatoire « en dernier recours ». Pourquoi pensez-vous que l’obligation serait préférable au passe ?

Yannick Jadot - En novembre 2020, nous étions encore au plus fort de l’épidémie, j’ai soutenu l’idée que l’obligation vaccinale s’imposerait si la vaccination ne progressait pas. Cette solution que j’identifiais, vous le rappelez, comme “dernier recours”, n’a pas été nécessaire. Très bien. Le gouvernement a ensuite choisi, bien plus tard, de mettre en œuvre le passe vaccinal, qui a souvent été vu comme une obligation vaccinale déguisée. Les députés écologistes se sont abstenus à l’Assemblée nationale, considérant les réponses très insuffisantes faites par le gouvernement en matière de risques pour les libertés publiques et la cohésion sociale.

Pour autant, je ne pense pas qu’une obligation soit “préférable”. Encore une fois, il ne peut s’agir que d’un dernier recours. Ce qui est préférable, toujours, c’est de convaincre, de renforcer “l’aller vers”, en particulier en direction des publics les plus éloignés de l’accès aux soins. L’obligation vaccinale est en revanche justifiée pour toutes celles et ceux (soignants, personnels travaillant auprès de personnes âgées...) qui sont au contact des plus vulnérables aux formes graves du Covid, en vue de les protéger et limiter les risques de surmortalité.

JIM.fr - Comme plusieurs candidats de gauche, vous demandez la levée des brevets sur les vaccins contre la Covid-19. Pour certains observateurs, cela aurait peu d’impact en termes d’accès aux vaccins pour les pays pauvres, du fait des difficultés de la plupart des pays en développement à produire des vaccins basés sur de nouvelles technologies comme l’ARN messager ou les virus vecteurs. Que répondez-vous à cet argument ?

Yannick Jadot -
Je soutiens en effet la demande de l’Afrique du Sud et de l’Inde pour une levée temporaire de toutes les barrières de propriété intellectuelle sur les technologies de lutte contre le COVID-19, comme je soutiens les demandes de transfert de technologies visant à renforcer les capacités de production dans le monde entier, qui restent contrôlées par une poignée d’acteurs de l’industrie pharmaceutique. L’argument de “certains observateurs” consistant à dire que la levée des brevets ne favoriserait pas la production des vaccins est irrecevable : deux ans après le début de la pandémie, seule une minorité des personnes les plus exposées aux formes graves de la maladie ont été vaccinées dans les pays du Sud alors que des dizaines d’entreprises de plusieurs pays en Afrique, en Asie ou en Amérique du Sud, ont fait savoir de longue date qu’elles avaient la capacité de production de vaccins à ARN messager, dès lors qu’elles pourraient disposer des informations sur les modes de fabrication et les autorisations.

La gestion de la crise sanitaire à l’école a été « inadmissible »

JIM.fr - Vous avez soutenu le mouvement des enseignants contre la gestion de la crise sanitaire à l’école. Que reprochez-vous au protocole sanitaire actuellement en vigueur dans les établissements scolaires (qui a été assoupli entre la réalisation de cet interview et sa publication et qui doit encore l’être, ndlr) ?

Yannick Jadot -
D’abord, et de façon évidente, le manque de concertation, parfois le mépris affiché par Jean-Michel Blanquer. La manière dont le ministre n’a cessé de renvoyer sur les personnels la responsabilité des difficultés d’exécution, la légèreté avec laquelle il a pu accueillir les témoignages remontés des écoles, des collèges ou des lycées, tout cela était inadmissible. Ensuite, le défaut d’anticipation : personne, et certainement pas moi, ne pourra dire que la gestion de la crise à l’école était un problème simple. Ce qui pouvait se comprendre dans les premiers mois de la crise (l’impératif de prendre des décisions dans l’urgence, quand on savait encore peu de choses sur les modes de transmission du virus) - ne pouvait pas être accepté plus d’un an après le début de la pandémie.

