Bas les masques : la politique comme depuis toujours avant la science ?

Paris, le samedi 19 février 2022 – Tout en observant une grande prudence, en raison des incertitudes constantes concernant l’évolution de l’épidémie de SARS-CoV-2, tant le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal que le ministre de la Santé, Olivier Véran ont évoqué la possibilité que l’obligation du port du masque dans les lieux clos puisse être levée vers la mi-mars. Cette suspension pourrait concerner jusqu’aux transports en commun et les écoles. L’annonce suscite un mélange de circonspection, d’espoirs et de critiques.

Déjà ?

Ces premiers signes d’un possible relâchement ont par exemple donné lieu au lancement sur Twitter d’un hashtag proclamant #Ouiaumasque. Il s’agissait de rappeler l’importance de ne pas abandonner trop rapidement cette protection à la fois individuelle et collective. Les promoteurs d’une prolongation du port du masque mettent en avant l’impact limité de cette mesure sur les libertés individuelles et son rôle pour protéger les plus fragiles (notamment les personnes immunodéprimées chez lesquelles la vaccination est peu efficace). Parallèlement, certaines chaines de télévision ont recueilli le témoignage de ces Français qui assurent que la fin de l’obligation n’entraînera pas de changement de leurs habitudes. La perspective d’une disparition du masque dans quelques semaines est de fait surprenante : il y a encore une dizaine de jours, une telle option ne semblait en effet guère envisageable avant l’été, notamment à l’école. Elle est d’autant plus surprenante que certains avaient parfois pu dessiner un monde où le masque demeurerait un outil du quotidien, notamment dans les transports en commun. L’étonnement suscité par les déclarations des responsables politiques témoigne en outre de la crainte que peut inspirer chez certains le retour à la vie d’avant que nous évoquions la semaine dernière dans ces colonnes.

L’objet incontournable

Le masque a revêtu une charge symbolique si forte depuis deux ans que sa fin programmée est nécessairement appréhendée comme une étape majeure. Qu’il s’agisse de se comparer avec les pays étrangers, de juger l’attitude du gouvernement, de s’interroger sur ce qui fonde la science ou encore de parler de liberté, le masque a toujours été au cœur du débat. On se souvient ainsi comment a été beaucoup répété que dans les pays Asiatiques la compliance au masque était infiniment meilleure que celle observée dans nos contrées… oubliant souvent que dans les pays cités le masque est utilisé par les personnes infectées ou pour se protéger de la pollution et non comme un dispositif généralisé.

Apprentissage (raté) du doute

Bien sûr, le masque a d’abord surtout été l’objet du scandale quand a été découverte la pauvreté du stock français. Très vite le gouvernement a été suspecté d’avoir minimisé l’efficacité du dispositif pour masquer ses insuffisances. Cependant, les théories développées ont été parfois remises en question. Ainsi, pendant l’été 2020, sur le site Agora Vox, l’essayiste Sylvain Rakotoarison remarquait : « Beaucoup de personnes, j’ai été tenté d’en faire partie, imaginaient que le gouvernement avait adapté la "doctrine" au champ du possible, et à cause de la pénurie de masques, le gouvernement aurait donc dit que ce n’était pas nécessaire. C’est Claude Weill, éditorialiste de "Nice-Matin" qui m’a convaincu qu’il fallait voir le problème à l’envers. Il pense que c’est parce que c’est au contraire la doxa française qui voulait que le masque était inutile pour le grand public qui a entraîné cette pénurie de masques, parce que l’État n’a pris en compte que les personnels soignants et les malades et pas toute la population dans ses stockages, commandes, etc. On laissera les commissions d’enquête parlementaires conclure à ce sujet qui est aussi délicat qu’épineux, mais cette hypothèse paraît la plus vraisemblable. L’un des signes de cette doxa française, c’est que pendant plusieurs semaines, elle n’a pas été défendue seulement par le gouvernement, mais aussi, indépendamment, par de nombreux médecins chefs de service qui sont rarement des personnes qui cèdent facilement aux influences de l’État (au même titre que les mandarins d’autres corps de métier, journalistes, enseignants, etc.), l’indépendance intellectuelle de cette profession n’est pas discutable. Et si elle a été ainsi défendue par eux, c’est parce qu’ils n’ont jamais appris que cela. En d’autres termes, en mars, le gouvernement ne leur a pas dit : "dites que cela ne sert à rien car sinon, il n’y en aurait pas assez" (avec le nombre de médecins, on l’aurait su), mais c’est plutôt eux qui auraient dit au gouvernement cette doxa car ils l’avaient toujours appris comme cela ». C’est ainsi que dès les premières questions sur les masques, non pas seulement la controverse scientifique, mais plus encore le doute scientifique et la difficulté d’apporter certaines preuves solides dans des contextes aussi complexes s’imposait sur le devant de la scène. Un doute qui justifiait la nuance et la prudence mais qui n’a pas toujours su guider de façon pertinente les discours.

