100 000 morts : quelle maladie a empêché la France de faire mieux ?

Paris, le samedi 17 avril 2021 – La semaine a été marquée par le franchissement symbolique de la barre des 100 000 décès en France. Même si le chiffre nécessite impérativement d’être relativisé (en le rapportant au temps écoulé, à la mortalité habituelle dans notre pays et au profil des patients), le bilan est indubitablement sombre. L’épidémie de Covid-19 est bien la plus meurtrière dans notre pays (et dans beaucoup d’autres) depuis la grippe espagnole. Aussi, au-delà des considérations philosophiques et politiques légitimes, sur le sens de la « notion d’hommage » dans ces circonstances, l’émotion, qui marque une année d’épreuves collectives, ne peut être considérée comme usurpée (même si elle doit comme toujours, et si possible, être raisonnée).

Une culture du risque insuffisante

Mais au-delà de cette pause « commémorative », le franchissement de cette étape symbolique est également une fois encore l’occasion de s’interroger sur la qualité de la gestion de la crise en France, avec indépassable, la question lancinante : notre pays aurait-il pu faire mieux ? L’interrogation est nécessairement artificielle : il existe en effet un très grand nombre de paramètres peu maîtrisables qui pourraient expliquer (souvent bien au-delà des différences concernant les mesures de riposte adoptées) que certains pays soient plus ou moins affectés, comme l’âge de la population, son état de santé, sa densité, la qualité du système de soins, les habitudes sociales ou encore le climat (sans parler d'éventuelles caractéristiques génétiques ou immuntaires). En dépit de ces limites à l’exercice, difficile de totalement y résister.

Outre l’énumération d’éléments chronologiques factuels, cette réflexion est pour certains l’occasion de s’interroger sur ce qui dans notre « culture » a pu favoriser certaines erreurs. Beaucoup a ainsi déjà été dit sur l’impréparation de la France. Si l’absence de masques en a été le symbole le plus fort, tandis que le nombre limité de lits de réanimation par rapport à notre population a également été beaucoup commenté, certains signalent également notre défaut d’appréhension du « risque ». « La société française n’est pas assez préparée à l’occurrence de crises liées à des risques majeurs. La culture du risque n’est pas suffisante en France. Une réflexion stratégique doit être menée à tous les niveaux de l’Etat (…). Les procédures et outils de gestion des risques majeurs et des crises existent en France. Le retour d’expérience sur la crise du Covid-19, comme sur toutes les catastrophes, permettra de travailler sur les moyens de maitrise, d’améliorer les modes opératoires et de préparer des évolutions législatives au niveau Français ou Européen. Mais aucune procédure ou législation, aussi sophistiquée soit-elle, n’est efficace sans une volonté politique forte » observe Laura Verdier (ingénieur conseil en environnement chez LVR consulting) dans Les Echos.

La raison scientifique reléguée au second plan

Sans doute, et cela a également beaucoup été dit, cette « volonté politique » devra s’attaquer à nos carcans administratifs. A de multiples reprises, ils ont en effet semblé empêcher une gestion plus efficace de la crise, non pas seulement à cause des lenteurs des rouages administratifs, mais également parce qu’ils ont relégué au second plan la « raison » scientifique. Ainsi, quand la France fait le choix de fermer l’accès à ses plages et à ses parcs au printemps dernier (ce que ne font pas par exemple les Allemands ou les New-Yorkais), ce n’est pas seulement le désir de limiter le plus possible les déplacements ou une mauvaise compréhension des modes de transmission qui se manifestent, mais peut-être plus encore la domination des logiques administratives, complètement déconnectées des réalités scientifiques et médicales. Et quand aujourd’hui, enfin, une politique bien plus adaptée à ces réalités se dessine, il est trop tard et les revirements et confusions ont été trop nombreux pour que l’adhésion volontaire de la population puisse être obtenue.