La mise en œuvre de directives désordonnées, annoncées sans tenir compte des délais nécessaires à leur application, a été déléguée de facto aux familles et au personnel d’encadrement des écoles. Encore une fois, tout cela s’ajoute à la condescendance désolante du ministre, qui s’est montré incapable aussi bien d’expliquer sa politique que d’entendre ce qu’on lui trouvait, sur le terrain, de défauts. J’ajoute que la négligence sur les moyens de protection, l’absence de masques ou de capteurs CO2, le manque d’anticipation et de concertation avec les personnels d’éducation et les parents parachèvent le - triste - tableau.

JIM.fr - Sur la question des déserts médicaux, vous souhaitez interdire l’installation dans les zones sur-dotées et obliger les jeunes médecins à effectuer leur dernière année d’études et leurs deux premières années d’exercice dans des territoires sous dotés. Comment comptez-vous faire accepter ces mesures aux jeunes médecins (qui sont déjà peu nombreux à s’installer immédiatement après la fin de leurs études) et les mettre en place concrètement ?

Yannick Jadot - Il y a trop longtemps que l’enjeu des déserts médicaux (et, au-delà, celui des inégalités territoriales d’accès à la santé)- est posé sans qu’une réponse solide lui soit apportée. L’État et le législateur, depuis de nombreuses années, se sont défaussées sur les collectivités, qui ont d’ailleurs souvent fait preuve d’engagement et d’innovation pour s’attaquer au problème. Mais ça ne suffit pas : pour garantir l’équité dans l’accès aux soins, l’obligation d’exercer dans des territoires sous-dotés est une mesure nécessaire. Elle sera temporaire, puisqu’en supprimant réellement le numérus clausus et en doublant les capacités d’accueil des universités de médecine sur le quinquennat, nous revitaliserons le vivier de médecins dont la France a besoin. Et elle sera accompagnée. Beaucoup de jeunes médecins aspirent à un rythme qui leur permette de concilier leur exercice et leur vie privée : en renforçant les systèmes de vacation, nous leur garantirons l’accès à des vacances et, comme sur tous les territoires, à des services publics (écoles, crèches, sport et culture). Enfin, ces mesures s’accompagneront d’une nouvelle articulation du rôle du médecin avec les autres acteurs de santé, à qui de plus grandes responsabilités doivent être confiées pour améliorer la coordination et le parcours de soin notamment les infirmiers-ères.

JIM.fr - Parallèlement aux mesures contraignantes, estimez-vous que la lutte contre les déserts médicaux doit passer par une amélioration de la rémunération de la médecine de ville ?

Yannick Jadot - La question de la rémunération des médecins exerçant dans les déserts médicaux fait bien entendue partie du paquet global qui permettra de rendre l’exercice dans ces territoires plus attractif, notamment pour les jeunes médecins.

« Nous stopperons les dérives de la marchandisation de la vie de nos aînés »

JIM.fr - Après le scandale Orpea, vous avez demandé la fin de l’ouverture de nouveaux Ehpad à but lucratif. Comment pensez-vous faire face au vieillissement de la population sans l’aide du secteur privé ? D’une manière générale, quel est votre regard sur l’hospitalisation privée ?

Yannick Jadot - Nous stopperons en effet les dérives de la marchandisation de la vie de nos aînés en gelant l’ouverture des EHPAD à but lucratif. Parce que le privé commercial s’est imposé du fait de l'assèchement des finances locales et de la réduction des moyens du service public, nous augmenterons les financements publics pour assurer des soins et une prise en charge de qualité mais aussi des contrôles réels dans l’ensemble du secteur. Nous donnerons les moyens du virage domiciliaire tant attendu et développerons des lieux de vie intermédiaires entre Ehpad et domicile, en favorisant l'émergence de projets coopératifs d'habitants, d'habitat partagé ou d'habitat participatif intergénérationnels. Ces projets seront portés par des structures de l'économie sociale et solidaire (ESS), et des services de soins et d'aide à domicile de mutuelles pourront s’y rattacher.

