Vaccination et Covid 19, un moyen qui ne justifie pas la fin…des mesures barrières

Alors qu’une frénésie vaccinale légitime s’est emparée des pays qui en ont les moyens, une dangereuse tendance semble se dessiner dans la gestion de la pandémie de Covid-19. L’exemple des Etats-Unis est éloquent : le relâchement des mesures de restriction et des gestes barrières semble suivre l’augmentation du nombre de vaccinés, tout au moins dans certains états, paradoxalement parmi ceux qui ont payé le plus lourd tribut à l’épidémie, tels le Texas ou encore la Floride. Cette évolution inverse de deux processus qui devraient se compléter à cette phase subaiguë de la crise sanitaire se fait alors que le président des Etats-Unis ne cesse de marteler un message de prudence : « L’heure est à l’optimisme, mais il ne faut pas se relâcher ». Malheureusement, entre la Maison Blanche et les gouverneurs des états fédéraux, l’harmonie n’est pas toujours de règle et les citoyens américains sont bien souvent confrontés à des injonctions contradictoires qui conduisent à des comportements aberrants.

C’est mathématique

Les images venues d’Israël sont celles d’un peuple qui a gagné une bataille décisive contre le virus : elles donnent des ailes aux plus optimistes qui, forts de leur vaccination toute fraîche, estiment que la fin de partie est bel et bien là et qu’il est temps de se reconnecter au monde d’avant. Si la vaccination de masse de la majeure partie de la population est très probablement le meilleur moyen pour gagner de manière définitive la guerre et couper court au génie de l’épidémie, il convient une fois de plus de ne pas confondre vitesse et précipitation au risque de surfer sur une série de vagues épidémiques de plus en plus difficiles à contrôler.

Pour s’en convaincre, si besoin était, il est possible de se référer aux résultats d’une modélisation mathématique publiée en ligne dans le Lancet Infectious Diseases du 18 mars 2021. De fait, toute situation un tant soit peu complexe, que ce soit en épidémiologie ou en économie, appelle inéluctablement à la modélisation qui est une des grandes raisons d’être de ces disciplines scientifiques portées autant à la description qu’à la prévision. Le modèle a en l’occurrence été bâti à partir des données épidémiologiques du Royaume-Uni où la vaccination bat son plein depuis le 8 décembre 2020, début historique de la campagne vaccinale.

Hypothèses de base

L’objectif était d’évaluer l’effet de cette dernière sur la dynamique à long terme de l’épidémie de Covid-19 en se basant sur un modèle structuré par l’âge et les régions du pays.

Les hypothèses de départ reposaient sur les bases suivantes : (1) vaccination en deux doses espacées de 12 semaines ; (2) protection acquise au moins partiellement 14 jours après la première dose (l’objectif au Royaume-Uni étant de vacciner le plus de monde possible en différant le plus possible la seconde) ; (3) adoption par défaut du vaccin en fonction de l’âge estimé : (a) ≥ 80 ans : 95 % ; (b) 50-79 ans: 85 % ; (c) 18-49 ans : 75 % ; (4) protection vaccinale contre les formes symptomatiques de la maladie estimée en moyenne à 88 % avec les vaccins Pfizer-BioNTech et Oxford-AstraZeneca ; (5) protection simulée entre 0 % et 85 %.

Le modèle a été utilisé pour prédire le taux de reproduction (R) ainsi que le nombre de décès et d’hospitalisations risquant de survenir entre janvier 2021 et janvier 2024, à partir des interactions combinées entre le programme de vaccination et la suppression ou le simple relâchement des mesures de restriction sanitaire.

Et différents scénarios dont certains pessimistes

Selon cette modélisation, la vaccination à elle seule apparaît largement insuffisante pour contenir l’épidémie. En l’absence de toute mesure de restriction ou précaution sanitaire, même dans le cas de figure le plus optimiste où le vaccin préviendrait 85 % des infections, la valeur du R reste élevée, de fait estimée à 1,58 (intervalle de crédibilité à 95 % [IC] 1,36-1,84) dès lors que tous les adultes éligibles ont reçu les deux doses de vaccin.

Dans le scénario d’adoption du vaccin tel qu’évoqué précédemment, la suppression de toutes les mesures de prévention/précaution dès la fin du programme conduirait de facto à 21 400 décès (IC 95 % 1400-55 100) en rapport avec la Covid-19 dans le cas où le vaccin prévient 85 % des infections. Autre scénario : 96 700 décès (IC 95 % 51 800-173 200) au cas où l’efficacité vaccinale ne serait que de 80 %.