Cruelles comparaisons

A l’heure du lancement de la campagne vaccinale, cette administration omnipotente et imbue d’elle-même a également contribué aux lenteurs (mais là encore non sans le concours indéfectible de la force politique). Résultats de ces errances, cette semaine, les comparaisons étaient cruelles. Dans une Grande-Bretagne où les pubs ont (prudemment) rouvert, où le nombre de décès quotidien moyen ne dépasse pas 30 et le nombre de nouveaux cas 2 200, Boris Johnson a une nouvelle fois pu fanfaronner en annonçant que son objectif d’offrir une première dose de vaccin à tous les plus de cinquante ans avait été atteint. De notre côté du Channel, avec 315 décès en moyenne par jour, une stagnation de la hausse du nombre de cas qui apparaît conduire à un plateau très élevé, Jean Castex n’a pourtant pas renoncé à dire « sa fierté » de compter 12 millions de Français ayant reçu une première dose… tandis que la vaccination n’est ouverte aux plus de 60 ans sans comorbidités qu’aujourd’hui.

Zone de confort dans un monde de carnivore

En la matière, l’échec n’est probablement pas uniquement français mais d’abord européen.

« Que s’est-il passé ? L’Europe et le vaccin étaient pourtant faits l’un pour l’autre (une façon de sortir par le haut de cette épreuve qui avait si durement frappé le continent en 2020). La mutualisation des commandes de doses aux laboratoires s’annonçait aussi vertueuse que le plan de relance économique mis sur pied par l’UE en juillet. L’exécution n’a pas été à la hauteur. Il y a, d’abord, la lenteur de la négociation des contrats par une Commission qui s’attelait là, en pleine crise, à une tâche inédite, sous le regard d’Etats membres aux priorités diverses. Là où le premier ministre britannique Boris Johnson jouait son va-tout, misant sur le vaccin pour sauver son désastre sanitaire et panser les blessures du Brexit, les Européens ont redoublé de prudence, soucieux de ne pas brusquer des opinions méfiantes qui pensaient sortir doucement d’une deuxième et dernière vague du coronavirus. Allergique à la culture du risque, l’Europe est restée dans sa zone de confort : le principe de précaution et la bureaucratie » assassine dans Le Monde, l’éditorialiste Sylvie Kauffmann. De son côté, dans l’Express, la chroniqueuse Marion Van Renterghem fustige le manque d’agressivité et de dynamisme commerciaux de l’Europe : « C’est bien, c'est gentil, c'est moral, mais, dans un monde de carnivores, ça ne peut plus durer ». Parallèlement à cette « allergie », dans les pays qui aujourd’hui semblent très proches de la sortie, c’est la « culture » du risque qui semble avoir été le moteur de la réussite, comme le résumait cette semaine sur RTL, l’ambassadeur intérimaire d’Israël en France.

Les autotests et les Panzer

De plus dans cette Europe pusillanime, la France ne joue pas parmi les meilleurs élèves. Avec les mêmes contraintes de livraison, plusieurs pays connaissent en effet des couvertures vaccinales plus favorables (Malte, l’Espagne, la Belgique, l’Autriche…). Ces résultats contrastent cruellement une fois encore avec l’arrogance de certaines déclarations de nos dirigeants, moquant par exemple l’empressement en décembre de l’Allemagne à mettre en place des vaccinodromes (que l’on vante pourtant 3 mois après !). D’où vient cette morgue si mal à propos ?