JIM.fr - Votre politique pour l’hôpital public est très ambitieuse : reprise de la dette, augmentation du nombre de lits, recrutement de 100 000 infirmiers… Comment comptez-vous financer ces propositions et accroître l’attractivité des professions hospitalières ?

Yannick Jadot -
Par un plan d’investissement dans les services publics, dont l’épreuve de la pandémie nous a révélé la fragilité, qui sera financé par une fiscalité plus forte sur les hauts revenus et sur les activités polluantes (et qui concourent par-là directement aux coûts de santé). Nous renforcerons l’attractivité des professions hospitalières en veillant à l’application de ratios normés du nombre de patients par catégorie de soignants et par secteur d’activités hospitalières, afin de garantir la sécurité et la qualité des soins et améliorer les conditions de travail. Nous demanderons aux réservataires (Etat, collectivités et bailleurs) de réserver des logements sociaux pour les personnels hospitaliers, notamment en Ile de France, limitant ainsi les trajets trop longs qui épuisent les personnels avant même l’arrivée sur leur lieu de travail. Nous assurerons que l’ensemble des rémunérations des personnels soignants soit au moins égal à la moyenne de l’OCDE (soit une augmentation d’environ 10 % du salaire net des personnels infirmiers).

Le renforcement de la santé environnementale, une priorité

JIM.fr - Vous avez fait de la lutte contre les pesticides votre priorité, affirmant que ces polluants étaient responsables d’une hausse importante des cancers pédiatriques. Quels sont les éléments scientifiques qui vous permettent d’établir un lien entre pesticides et développement des cancers de l’enfant ? Quelles sont au-delà les mesures prioritaires selon vous en matière de santé publique ?

Yannick Jadot - Les données de littérature scientifique internationale publiées au cours des 30 dernières années attestent des effets délétères sur le développement de l’enfant des expositions aux pesticides intervenant au cours de la période prénatale et périnatale. Une vaste étude collaborative internationale publiée dans la revue Science en février a établi formellement la corrélation entre perturbateurs endocriniens et troubles du langage chez les enfants exposés pendant la grossesse. Si d’autres recherches d’envergure sont nécessaires, elles ne doivent pas être un frein à l’action. C’est le biologiste Jean Rostand, scientifique et l’un des pères lointains de l’écologie, qui le disait : “Attendre d’en savoir assez pour commencer à agir, c’est se condamner à l’inaction”.

Dans le cadre du renforcement de la santé environnementale, une priorité de mon programme, nous mettrons notamment en place un plan volontariste de lutte contre les perturbateurs endocriniens et dès 2022, nous bannirons de notre agriculture néonicotinoïdes, glyphosate, fongicides SDHI et tous les pesticides potentiellement cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques et perturbateurs endocriniens.

JIM.fr - Vous préconisez la mise en place de SCMR (ou « salle de shoot ») dans toutes les grandes villes françaises. On sait que ces établissements sont généralement très mal accueillis par les riverains. Comment calmer leurs réticences ?

Yannick Jadot - Il faut à la fois informer les riverains sur les objectifs des salles de consommation à moindre risque (SCMR), et les associer à leur mise en œuvre pour favoriser l’acceptabilité et l’adaptation du dispositif. Tout d’abord, rappeler que les expériences démontrent que les SCMR sont un outil de santé publique (réduction des risques de contamination ; prévention des overdoses mortelles, accompagnement psychosocial contribuant à l’intégration des personnes) et contribuent à la tranquillité publique, les riverains n’étant plus exposés aux conséquences des injections de rue (notamment l’abandon du matériel usagé dans la rue ou la délinquance associée). Ensuite, les riverains devront évidemment pouvoir participer à l’évaluation et, si nécessaire, à l’ajustement du dispositif, par exemple par la mise en œuvre de comités de voisinage associant habitants, commerçants, professionnels de santé, élus et représentants des institutions.

