Glyphosate : le ministre de l’Agriculture suscite la défiance

Paris, le mardi 23 octobre 2018 – Beaucoup l’auraient deviné, l’interdiction du glyphosate en France (en dépit du renouvellement d’autorisation décidée par la Commission européenne) a été l’un des premiers sujets sur lequel le nouveau ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume a été invité à s’exprimer. Et ses déclarations ont été immédiatement épinglées par les groupes écologistes. Après avoir marqué des points en confirmant la sortie du glyphosate avant la fin du quinquennat, son soutien au refus du gouvernement d’inscrire cet objectif dans la loi a aussitôt déçu. « Si nous avions mis dans la loi, la sortie du glyphosate, aujourd’hui pour un certain nombre d’agriculteurs nous serions dans l’impasse » a-t-il fait valoir. Par ailleurs, son refus de défendre un calendrier strict est regretté : « Nous sommes à deux ans et demi de cette échéance, si c’est trois ans et quelques mois, ce n’est pas le sujet » a-t-il souligné dans Ouest France. Au-delà, ses déclarations commentant l’affaire des enfants atteints d’une agénésie des membres supérieurs dans l’Ain qui rappelaient l’absence pour l’heure de preuves scientifiques d’une implication des pesticides ont fini de classer Didier Guillaume parmi les dangereux défenseurs des produits toxiques pour de nombreux observateurs.

Un mot d’ordre sans nuance

Cette lecture des propos du nouveau ministre de l’Agriculture est un nouveau témoignage de la conviction d’une partie du monde politique et médiatique de la dangerosité totale des pesticides quelle que soit leur dose, malgré les nuances apportées par les travaux conduits en la matière. C’est ainsi qu’est aujourd’hui largement commentée une étude publiée dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) affirmant que les consommateurs de produits bio sont moins touchés que les autres par le cancer ; commentaires qui font l’impasse sur le fait que différentes analyses ont mis en évidence que les produits bio n’étaient nullement dépourvus de résidus de pesticides et qui ne peuvent pondérer l'ensemble des facteurs sociaux qui chez les consommateurs de bio peuvent également avoir une influence positive sur leur santé. Par ailleurs, concernant le glyphosate, toujours l’avis du Comité international de recherche sur le cancer (CIRC) est mis en avant, quand bien même il a été contredit par la position de toutes les autres agences internationales et en dépit du fait que le classement parmi les substances cancérogènes probables concerne de nombreux autres produits à la dangerosité discutable, tel que le café. D’une manière générale, la toxicité de certaines substances n’est pas toujours appréhendée en tenant compte de l’exposition réelle des populations.

Lutter contre le glyphosate : un engagement soutenu mais difficile

En tout état de cause, face à tous les discours tendant à s’éloigner d’une condamnation sans nuance du glyphosate et des pesticides, la riposte s’organise. Elle vise notamment les pratiques douteuses de l’entreprise Monsanto, dont il vient d’être révélé comment elle avait financé des groupes d’agriculteurs (qualifiés de groupes d’agriculteurs fantômes) pour faire la promotion du glyphosate ; ce qui ne saurait cependant être considéré comme l’absence d’adhésion d’une partie importante des agriculteurs (réels) à ce produit. On notera également que les mouvements s’organisent et se multiplient. Plusieurs collectifs coordonnent ainsi des campagnes de mesure des taux de glyphosate dans les urines (avec des résultats parfois surprenants, mais difficilement interprétables) et envisagent des dépôts de plainte qui viseraient des personnes physiques et non uniquement morales. Parfois, ces militants sont soutenus par leurs élus, comme dans les Landes qui viennent d’adopter une motion visant à interdire le glyphosate dans les forêts. Mais, même ainsi défendus, la route est semée d’obstacles pour les opposants, comment vient de le révéler le rejet par l’Europe de l’interdiction par la région bruxelloise du glyphosate au nom du « principe de précaution », une justification jugée trop floue par les magistrats européens. Par ailleurs, si aujourd’hui beaucoup militent frontalement pour la fin du glyphosate, la question de la substitution demeure toujours en suspens et la toxicité de certains produits existants n’est à cet égard guère encourageante.

Léa Crébat

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Vos réactions (3)

  • Remplacer le glyphosate par quoi ?

    Le 23 octobre 2018

    La dernière phrase de cet article est très importante : "La question de la substitution [du glyphosate] demeure toujours en suspens."
    Est-ce à dire que les autres pesticides disponibles pour remplacer le glyphosate ont une toxicité plus grande que lui? Ou moins bien étudiée scientifiquement? Quelqu'un connaît-il la réponse (merci) ?
    Dans les deux cas, quelle que soit la toxicité du glyphosate, sa suppression serait une imprudence.

    Dr Etienne Robin

  • Glyphosate et café, classification CIRC

    Le 28 octobre 2018

    Vous évoquez dans votre article le caractère cancérogène probable du café.Or, à ma connaissance le café n'a jamais été classé en cancérogène probable(classification 2A) mais en cancérogène possible(classification 2B en 1991). Le café a ensuite été supprimé de cette classification en 2016: " le Groupe de travail a estimé qu'il disposait d’indications insuffisantes globalement de la cancérogénicité de la consommation du café".
    (source:monographies du CIRC. COMMUNIQUE DE PRESSE 15 juin 2016)
    A mon avis, si l'on veut minimiser le caractère cancérogène du glyphosate, il est plus parlant de rappeler qu'il se trouve dans la même classification CIRC (2A)que la viande rouge et les boissons très chaudes !

    Dr Jean-Marie Pochart

  • Remplacement du glyphosate

    Le 29 octobre 2018

    Les pratiques culturales peuvent être modifiées, afin de ne plus employer de pesticides ;
    cela passe par un changement de techniques de production, où d’éventuels coûts supérieurs (pouvant dépendre à l'augmentation de travail) sont compensés par la baisse des charges liées aux intrants. Et cela aussi bien en culture, viticulture, production forestière, élevage...
    C'est le propre de l'agriculture biologique, qui présente en outre une plus forte valeur ajoutée;
    Sans compter l'effet positif sur l'environnement et la santé humaine.

    Christiane Kintz, ingénieur agronome

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