Et cache-t-elle un mal plus profond, un mal « typiquement français » selon l’expression chérie de certains éditorialistes ? La journaliste du Point, Géraldine Woessner, a proposé récemment sur Twitter une analyse originale et intéressante sur la question en comparant nos insuffisances au moment du début de la guerre de 1940 et celles d’aujourd’hui face à la crise. « Je tiens à préciser l'analogie que j'ai avancée (…) entre les crises de 1940 et 2020. Ce thread (qui pourra comporter des erreurs ?) ouvre une réflexion que je souhaite libre sur nos blocages culturels et interrogent un "mal français", découlant à mon sens de notre mode de sélection des élites : l"'hyper-perfectionnisme". (…) Dans les années 1930, donc, la guerre se profile nettement, et la France comme l'Allemagne se réarment massivement. Contrairement à la légende, le gouvernement du Front Populaire de Léon Blum débloque des fonds largement importants. L'Allemagne toutefois, contrainte par le traité de Versailles, fait un choix pragmatique : celui de produire en masse une seule famille de chars : les Panzer. Plusieurs versions seront créées. Mais quand la guerre éclate, les soldats prennent rapidement en main leur fleuron, le Panzer IV. En face, la France se perd en palabres. Plusieurs constructeurs développent plusieurs modèles. Le seul Renault, dans les années 1930, développera pas moins de 8 types de chars : D1, R35, D2, AMC35, BI, B1-bis.... Ces B1 seront le fleuron, construit à 400 unités... Beaucoup trop tard. Pourtant sur le papier, après les multiples améliorations exigées par les services techniques des armées, ce char lourd est parfait. Il surpasse le Panzer allemand. Mais son développement est si long qu'en 1938, juste avant l'invasion de la Pologne, seulement 129 B1-bis (encore mieux !) sont livrés. Les chaînes de montage ne s'activent qu'après la déclaration de guerre, et en juin 40, la France dispose de 339 B1-bis, sur un total de 1144 chars. Mais ce sont les meilleurs, on vous dit. Et c'est vrai ! Sauf que... Ce char est tellement sophistiqué que les soldats, qui n'ont pas été entraînés dessus, ne savent pas s'en servir, alors que les Allemands ont eu quatre années d'entraînement pour maîtriser leurs Panzer. Tellement sophistiqué que cela freine la production. Comme 5 constructeurs différents bossent sur ses nombreuses pièces et sur l'assemblage, ça traîne. Mais il est si parfait, cela ne vaut-il pas d'attendre ? Alors on attend. Sauf que. Quand le fleuron arrive enfin, en 1940 donc, on s'aperçoit que son ravitaillement en essence est complexe, et inadapté au front (oubliez les jerrycans qu'on peut transporter, il faut un camion-citerne.) L'équipage de 4 hommes doit être spécialisé (ce qui n'est pas le cas, on n'a pas eu le temps de former les gars). (…)

Dans les airs, même tragédie : le "meilleur chasseur de l'aviation française", le D520, arrive trop tard en en petit nombre. Son premier projet n'est défini que fin 1936. Mais l'état-major n'est pas convaincu, puis les services techniques s'en mêlent. Une première commande n'est effectuée qu'en mars 1938. Mais compte tenu de l'urgence, les premiers appareils têtes de séries sont inutilisables, faute d'essais suffisants. Et seuls 36 DC.520 ont été livrés à l'armée de l'air lors de l'invasion allemande de mai 1940. Ses performances exceptionnelles pour l'époque ne serviront qu'après la Libération, en 1944. De Gaulle regrettera, dans ses mémoires, qu'on n'eut pas choisi le modèle de chars D1 pour une production de masse, plutôt que le coûteux et complexe B1... ... Mais pas sûr qu'il eût alors été entendu : la France visait l'excellence, au détriment de l'efficacité. Ce qui m'amène à mon point. Je trouve l'analogie criante (je peux me tromper !) avec la situation que nous connaissons aujourd'hui. Les autotests, fiables à au moins 80 %, et qui permettraient de tester massivement la population (à un coût 10 fois moins élevé que les tests PCR), sont rejetés justement pour leur manque de spécificité : la HAS vise du 100 %, quitte à ne tester personne. Le vaccin AstraZeneca, qui a occasionné un nombre ridiculement faible de thromboses, est jugé sûr par l'OMS, utilisé sans restriction par plusieurs pays dans le monde (notamment en Grande-Bretagne, ndlr). Mais la HAS recommande d'en limiter l'usage aux personnes de plus de 55 ans, au cas où. C'est décourageant, car la France semble ne jamais apprendre de ses échecs. Ne pas réussir à concevoir qu'en période de crise, pour sauver le plus grand nombre, il faille accepter d'abaisser ses standards, d'agir en mode "dégradé" (au travail, en ville, à l'hôpital..). Que l'intelligence, dans ce contexte, se mesure à la capacité et à la vélocité d'adaptation, plutôt qu'à la capacité à atteindre "l’excellence". Est-ce un problème culturel ? De mode de sélection de nos élites ? Je ne sais pas. Mais il m'apparaît assez clairement que les "premiers de la classe", dont le perfectionnisme confine à l'obsession, sont les derniers à suivre pour gérer une crise » conclut-elle.

