La désaffection de l’hôpital public mine son fonctionnement

Paris, le mardi 26 octobre 2021 – L’inquiétude suscitée par la perspective de l’application dès le 27 octobre d’un contrôle strict du plafonnement de la rémunération des médecins intérimaires dans les hôpitaux est révélatrice de la crise des vocations que connaissent les hôpitaux publics. Si le gouvernement a finalement choisi de temporiser, les profonds dommages de cette désaffection dont souffre la fonction publique hospitalière demeurent sans réponse.

L’illusoire parenthèse enchantée de la Covid

Les alertes sur la multiplication des départs remontent à avant l’épidémie de Covid. La pandémie a cependant aggravé la tendance. Ce n’est pas tant l’obligation vaccinale qui est en cause, même si ses conséquences ont beaucoup été redoutées, que l’amertume éprouvée par beaucoup face à l’absence de changements en profondeur. Les témoignages convergent pour constater que les tensions exceptionnelles affrontées en 2020 par les hôpitaux ont mis en évidence la possibilité d’un assouplissement des organisations et d’un allègement des contraintes administratives et même financières. Las, dès que la situation épidémique s’améliore, le retour aux anciens réflexes et aux mauvaises habitudes est systématique, suscitant colère et déception, qui s’ajoutent à la sensation d’une absence de reconnaissance. Alors beaucoup partent.

L’activité hospitalière limitée

Ainsi, en septembre, plusieurs syndicats déjà avaient sonné l’alerte. Le Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI) CFE-CGC et l’Association des médecins urgentistes de France faisaient ainsi le constat similaire d’une vague inédite de départs. La semaine dernière, ce fut au tour de la Fédération hospitalière de France de tirer la sonnette d’alarme.

Ainsi, le taux d’absentéisme oscille autour de 10 %, tandis que la part de postes vacants (hors médecins) frôle les 5 %, avec des tensions plus fortes en ce qui concerne les métiers d’infirmiers et d’infirmiers spécialisés. Une proportion qui suffit, en raison de la disparité des situations territoriales, à mettre en péril le fonctionnement de certains services. « Sans être catastrophique, cette situation limite l’activité hospitalière et ne permet pas de répondre à la demande de rattrapage de soins qui est née de la crise sanitaire », a notamment remarqué Zaynab Riet, déléguée générale de la FHF. Les difficultés s’observent également dans la complexité de trouver des remplaçants. « Au lieu, par exemple d’attendre deux semaines pour organiser un remplacement, il faut attendre un mois, parfois six semaines, ce qui, évidemment, est une source de désorganisation dans l’établissement » décrit Zaynab Riet. On constate par ailleurs que les jeunes recrues peuvent être facilement découragées. « Sur la centaine d’infirmières recrutées cet été, on a déjà, au mois d’octobre, une quinzaine qui nous font part de leur souhait de partir avant la fin de l’année », témoigne ainsi dans 20 minutes Thierry Brugeat, coordonnateur général des soins du CHU de Reims.

Tous touchés, même la Pitié

Tous les établissements sont concernés. Ainsi, si la question de la régulation de l’intérim a mis sur le devant de la scène la situation de nombreux centres hospitaliers de taille moyenne, les CHU ne sont pas nécessairement épargnés. Le Monde a ainsi consacré un reportage à la Pitié-Salpêtrière qui ne compte plus les lits fermés faute de professionnels en nombre suffisant. Le chef du service de réanimation médicale, Alexandre Demoule explique ainsi que depuis le début de l’été, l’unité a vu partir la moitié des aides-soignantes et des infirmières : « Je n’ai jamais vu autant de personnes qui partaient. Je suis frappé », admet-t-il.

Un phénomène non chiffré

La désaffection pour l’hôpital public concerne en outre tous les métiers et d’abord les médecins. Si l’on sait qu’autour de 30 % des postes sont vacants et que certaines spécialités connaissent des tensions plus importantes (telles l’anesthésie et la réanimation, mais aussi la psychiatrie ou la chirurgie orthopédique), il n’existe pas de données précises sur les départs. Mais l’on sait que toutes les spécialités peuvent être exposées. Ainsi, à Arras, le service de cardiologie du centre hospitalier a perdu depuis longtemps l’espoir d’afficher complet. « On n’a jamais atteint les dix médecins dont on aurait besoin, mais, depuis plusieurs années, on est encore descendu d’un cran dans le manque d’effectif », résume dans Le Monde, le Dr Géry Hannebicque, chef du service. Ce dernier voit ainsi parallèlement partir des praticiens à la retraite et de jeunes médecins qui choisissent la souplesse du privé. Aussi, si les quelques suspensions entraînées par la vaccination obligatoire n’ont pas constitué de catastrophe en elles-mêmes, elles ont suffi à fragiliser des situations déjà tendues.

C’est notamment le cas dans de nombreux établissements hébergeant des personnes âgées dépendantes dont 31,1 % des directeurs assurent être à au bord d’un risque de « rupture d’accompagnement ».

Épuisement professionnel

Comment expliquer cette fuite ? La rémunération bien sûr est un motif important, notamment pour les médecins qui s’orientent vers le privé (ou vers l’intérim). Cependant, elle est loin d’être l’unique motivation. Le poids de l’épuisement professionnel est ainsi souvent signalé. La présidente du syndicat national des médecins remplaçants hospitaliers expliquait ainsi déjà fin 2019 : « En majorité, ces médecins ont une cinquantaine d’années et ont préféré l’intérim au burn-out, voire au suicide. Chez les jeunes aussi, on sent cette tendance à vouloir vivre un peu, après des études harassantes. Or, il est évident que l’on reste davantage maître de son planning en intérim ». Les témoignages recueillis ces dernières semaines confirment cette volonté d’échapper à la lourdeur administrative et le désir de pouvoir mieux gérer son emploi du temps. Le poids de la permanence de soins est également signalé : « Il n’y a plus la notion un peu sacerdotale de la fonction que nous avions, alors, au bout de quelques années, les sirènes du privé se font de plus en plus fortes, et ils partent, pour être mieux rémunérés, mais surtout pour ne plus avoir les contraintes de la permanence des soins » résume à Arras Géry Hennebicque qui continue pour sa part à assurer deux ou trois gardes par semaine. Le rapport conduit par Olivier Véran il y a quelques années indiquait encore que les médecins intérimaires ont des profils très variés : on recense 20 % de jeunes, 25 % de mères de famille, 25 % de retraités et 30 % de « professionnels » de l’intérim.

Cette crise des vocations aux visages multiples ne semble en tout cas ne pas avoir trouvé de réponses dans les avancées du Ségur pourtant si régulièrement vantées par le gouvernement. Il s’agit sans doute d’un enjeu majeur de la future campagne électorale.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Chère gestion

    Le 26 octobre 2021

    Les entrepreneurs ont été remplacés par des gestionnaires...c'est tout le drame du fonctionnement des grands hôpitaux soumis aux ukases d'une administration pléthorique qui ne rêve que de procédures et de rationalisation. Les initiatives de progrès médical ne sont pas appréciées. Pendant l'épidémie les médecins ont repris la main, les gestionnaires ont été complètement dépassés à tous les niveaux mais hélas, ils sont toujours là...et toujours aussi nuisibles. C'est déprimant...

    Dr Astrid Wilk

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