La mortalité liée à la Covid est-elle sous-évaluée en France ?

Paris, le mercredi 14 avril 2021 - L’imprécision des chiffres établissant le nombre de personnes infectées par SARS-CoV-2 est une donnée acquise depuis le début de l’épidémie, les limites du dépistage étant bien connues. A contrario, beaucoup voulaient voir dans le nombre de décès quotidiennement recensé une information plus robuste, offrant un outil pour l’évaluation de l’épidémie et la comparaison des situations entre les pays. En réalité, il est apparu rapidement que compter les morts n’était pas si simple !

Quand la mort rode, la Covid est parfois là

C’est que l’on constate à nouveau aujourd’hui alors que la barre symbolique des 100 000 décès en France devrait être dépassée dans 24 à 48 heures, tandis que les 3 millions de décès officiellement enregistrés par l’Institut John Hopkins dans le monde devraient être atteints dans une dizaine de jours. Ces chiffres pourtant ne reflètent qu’imparfaitement la réalité. A l’occasion d’un séminaire sur la mortalité du Covid-19, cité par Le Monde, le démographe et épidémiologiste Jean-Marie Robine (INSERM, CépiDc) a présenté les résultats de l’analyse de 97 % des certificats de décès de mars à novembre 2020 et de 90,6 % de ceux de décembre. Ils montrent que la Covid est mentionnée comme cause principale ou associée dans 75 732 certificats, un chiffre plus élevé que les  64 632 décès recensés entre mars et décembre 2020 par SPF. Faut-il nécessairement en conclure comme certains l’assurent que la mortalité liée à la Covid est sous-estimée en France ?

Mourir avec la Covid ou mourir de la Covid

Bien sûr, Jean-Marie Robine rappelle que la comptabilisation et l’analyse des décès par SPF pêche par plusieurs écueils «  La surveillance ne tient pas compte des morts à domicile. Ensuite, Si-Vic ne comptabilise pas les décès dans les unités de soins de longue durée [USLD], soit 30 000 lits d’hôpitaux en France. Or, les patients des USLD sont particulièrement fragiles et sensibles aux maladies opportunistes. Les décès survenant aux urgences, dans les services de psychiatrie et de soins de suite et de réadaptation ne sont pas bien dénombrés, ce qui sous-estime beaucoup de cas nosocomiaux. » Cependant, l’écart observé entre les analyses de l’INSERM et les chiffres de SPF est probablement également le reflet de ce qui a été beaucoup signalé : la Covid n’est pas systématiquement la cause première du décès et s’ajoute souvent à un état de santé très défavorable qui seul, même sans infection par SARS-CoV-2, aurait très probablement conduit à une mort prochaine.

Pléthore de chiffres impuissants à répondre aux questions

L’observation de l’écart entre le nombre de certificats portant la mention « Covid » et le nombre de décès rapporté par SPF pourrait donc être le signe, plus que d’une sous-évaluation, d’une prise en considération des causes multifactorielles des décès. Pourtant, on peut plutôt suspecter l'inverse dans les chiffres de SPF (même en tenant du compte du fait qu’un certain nombre de décès à domicile ou dans les USLD passe sous les « radars » de SPF). C’est en tout cas ce que suggéraient des démographes de l’Institut national des études démographiques qui indiquaient dans le Monde que  la France apparait comme « un cas particulier, avec des morts dues à la pandémie bien supérieures au bilan global des décès : dans la plupart des autres pays, c’est l’inverse ». L’INED notait de fait que parmi les décès comptabilisés dans le bilan 2020 (un bilan qu’eux-mêmes évalue à 68 000 pour bien tenir compte des morts non repérées par SPF), figurent au moins 13 000 personnes dont on peut considérer qu’elles seraient mortes d’une autre cause. Il est cependant également probable que certaines autres causes de mortalité aient légèrement diminué en 2020 sous l’effet du confinement ou d’une épidémie de grippe quasiment inexistante, tandis qu’une hausse naturelle de la mortalité sous l’effet du vieillissement de la population serait probablement survenue même sans l’épidémie. On pourrait encore ajouter, même s’il ne doit pas être exagéré, qu’il n’est pas impossible qu’ait existé un biais de notification lié à la très grande médiatisation de la Covid. Ainsi, que ce soit les chiffres de SPF, ceux de l’INSERM ou les données de surmortalité, tous présentent des limites diverses pour approcher de la façon la plus exacte possible le nombre de morts provoquées directement par la Covid. C’est ainsi un truisme que de rappeler que les 55 000 décès supplémentaires par rapport à 2019 ne correspondent certainement pas exactement à 55 000 décès directement liés à la Covid). Par ailleurs, il semble que l’écart constaté entre les analyses de l’INSERM et SPF sont plus certainement révélateurs de leurs différences de focus (l’INSERM se concentre sur tous les certificats où la Covid est mentionnée quand SPF retient les décès hospitaliers et en EHPAD pour lesquels la Covid a été retenue comme cause première) que d’une sous-estimation caractérisée de la mortalité liée à la Covid.