Trop d’intelligence tue l’intelligence ?

De cette comparaison intéressante, certains retiendront tout d’abord la mention de ces « services techniques » faisant la fine bouche, sans tenir compte de l’urgence, qui de fait ne peuvent qu’évoquer la multitude d’avis d’agences se superposant les unes aux autres qui ne se risquent que rarement à trancher totalement. Une autre analogie possible semble également être celle de la conjonction entre des élites administratives empêchées par leur extrême souci de la perfection et l’incapacité du pouvoir politique à dépasser ces freins, quand il ne les accentue pas encore plus. Ainsi, concernant l’espacement entre les deux doses de vaccin, il est remarquable d’observer qu’alors que pour une fois la HAS avait fait preuve d’une certaine audace, c’est le pouvoir politique qui a été un frein !

Mais certains considéreront que c’est faire trop d’honneur à nos technocrates et dirigeants que de leur reprocher une trop grande intelligence, un perfectionnisme orgueilleux et paralysant, quand on a plus certainement vu se multiplier les absurdités, voire les bêtises, sans parler d’un possible défaut de culture scientifique ou encore une pusillanimité guidée par une trop grande déférence au principe de précaution. 

Hypocrisie

On pourra surtout souligner que si le perfectionnisme de nos élites pourrait être pardonné, ce qui l’est plus difficilement c’est une certaine forme d’hypocrisie. Ainsi, que penser derrière les déclarations, de la réalité de l’engagement de la France dans cette bataille des vaccins. Les fonds publics français consacrés à la mise au point d’un vaccin contre la Covid ont en effet été restreints à 18 millions de dollars, contre 1,507 milliards pour l’Allemagne, 87 millions pour l’Espagne, 58 millions pour les Pays-Bas. Reste enfin, la conclusion, désespérante : la France est-elle vraiment incapable d’apprendre de ses erreurs comme se le demande Géraldine Woessner ?

On relira :

Laure Verdier

Sylvie Kauffmann

Marion Van Renterghem

Géraldine Woessner

Aurélie Haroche

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Vos réactions (18)

  • Et l’ivermectine...

    Le 17 avril 2021

    ...qui traite le Covid, personne n’en parle : si utilise 30.000 au lieu de 100.000 morts. Mais ça n’intéresse personne. Dommage. Vous êtes tous nuls.

    Pr JP Gamondès

  • L'Espagne ne fait pas mieux

    Le 17 avril 2021

    Article assez exhaustif sur les plus et les moins de la France. Il est dit que l'Espagne fait mieux que la France en terme de couverture vaccinale. Ceci est faux, l'Espagne connait le même taux de vaccination et subit les mêmes aléas de livraison, la même défiance vis à vis d'AZ. Bref, c'est copié-collé. Comparer Malte avec la France ou l'Allemagne n'est pas raisonnable.

    Dr Jack Genaudeau

  • Recherche de perfection ?

    Le 17 avril 2021

    Tout le monde ou presque semble oublier l’interdiction de prescrire ou de délivrer des traitements qui sans être des panacées étaient conseillés par des cliniciens qu’ils soient professeurs ou «simples » généralistes et qui auraient certainement permis de réduire la pression hospitalière (on ne le saura jamais de façon certaine). Au lieu de cela on a procédé à des pseudos essais à des doses dangereuses, dans quel but ?
    N’oublions pas que le paracétamol est plus à risque que l’hcq.
    Et ne parlons pas des essais de molécules très chères et très toxiques.
    On a cherché des chars d’assaut contre un « ennemi » microscopique ? Un enfant n’y croirait même pas.

    De même que l’on a utilisé des volontaires pour tester ces molécules « nouvelles » on aurait pu le faire pour des anciennes par des cliniciens, mais non, elles ont été dites toxiques.
    CIRCULEZ IL N’Y A RIEN À VOIR.
    Tout le reste devient ridicule et inévitable, ou prévisible ?

    Dr Claude Gaudin

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