JIM.fr - Depuis plusieurs années, vous défendez le droit à mourir dans la dignité. Dans quelles conditions l’euthanasie et le suicide assisté seront-ils légalisés si vous êtes éluPrésident de la République ?

Yannick Jadot - Je défends avant tout le respect du choix, pour celles et ceux qui l’expriment, à une fin de vie choisie et assistée. Je pense notamment aux personnes atteintes de maladies incurables et dégénératives qui, confrontées à la perspective d’une fin de vie douloureuse, souhaitent une aide médicalisée à mourir. Je suis donc favorable à une évolution de la loi sur cette question, puisqu’en l’état elle contraint les malades à attendre les derniers jours ou les dernières heures de leur agonie pour être délivrés (ou à partir à l’étranger pour mourir loin des leurs).

La loi actuelle, par ailleurs, ne permet pas aux médecins qui le souhaiteraient d’accompagner ces patients dans leur choix. Les avancées législatives que je propose s’accompagneront du renforcement des soins palliatifs à domicile et à l’hôpital, dans une logique de partenariat de soins, et de la création de maisons de soins palliatifs.

« La légalisation du cannabis est un impératif de santé publique »

JIM.fr - Vous vous êtes affiché à côté des défendeurs du CBD et souhaitez légaliser le cannabis. Mais beaucoup de médecins se montrent réticents vis-à-vis de la dépénalisation en raison de la nocivité du cannabis notamment pour les adolescents. Que leur répondez-vous ?

Yannick Jadot - Je partage, d’abord, les inquiétudes exprimées par des médecins quant aux risques de la consommation de cannabis, notamment sur les adolescents ou les jeunes adultes. C’est un enjeu de santé publique sur lequel je ne veux pas transiger. Mais, nous le savons toutes et tous, l’alcool ou le tabac ne sont pas moins dangereux (et peuvent même l’être davantage). L’enjeu de ces produits, c’est celui de leur usage et de la réduction des risques associés à leur consommation. Ce que je constate (et que constatent aussi des policiers, des médecins ou des magistrats) c’est que la situation actuelle est la pire de toutes : le cannabis est un produit légalement prohibé, mais sa consommation est banalisée et les messages de prévention qui pourraient permettre une consommation raisonnable (les mêmes que pour l’alcool ou le tabac) sont au mieux inaudibles, au pire combattus. Ce n’est pas sérieux.

La légalisation du cannabis est un impératif de santé publique, à l’intérieur d’une politique de santé publique plus globale, qui permette d’encadrer la consommation, de contrôler la qualité des produits et d’assurer une information large du public (en particulier des jeunes) sur les différentes drogues et leurs effets.


* Nous avons retenu pour ces interviews les candidats régulièrement crédités d’au moins 5 % des voix dans les sondages (Eric Zemmour, Marine Le Pen, Valérie Pécresse, Emmanuel Macron, Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon)


Propos recueillis par Quentin Haroche

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Vos réactions (10)

  • Et la vocation b...l !

    Le 06 mars 2022

    Le concept de médecin sous-fifre, petit employé dans toute son horreur.
    Noyé dans un système bureaucratique, idéologique, formaté jusqu'à la coercition, piétinant le médecin dans des commissions de minus habens avides de revanches sociétales, vidant l'exercice de son âme, le tout annoncé avec l'aplomb autoritaire de celui qui ne doute de rien et surtout pas de lui-même.
    Mais ok, je ne suis qu'un libéral, boomer de surcroît.

    Dr Pierre Castaing

  • Vous avez dit écologie

    Le 06 mars 2022

    Dans la droite ligne de l'écologie punitive, voilà encore l'écologie autoritaire (d'extrême gauche.) à l’œuvre.

    Dr Claude Salmon

  • Une boussole indiquant le sud

    Le 07 mars 2022

    Formidable, Jadot nous assène ses crédos, tous contraires à la raison et à une saine pratique.
    Merci pour ce moment déréel.

    Dr Alexandre Krivitzky

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