Greffe d’utérus : l’Académie de médecine renouvelle ses réserves

Paris, le jeudi 18 avril 2019 – Plus encore que le fond du message en lui-même, c’est le titre du communiqué qui interpelle. La semaine dernière était annoncée la première transplantation d’utérus en France, réalisée après un prélèvement chez une donneuse vivante, la mère de la receveuse. L’intervention a été menée avec succès au sein du service du professeur Jean-Marc Ayoubi, à l’hôpital Foch. Or, si l’Académie de médecine salue cette première, elle note cependant dans un communiqué rendu public hier : « La transplantation utérine, qui constitue néanmoins un grand espoir pour les femmes (…) ne sera pas une chirurgie classique avant de nombreuses années et demeure un processus expérimental ». Cette phrase est une reprise quasiment à l’identique de l’une des conclusions formulées par l’Académie de médecine dans un rapport publié en juin 2015 sur le sujet. Ainsi, la position de l’Académie concernant cette pratique ne semble pas avoir évolué, marquée par un mélange d’adhésion face à l’expérimentation et une réserve compte tenu des nombreux dilemmes éthiques et médicaux en jeu.

Tarir le commerce des « ventres à louer »

Cependant, certains auront été étonnés de relever le titre du communiqué de l’Académie qui établit un rapprochement entre la transplantation utérine et la gestation pour autrui (GPA) : « Transplantation utérine ou GPA : l’Académie nationale de médecine s’interroge » peut-on lire. Faut-il dès lors considérer que l’Académie de médecine considère que des interrogations semblables doivent concerner la GPA et la transplantation utérus ? Sans doute pas si l’on se réfère au reste du communiqué et plus certainement au rapport de juin 2015. Le reste du texte peut entretenir une légère ambiguïté, puisque la transplantation d’utérus est présentée comme « une alternative à la gestation pour autrui ». Ce terme d’alternative ne permet pas parfaitement d’affirmer l’existence d’une hiérarchie établie entre les deux pratiques par l’Académie de médecine. Dans son rapport de 2015, le doute était quasiment impossible. Les sages écrivaient alors : « La transplantation utérine aurait plusieurs avantages dont le moindre ne serait pas, sinon de tarir le commerce éhonté des "ventres à louer" et l'asservissement des femmes, du moins d'en diminuer le formidable développement. L'indication, strictement médicale, respecte la loi de bioéthique. Elle ne porte pas non plus atteinte à la valeur symbolique de la maternité. Au plan légal, elle aurait l'énorme avantage de respecter l'adage "mater semper certa est" sur lequel s'appuie la loi française et d'éviter ainsi toute contestation légale. Elle supprimerait les conséquences médicales et psychologiques des liens qui se tissent inéluctablement entre la mère porteuse et l'enfant au cours de la grossesse, de mieux en mieux connus, en particulier depuis le remarquable développement de l'épigénétique (…). Elle éviterait enfin les cruels dilemmes qui se posent dans les GPA devant la découverte d'une malformation de l'enfant, la nécessité de réanimer un très grand prématuré ou un enfant souffrant d'une grave anoxie à la naissance, les parents prenant la décision et non plus la gestatrice, du moins selon la législation anglaise ». Cependant, les sages remarquaient que « la GPA a le grand avantage de ne faire prendre aucun risque à la mère intentionnelle (alias la receveuse) et beaucoup moins à la gestatrice (alias la donneuse) et à l'enfant ».

Un don familial particulièrement sensible

Les risques pour la donneuse constituent en effet le dilemme éthique le plus prégnant pour les équipes engagées dans un protocole expérimental de transplantation utérine. Outre les risques médicaux pour la donneuse, accrus en raison de son âge quand il s’agit de la mère de la receveuse (ce qui est souvent le cas notamment parce qu’il serait très délicat de prélever l’utérus d’une femme en âge de procréer), risques encourus alors que l’on ne se trouve pas face à une greffe vitale ou améliorant significativement la qualité de vie, l’Académie de médecine signalait les répercussions psychologiques non négligeables. Se posent en effet les question « d’une part de la perception du don par la mère qui peut se sentir responsable de la malformation de sa fille et plus ou moins obligée de donner son utérus, d’autre part de possibles interférences familiales ultérieures dans le vécu et l’éducation de l’enfant », remarquait le rapport.

