Fresques de salle de garde : la triste victoire des censeurs

Vannes, le vendredi 10 novembre 2023 – Jugée sexiste, une fresque de salle de garde va être effacée et ce malgré l’opposition des internes.

C’est un débat que certains considèrent, sans mauvais jeu de mot, comme d’arrière-garde et sans grande importance à l’heure où l’hôpital s’enfonce dans la crise. Mais le débat en cours depuis quelques années sur la nécessité ou non d’effacer les fresques de salle de garde, ces dessins parfois pornographiques qui ornent les salles de repos des hôpitaux français, interrogent nos conceptions contemporaines de la liberté d’expression, du sexisme et du puritanisme et dépassent le cadre de nos hôpitaux.

S’opposent ainsi ceux qui considèrent que ces fresques jugées sexistes n’ont plus leur place dans nos établissements de santé à l’heure de MeToo et de la lutte contre les violences sexuelles et ceux qui estiment que ces dessins constituent le dernier vestige d’un esprit carabin malheureusement disparu mais à haute valeur cathartique pour des médecins Cette lutte des anciens et des modernes, où ce sont paradoxalement ces derniers qui se montrent les plus puritains, vient de connaitre un nouvel épisode à l’hôpital de Vannes.

Des fresques anachroniques ?

L’affaire commence par l’envoi d’une lettre anonyme, ce qui ne manquera pas de raviver les comparaisons, parfois hasardeuses, entre le « wokisme » et le totalitarisme. Dans cette lettre adressée au ministère de la Santé et à l’Agence Régionale de Santé (ARS), les auteurs qui se présentent comme des internes de l’hôpital de Vannes demandent que la fresque pornographique qui orne depuis 2012 la salle de garde de l’établissement soit effacée. Selon les journalistes de Ouest France, la fresque représente un médecin en plein ébat avec une femme, entouré de trois autres praticiens exhibant leurs attributs masculins.

Pour les auteurs de la lettre, ces dessins « n’ont plus rien à faire dans un hôpital en 2023 ». Ils reprochent à la direction de l’hôpital de ne pas avoir pris conscience « du caractère problématique de cette fresque dans un cadre professionnel » et lui demande de se conformer à la réglementation en vigueur. Dans une circulaire en date du 17 janvier dernier, la direction générale de l’offre de soins (DGOS) a en effet ordonné à tous les établissements de santé d’effacer ce type de dessin à caractère pornographique. Avant cela, plusieurs fresques de salles de garde dans divers hôpitaux français avaient dû être effacées à la demande du juge administratif.

Quand la minorité agissante impose ses vues à la majorité silencieuse

Face à la pression des censeurs, la direction a finalement cédé et le Dr Cédric Pépion, président de la commission médicale d’établissement (CME), a annoncé ce mardi que la fresque allait bel et bien être effacée. L’anesthésiste ne cache pour sa part pas son désarroi, pris entre la volonté de respecter les traditions et celle de prendre en compte le changement ambiant des mentalités.

« Cette fresque s’inscrit dans cette lignée de fresques dites de carabins, une tradition centenaire qui disparait lentement, mais il est sans doute temps de les retirer ou de les conserver hors des regards » commente le médecin, qui regrette cependant les méthodes des censeurs, qui ont préféré lui adresser une lettre anonyme plutôt que d’exposer le problème en public. « Il nous faut trouver un équilibre entre l’obligation de lutter contre toute forme d’atteinte à la dignité et de conserver des lieux de vie personnalisés pour les étudiants en médecine, sans empêcher la perpétuation d’une certaine tradition étudiante ».

Si certains considéreront que la disparition de cette fresque marque une victoire pour la dignité des femmes, ce n’est assurément pas une victoire pour la démocratie à l’hôpital. En effet, la direction de l’hôpital s’était déjà interrogée il y a quelques mois sur l’opportunité de conserver cette fresque et avait interrogé les internes sur la question. Ces derniers avaient voté à 73 % pour la conservation de la fresque, un vote massif qui n’aura finalement pas pesé bien lourd face à la pression des censeurs. Cette affaire constitue donc un nouvel exemple (et ils sont nombreux dans l’Histoire) qu’une minorité agissante peut imposer ses vues à la majorité silencieuse.

On nous permettra en tout cas de regretter, comme nous avons déjà pu le faire dans de précédents articles sur le sujet, qu’au nom d’un combat louable contre les violences faites aux femmes, on en vienne à adopter une position pudibonde réactionnaire et à faire disparaitre des traditions sommes toutes inoffensives.

Quentin Haroche

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Vos réactions (5)

  • Futile?

    Le 10 novembre 2023

    Ils n'ont rien d'autre à faire, les censeurs ? Les fresques de salle de garde concernent ceux qui y sont, pas le public. Consternant...

    Dr A. Wilk

  • Quel triste dénouement

    Le 13 novembre 2023

    Comme vous le dites si bien M. Haroche, ce n'est pas la première fois qu'une minorité agissante s'impose face à une majorité plutôt impuissante que silencieuse. Les études et la pratique médicale perdent, petit à petit, morceau par morceau, cette magie qui faisait le contre-poids de la charge de travail.

    Dr L. Petroviciu

  • Cause toujours

    Le 15 novembre 2023

    La vague (sans grand interêt) ne doit pas faire ignorer le courant .
    Nième illustration de la primauté ... du mille feuille des minorités braillardes éclairées (paradoxalement "carnivores")

    La réponse "herbivore" de la majorité , des président(e)s de CME , des gouvernances et Agences est la plus consternante : Crainte puérile des réseaux ? Moi non .
    Elle pourrait être toute autre : Je vous entend , cause toujours car je m'en fou . Si Inaudible que cela?
    Un message enfin clair pour les éveillé(e)s , "Zadeux" , Cracheur(se) de feux et dresseur(euses) de chien(nes)
    "Ringard - Facho" ? : pourquoi pas . Mais éveillé aussi et de parole tout aussi libérée
    Qui a oublié " Notre dame des Landes ? "

    Dr J-P Bonnet

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