Anti masques et antivax : mêmes combats

Concernant les masques, le doute n’a subitement plus été audible. Ainsi, très vite, tenir un discours s’interrogant sur les limites de l’efficacité du masque (qui plus est dans les conditions non optimales où il est parfois porté) a été assimilé à la défense de positions complotistes. D’ailleurs, sur le site The Conversation, Mélissa Fox-Muraton (Professeur de Philosophie, Groupe ESC Clermont) rappelait également en 2020 : « Une récente étude française a montré que les individus qui rejettent le masque adhèrent plus fortement aux thèses conspirationnistes que l’ensemble de la population française. 90 % des anti-masques (contre 43 % sur l’ensemble de la population française) pensent par exemple que le ministère de la Santé s’est allié aux compagnies pharmaceutiques pour cacher la nocivité des vaccins. Les anti-masques sont très actifs sur les réseaux sociaux où un grand nombre de fake news sur le port du masque ont été activement relayées. D’après eux, le masque serait inutile, voire même carrément dangereux pour la santé. Inutile car le maillage ne serait pas adapté et laisserait passer le virus. Dangereux car il diminuerait l’apport d’oxygène dans le sang, augmenterait l’inhalation de toxines, détériorerait le système immunitaire ou activerait des rétrovirus dormants déjà présents dans l’organisme. C’est évidemment faux comme l’explique en détail cet article de l’AFP. D’autres vont encore plus loin. Le port du masque serait « un rituel des pédo-satanistes » comme le prétend par exemple Eve Engerer, récemment radiée de l’Ordre des médecins, ou le groupe QAnon ». Difficile, il est vrai, face à de telles inepties de risquer d’être rangé du côté des anti-masques. Certains pourtant osent. Ainsi, le Dr Jean-Claude Grange (auteur du blog docteur du 16) n’a pas hésité, à l’instar de l’hématologue américain Vinay Prasad à signaler les biais importants d’une récente étude présentée par les CDC et censée confirmer les bénéfices indiscutables du masque. De son côté, le Dr Gérard Kierzeck dans le Figaro, cette semaine, relève : « Le variant Omicron est sans commune mesure avec les souches précédentes, le pic épidémique est derrière nous et, encore une fois, nous faisons face à un virus respiratoire qu'il est illusoire de vouloir stopper avec des masques ».

Paternalisme à circulation virale variable

Au-delà de ces questions scientifiques (qui restent majeures), d’un point de vue « politique », il sera difficile de déterminer si c’est l’ancienne doctrine médicale qui a conduit le gouvernement à négliger notre stock de masques ou si c’est parce qu’il l’avait négligé qu’il a mis en avant cette position. Une chose est sûre, le masque a symbolisé le paternalisme du gouvernement. Car sans remords, ni explications, celui que l’on avait quasiment interdit aux Français est devenu en quelques semaines une obligation, tandis que toute rébellion était assimilée à une position antiscience et irresponsable. Ce paternalisme certain du gouvernement est aujourd’hui à mettre en lumière avec la petite phrase cette semaine du professeur Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique, qui considère qu’il est temps que les Français puissent « gérer eux-mêmes leur vie en fonction du niveau de l’épidémie ». Difficile de comprendre pourquoi en d’autres périodes où le « niveau de l’épidémie » était pourtant bien inférieur à celui d’aujourd’hui, une telle approche n’a-t-elle pas pu être prônée.

La liberté a-t-elle été masquée ?