Avoir recours aux utérus retirés lors d’un changement de sexe ?

Pour répondre aux très nombreux enjeux éthiques de la transplantation utérine, différentes restrictions ont été adoptées. Ainsi, notamment, seules les femmes qui n’ont pas encore d’enfant peuvent être candidates à la greffe. Par ailleurs, des réflexions sont en cours sur la possibilité de recourir à d’autres sources d’organes qui permettraient de répondre aux problèmes posés par les dons familiaux et les dons post mortem (qui ne permettent pas autant de succès que les greffes réalisées grâce à des donneuses vivantes). Ainsi, plusieurs pistes restent à l’étude, signalées par l’Académie de médecine : les hystérectomies réalisées par des femmes ne souhaitant plus avoir d’enfant (mais l’intervention de prélèvement est alors différente d’une hystérectomie classique et expose la patiente à des risques accrus), les hystérectomies réalisées pour des pathologies ne concernant pas l’utérus (mais l’âge de la donneuse peut être un obstacle) et les hystérectomies réalisées chez des transsexuels. Notons enfin que d’un point de vue génétique, des recherches restent à mener sur l’éventuelle modification de l’expression des gènes de l’enfant lors d’une gestation réalisée dans un utérus transplanté.


Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Tout le monde est en train de devenir fou...

    Le 21 avril 2019

    ...au sujet de ces histoires de procréation médicalement assistée, et la greffe d'utérus en est une forme particulièrement délirante. Apparemment, la vénérable Académie de Médecine est gagnée par cette folie, et part dans ce qu'il faut bien appeler des délires assez carabinés :alternative à la GPA (sic) possibilité de prélever les utérus sur des personnes vivantes et en bonne santé (resic) et j'en passe…

    Le plus effarant dans cette déclaration c'est qu'implicitement la GPA (toujours interdite en France, sauf erreur de ma part) est considérée comme allant de soi, et que les "sages" se livrent tranquillement à une étude comparative entre les avantage et inconvénients de la GPA et de la greffe d'utérus avec la même sérénité qu'ils discuteraient, par exemple, de la valeur comparée du pontage coronarien et des stents, de la prostatectomie en coeliochirurgie ou à ciel ouvert, que sais je encore...petit rappel, messieurs, la GPA est à l'heure qu'il est INTERDITE par la loi Française.

    Pour ce qui est de la greffe d'utérus, cela pose un problème avant tout éthique, mais je me demande si ce mot a encore un sens aujourd'hui: ce n'est pas parce qu'une chose est techniquement possible qu'on a de facto le droit (moralement s'entend) de le faire : on fait ainsi courir des risques sérieux à une femme en bonne santé (la donneuse vivante), à une femme qui n'est pas à proprement parler malade, en tout cas la stérilité dont elle souffre est peut être pénible moralement, mais cela ne menace en rien son existence et elle peut mener une vie parfaitement normale et active une fois admis qu'elle ne peut pas se reproduire: rien à voir avec une greffe de foie, de cœur ou de poumon (c'est la survie qui est en jeu) de rein ou de visage (la qualité de vie est alors terriblement altérée, ce qui peut justifier la prise de risque pour l'une et l'autre personne, dans le cas d'un rein prélevé sur donneur vivant).

    On est dans le grand n'importe quoi. Certains seraient bien inspirés de se souvenir que la plus grande ruse de celui qu'il ne faut pas nommer consiste à faire croire qu'il n'existe pas…
    Joyeuses Pâques malgré tout…

    Dr Jean-Marc Ferrarini

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