Si la vaccination est à même de réduire de manière substantielle le nombre total de décès, la protection individuelle n’est à l’évidence que partielle et variable dans le monde réel, largement imprévisible à l’heure actuelle. A titre d’exemple, dans le scénario d’adoption par défaut du vaccin, avec une protection vaccinale estimée de façon pessimiste à 60 %, 48,3 % des décès (IC 95 % 48,1-48,5) concerneraient entre janvier 2021 et janvier 2024, les sujets qui ont reçu une dose unique, versus 16,0 % … seulement (IC 95 % 15,7-16,3) après deux doses.

Ne pas lever trop vite les mesures de restriction et de prévention

La vaccination contre la Covid-19 est l’un des moyens les plus sûrs pour sortir de l’impasse comme le montre l’expérience d’Israël, mais elle n’est pas non plus la panacée : son succès dépend étroitement des propriétés exactes de chaque vaccin et de son adoption par la population, mais aussi de la gestion de la crise sanitaire qui doit se faire par étapes progressives. Les mesures de prévention ou de restriction doivent être maintenues et levées au fur et à mesure que les campagnes de vaccination intensives sont couronnées de succès ce qui peut s’avérer compliqué avec l’émergence de variants dont l’impact n’a d’ailleurs pas été pris en compte dans cette modélisation.

Un modèle qui incite à ne pas lever trop brutalement ces mesures au risque de favoriser une succession de vagues de plus en plus difficiles à contrôler : un scénario qui ne peut être écarté à ce stade de la pandémie où toutes les prévisions doivent être prises au sérieux. C’est en ce sens que la modélisation s’avère utile, qu’elle consiste en l’appropriation ou la construction d’un modèle existant : la pandémie en tant que réalité du moment omniprésente est une boîte noire avec ou sans vaccination et si l’avenir est imprévisible, les projections par modélisation sont autorisées…L’éradication de la Covid-19 à court terme n’est pas envisageable : si la vaccination de masse est nécessaire pour réduire le R et la prévalence de la maladie, elle n’est pas suffisante pour sortir totalement de la pandémie. Elle est un moyen et non une fin.

Pour cela, d’autres mesures doivent rester au programme : tests, traçage, isolement, gestes barrières doivent continuer à changer l’histoire naturelle à long terme d’une épidémie qui n’a pas encore dit son dernier mot.

Dr Philippe Tellier

Référence
Moore S et coll. : Vaccination and non-pharmaceutical interventions for COVID-19: a mathematical modelling study. Lancet Infect Dis. 2021 : publication avancée en ligne 18 mars. doi: 10.1016/S1473-3099(21)00143-2.

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (9)

  • C'est mathématique !

    Le 25 mars 2021

    Des fois on se pose la question si l'épidémiologie prédictive n'est pas aux mathématiques, ce que l'astrologie l'est pour l'astronomie.

    Dr Yohannes Negesse

  • Etre extrêmement prudent sur les "conclusions"

    Le 26 mars 2021

    Les modèles ne fournissent pas de résultats scientifiques mais des conjectures dont l'expérience montre qu'elles sont erronées dans l'immense majorité des cas. Ces sacro-saints modèles sont par essence très réducteurs ne pouvant pas prendre en compte l'intégralité de la complexité du monde réel et bien entendu l'ensemble des facteurs d'influence mal connus ou inconnus, sans compter la nature plus ou moins arbitraire des (trop) nombreuses hypothèses préalables. Il convient, à mon sens, d'être extrêmement prudent sur les "conclusions" des simulations.

    T. Desitter (Biologiste)

  • Modélisations constamment fausses

    Le 26 mars 2021

    Les modèles de prédiction n'ont aucune pertinence au-delà d'une durée de 7 jours. Les modélisations de l'Impérial Collège à 3 mois, concernant l'épidémie de Covid 19 se sont avérées constamment fausses. D'après de nombreux auteurs travaillant sur les modélisations, les paramètres sont trop nombreux pour aller au-delà d'une semaine; nous sommes dans une situation semblable aux prédictions météorologiques.

    Dr Alain Siary

Voir toutes les réactions (9)

Réagir à cet article