C’est sans doute parce que au plus haut sommet de l’Etat et pour un très grand nombre d’observateurs, il n’a jamais été considéré que le masque puisse réellement être considéré comme une entrave à la liberté (à la différence du confinement). D’ailleurs, sur cette question de philosophie politique, les débats ont été nombreux et houleux. Mélissa Fox-Muraton a tenté de le trancher en notant : « A quelle liberté l’obligation du port du masque porterait-elle atteinte ? Certainement pas à celle d’aller et venir, puisqu’il est tout à fait évident que la libre circulation des personnes est possible (et même renforcée tant que la mesure permet d’éviter un nouveau confinement) par cette mesure de prophylaxie. Certaines des voix qui s’élèvent contre le port du masque suggèrent que cette obligation porterait atteinte à leur liberté d’expression, de conscience ou de vie privée. (…) À l’heure actuelle, toute question de choix est immédiatement appropriée dans un discours sur la liberté individuelle. Ce faisant, cependant, l’on oublie souvent que la liberté n’est pas l’absence de toute contrainte ou l’autodétermination absolue, mais que nos libertés existent dans une sphère sociale et politique, et sont de ce fait limitées par celles des autres. (…) Selon d’aucuns, cette obligation constitue une ingérence de la part des pouvoirs publics sur leurs choix personnels, une forme de paternalisme qu’ils estiment inacceptable. C’est à chacun, ils disent, de décider s’il veut se mettre en danger, prendre le risque de tomber malade. Ce n’est pas le rôle de l’État d’intervenir dans les choix et les préférences. Si un tel argument est recevable, ce type de raisonnement n’est valable que dans les cas où les choix et préférences ne comportent aucun tort commis à l’égard d’autrui, et n’entraînent aucune restriction de ses droits ou libertés fondamentales. Dans le cas du port du masque, pourtant, il ne s’agit pas d’une obligation de se protéger, mais d’une mesure visant la protection des autres, et surtout les plus vulnérables au sein de notre société » expose-t-elle avant de marteler : « La liberté absolue, c’est la responsabilité absolue (…). Rappelons, (…) que même les penseurs qui ont défendu une conception beaucoup plus radicale de la liberté humaine, comme Jean Paul Sartre qui affirmait que la liberté était la possibilité de se choisir indépendamment des contextes politiques ou des normes, n’ont jamais soutenu que l’exercice de la liberté était sans contrainte. Pour Sartre, notamment, la liberté absolue va de pair avec la responsabilité absolue. C’est parce que l’homme est libre qu’il est responsable, et Sartre précise que cela ne veut « pas dire que l’homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu’il est responsable de tous les hommes. » Aucune norme, aucune loi, aucune institution ne peut nous dire ce que nous devons faire, ce qui est juste. Cependant, nos actions et nos choix impactent les autres qui nous entourent, et c’est précisément parce que ces actions sont libres que nous devons répondre de leurs conséquences. Autrement dit, une conception radicale de la liberté implique une conscience accrue du fait que nous tenons la vie (et la liberté) de toute autre personne entre nos mains. Quelle que soit notre conception de la liberté, aucun argument juridique ni moral ne permet de soutenir l’idée que l’obligation du port du masque serait contraire à cette liberté ».

L’égoïsme des uns et des autres

Epousant cette argumentation philosophique, beaucoup ont ainsi insisté sur la « responsabilité » que représente le port du masque, allant jusqu’à le comparer au préservatif (même si l’efficacité du préservatif pour éviter les maladies sexuellement transmissibles est bien plus robustement établie). Poursuivant cette logique, « l’égoïsme » des réfractaires au masque a été fustigé. Pourtant, pour certains, s’agissant du masque imposé aux enfants, l’égoïsme concernerait peut-être plus certainement ceux qui imposent sans sourciller le port de cette protection. C’est par exemple le point de vue défendu par l’essayiste Samuel Fitoussi dans plusieurs textes concernant le masque pour les plus jeunes. Dans une tribune publiée par le Figaro fin 2021, il s’interroge : « À partir de combien de vies sauvées par an devient-il acceptable de faire porter à 13 millions d'enfants un masque toute la journée ? » après avoir fait remarquer : « Rappelons que tout n'est pas bon pour sauver des vies. Plusieurs milliers de Français meurent sur la route chaque année, chiffre que nous pourrions considérablement réduire en divisant par deux toutes les limites de vitesse. Mesure que personne ne propose, puisque nous jugeons que ses bénéfices seraient inférieurs à ses coûts sociaux » et avant de conclure : « Cela fait donc deux ans que nous imposons aux enfants de se sacrifier pour un virus contre lequel ils ne sont pas à risque. Aujourd'hui, pouvons-nous continuer à leur infliger des contraintes pour réduire le risque d'adultes qui choisissent de ne pas se vacciner ou qui souhaitent pour eux le risque zéro ? Et tant que le risque de saturation des hôpitaux n'est qu'hypothétique, la réduction de l'affluence hospitalière peut-elle être un objectif collectif légitime ? Les hôpitaux doivent être au service des Français et non les Français (et encore moins les enfants) au service des hôpitaux. Après deux ans de pandémie, l'égoïste n'est peut-être plus l'adolescent qui enlève son masque mais l'adulte qui veut continuer à le lui imposer ».

Quand les orthophonistes ne s’entendent pas

Un tel raisonnement est évacué par ceux qui d’une part martèlent que le risque n’est pas anodin pour les enfants et au-delà affirment que le masque n’a aucune conséquence sur les plus jeunes, même si ce sujet aussi (l’impact du masque sur les apprentissages notamment) les controverses ont été infinies et perdurent encore. Ainsi, la Fédération nationale des orthophonistes (FNO) vient-elle de publier un communiqué pour rappeler que l’affirmation selon laquelle le masque serait délétère pour l’apprentissage de la lecture ou l’acquisition du langage défendue récemment par le Collège national des orthophonistes ne reflète nullement la position majoritaire de ces spécialistes…

Après la peur mauvaise conseillère, la lassitude ?