Des minimisations caractérisées dans certains pays

Au-delà de ces discussions démographiques, en France, comme pour chaque pays, c’est donc apparemment l’analyse de la « sur-mortalité » (même si nous l’avons signalé elle n’est pas un indicateur sans nuance) qui doit primer pour tenter d’évaluer l’impact de l’épidémie, bien plus que le nombre de morts « affichés » par les bilans officiels ou retrouvés grâce à l’analyse des certificats. Or, ce filtre de la surmortalité met en évidence des indices clairs pour suggérer que dans certains états les bilans officiels ont été minorés. Ainsi, par exemple, en Serbie, la surmortalité de ces douze derniers mois atteint 15 000 décès, alors que le gouvernement ne recense officiellement que 5 270 morts de la Covid. D’une manière générale, il existe un très probable phénomène de minimisation dans certains pays caractérisés par une certaine opacité dans leurs données officielles (Chine, Russie…) ou par des faiblesses structurelles (pays d’Afrique et dans une moindre mesure d’Amérique du Sud). On sait également que l’épidémie n’a pas été sans effet (modéré) sur l’espérance de vie dans les pays riches, tandis qu’elle a également creusé les inégalités : aux Etat-Unis l’espérance de vie déjà moindre des minorités ethniques a ainsi été davantage diminuée que celle des blancs.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (2)

  • Quelle conclusion?

    Le 18 avril 2021

    Avec un tel titre on s'attendait à une conclusion étayée par des chiffres concernant la France. Or la conclusion porte sur les autres pays et encore.
    Si l'on se réfère à un article de CH du 18 03 : "Surmortalité et Covid-19 : une exception française ?" la réponse est "non la mortalité par covid n'est pas sous évaluée au contraire". Pour mon cas personnel ma mère 88 ans est décédée le 29 03 alors qu'elle était en ehpad, qui était déclaré "covid+" à la suite de 2 tests + dans l'établissement qui n'avait que 2 tests en tout; donc tous les morts suivants ont du être déclarés covid et ça doit être le cas dans beaucoup d'établissements et d'hôpitaux par solution de simplicité même en cas de comorbidités ...la mortalité a plutôt du être surévaluée. Comme vous le dites compter les morts n'est pas si simple et le plus simple n'est il pas de les étiqueter covid ?

    Anne Levry (Pharmacienne)

  • Confus

    Le 19 avril 2021

    Bref ce n'est pas simple...si on ajoute des retards de prise en charge de cancers par ex cela rajoute de l’imprécision ... 2 dans mon entourage,un s'en sort bien (7 mois entre la biopsie révélatrice et l’opération chirurgicale !), par contre une voisine vient de décéder cette semaine d'une reprise d'un cancer du sein, les examens ayant été très retardés post confinement ...personne ne peut savoir si l'issue n'aurait pas été identique, disons qu'elle aurait eu plus de chance sans les retards covid.

    Simone Milesi

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