Avec cette énième controverse scientifique, il apparaît une fois encore combien le masque est d’abord un instrument politique, comme l’affirme Samuel Fitoussi en ce qui concerne les enfants. D’ailleurs, les perspectives ouvertes cette semaine par Gabriel Attal et Olivier Véran ont ainsi été commentées par l’épidémiologiste Dominique Costagliola et par d’autres : « Ce serait une décision politique et non scientifique » compte tenu du contexte électoral. Cependant, même si l’influence de ce dernier ne doit certainement pas être méconnue, le fait que dans tous les pays du monde, un mouvement similaire s’observe témoigne qu’il en est probablement du masque comme de l’épidémie en général : la lassitude pourrait avoir fini par vaincre la peur. L’histoire nous dira laquelle de ces deux émotions est la plus mauvaise conseillère.

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Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • Protection des autres

    Le 19 février 2022

    Je pense que 90% des français (et pas tellement moins des médecins probablement) pensent que le masque leur apporte une protection individuelle, alors que le masque chirurgical protège essentiellement les autres de soi. C'est sa fonction première : éviter que le chirurgien crache dans la plaie opératoire. le masque chirurgical n'est pas un EPI.
    Comme personne n'a osé faire (ou au moins publier) des stress test : exposition volontaire avec ou sans masque : on ne sait pas le niveau de protection apporté par les masques.
    Il n'est certainement pas très élevé comme le montre les études sur les hamsters.

    Dr Jean-Roger Werther

  • Masque politique

    Le 19 février 2022

    Bien Werther : rappelons pour les ignares que le masque simple, dit "chirurgical", est fait pour protéger l'environnement (il protège un peu son porteur , quand même ...) ;

    Les angoissés , les méfiants , les prudents , les informés peuvent porter des FFP2 qui sont faits pour une protection individuelle , avec une saturation au bout de quelques heures (la manière de porter ces masques étant bien sûr très importante).
    Si on considère que l'épidémie est toujours là et que le principal vecteur est l'aérosolisation il faut maintenir le masque, pour soi (masque FFP2) ou pour les autres ( masque simple) .Si on considère que Omicron est LE coupable actuellement, les mesures barrières, dont le masque, sont peu efficaces.
    Donc peu d'intérêt à titre collectif.

    Les données de santé publique confirmeront après coup que le masque n'aura plus d'intérêt , mais il semble logique d'attendre la fin de l'hiver : il reste du Delta et d'autres virus qui sont eux bien arrêtés par le masque.
    Au plan de la morale et de l'éthique , je vois un gros avantage au masque : il nous donne plus de liberté en nous anonymisant. Beau sujet de question de philosophie au baccalauréat !

    Dr F Chassaing

  • Utilité des masques : sait-on jamais ?

    Le 19 février 2022

    Les masques ont fait couler beaucoup d'encre. Ces choses là ont pris tellement de place dans l'univers lié au Covid-19 que finalement peut-être est-ce normal que nous ayons un peu perdu nos repères. Dans certaines contrées on voit que le masque est devenu presque un talisman (une amulette) pour se protéger contre l'infection par le SARS-Cov 2. En effet on voit le masque porté autour du coup, mis autour du bras ou mis comme un bracelet. Bref, finalement pourquoi ne pas l'avoir tout simplement dans la poche pour encore mieux se protéger. contre le virus Passons !

    Maintenant revenant sur le plan strictement médical, est-il possible de concevoir l'utilité du masque chirurgical comme une mesure de protection de soi-même contre les autres, en considérant biologiquement parlant que le masque peut dans une certaine mesure diminuer une éventuelle dose d'inoculum ou charge virale. Bref, la charge virale amoindrie par le masque, serait donc d'une moindre virulence, car non massive, mon système de défense immunitaire pourrait mieux se défendre et contrôler l'infection. Dans la même perspective, infecté et non malade , est-ce-que ce phénomène ne serait-il pas un des moyens nous dirigeant vers cette fameuse "immunité collective".

    De toute façon même si le virus ne "doit pas passer par moi", comme cela est affiché, mais si jamais il doit quand même passer quelque part avant de s'évaporer, est-il concevable de considérer l'utilité des masques FFP2 dans ce sens là (charge virale, volume de l'inoculum). Comme je n'ai pas trouvé une littérature abondante dans ce sens là, mon message est adressé en guise de questionnement.

    Dr Yohannes Negesse

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