Covid et Ukraine : même combat ?

Paris, le samedi 5 mars 2022 – A quasiment deux ans d’intervalle, une allocution présidentielle et quasiment les mêmes mots. « Nous sommes en guerre » nous assurait en mars 2020 Emmanuel Macron alors que débutait la pandémie de Covid sur notre territoire, maladie qui devait provoquer la mort de près de 140 000 personnes dans notre pays. « Nous ne sommes pas en guerre contre la Russie » a insisté mercredi soir le chef de l’Etat. Cette convocation du champ lexical martial pour évoquer un virus aux conséquences certes dramatiques mais néanmoins peu comparables avec les pires désastres guerriers et la prudence d’aujourd’hui pour décrire la situation internationale ne constituent qu’un parallèle parmi d’autres entre le combat contre SARS-CoV-2 et le conflit qui débute aujourd’hui en Ukraine.

La Covid totalement oubliée

Qu’il faille ou non parler de guerre en ce printemps (et qu’il eût fallu l’éviter il y a deux ans ou pas) ce qui est certain c’est que le champ de bataille de l’information qui était quasiment entièrement dévolu à la Covid ces deux dernières années est désormais presque totalement conquis par la guerre en Ukraine. Hier comme aujourd’hui, les autres informations paraissent comme avoir quasiment disparu, les autres conflits armés que connait la planète, comme il y a deux ans les autres épidémies. Cette focalisation de l’information (alors que les chiffres actuels de l’épidémie auraient constitué un état d’alerte permanent il y a encore quelques mois !) a conduit certains à ironiser sur les réseaux sociaux. Qu’allaient donc devenir les médecins qui ont été les vedettes des plateaux ces vingt-quatre derniers mois, soudainement délogés par des généraux à la retraite et des spécialistes de la géopolitique ? Ces remarques veulent clairement fustiger l’attrait (parfois manifeste) de certains praticiens pour la lumière et la forme de pouvoir qu’offrent ces tribunes quotidiennes devant des millions de téléspectateurs.

Les experts ne doivent jamais être les seuls à pouvoir parler

Cependant, beaucoup des praticiens qui sont régulièrement intervenus à propos des mesures à prendre vis-à-vis de l’épidémie ne se taisent pas et évoquent l’offensive russe, donnant lieu à de nouvelles remarques ironiques. Il est vrai que ceux qui s’irritaient de voir que l’on semblait compter en France 67 millions d’épidémiologistes, fustigeant la propension de beaucoup de béotiens à s’exprimer sur la Covid, ne sont pourtant pas aujourd’hui les derniers à tenter de s’exprimer sur la très complexe crise russo-ukrainienne. Cependant, cette critique a des limites. De la même manière que les conséquences de la crise sanitaire ont très largement dépassé le champ strictement médical, légitimant les prises de paroles les plus diverses, ce qui se déroule sous nos yeux en Ukraine doit tous nous interpeller quelles que soient nos compétences en géopolitique. C’est donc légitimement en tant que citoyens que les médecins peuvent (et doivent) s’exprimer sur les événements du monde. Parallèlement, leur expérience de la souffrance et de la maladie leur permet de donner un éclairage utile sur les inévitables enjeux sanitaires d’une guerre.

Interventionnisme militaire vs confinement

Donc les médecins s’intéressent, comme chacun d’entre nous, à l’offensive russe en Ukraine et les lignes de fractures qui s’étaient dessinées pendant l’épidémie semblent renaître de façon marquée. Ainsi, une remarque sur Twitter du professeur Gilbert Deray (connu pour sa défense de la stratégie Zéro Covid) a été beaucoup commentée (prioritairement par ses détracteurs). Dans un message qu’il a ensuite nuancé, il interrogeait il y a quelques jours « L’attitude de Poutine en Ukraine peut-elle être comparée à celle de Hitler en Tchécoslovaquie puis en Pologne ? » avant de se déclarer en faveur d’une intervention de nos forces armées (ce qu’il a ensuite retiré, tout en conservant la comparaison entre Hitler et Poutine). Difficile de ne pas voir dans cette prise de position, une continuité avec ses préconisations concernant la Covid. Il assume d’ailleurs cet interventionnisme qui aurait conscience des sacrifices qu’il entraîne (comme au temps des confinements) en citant sur Twitter l’analyse de Laurent Bibard (Professeur en management, titulaire de la chaire Edgar Morin de la complexité, ESSEC) qui sur le site The Conversation observe : « C’est pour défendre la possibilité d’une véritable douceur, de la tempérance…qu’il faut sans cesse cultiver la lucidité. Être toujours prêt à l’usage raisonnable de la force, lorsque la violence, la bêtise, la barbarie, la tyrannie pointent leur nez ».

Pro Poutine va-t-il devenir le nouvel antivaxx ?

Si le JIM ne se risquera pas à trancher la question (à propos de laquelle il a moins de compétences que sur la pertinence des mesures les plus restrictives face à l’épidémie !), cette prise de position du professeur Deray illustre bien la répétition des mêmes lignes de fracture et des mêmes mécanismes. Le discrédit de la parole de ceux qui s’éloignent, même de façon limitée, du discours qui semble constituer la « doxa », se répète. S’interroger sur les limites du confinement, sur les dérives du passe sanitaire (et plus encore vaccinal) ont ainsi valu à beaucoup d’être rangés dans le rang des complotistes, des antivaccins primaires voire des antisémites. Aujourd’hui, le docteur Wargon note : « J’ai cru que la propagande antivaxx et contre les mesures barrières était due à des intérêts personnels ou à des croyances voire du complotisme. Quand je vais sur les comptes des meneurs, ils sont beaucoup pro russe. Je ne pense pas que leur attitude sur la pandémie soit liée forcément à un gouvernement étranger (ne tombons pas non plus dans le complotisme) mais ça interroge sur leur rapport avec la France, sur leur attitude anti « système », voire leur détestation de notre démocratie qui va largement au-delà de la science ». Bien sûr, à l’instar du docteur Wargon, on ne peut que s’interroger sur les accointances entre les plus farouches antivaccins et ceux qui apportent un soutien indéfectible à la stratégie de Vladimir Poutine. Néanmoins, on peut également redouter qu’une fois encore, ceux qui choisissent une voie nuancée (même si c’est celle aujourd’hui défendue par Emmanuel Macron, comme face à l’épidémie depuis mai 2020) soient rapidement soupçonnés des pires travers. A titre d’exemple, on pressent bien comment de la même manière que les interrogations sur l’origine du virus ont été sévèrement discréditées (avant de devenir un sujet de débat légitime) la reconnaissance de dérives nazis parmi les militaires ukrainiens est assimilée à une reprise aveugle de la propagande russe… alors que les preuves factuelles n’en manquent pas.

Les faits, rien que les faits…

Le journaliste Maximilien Delvallée (Ecole des hautes études en sciences de l'information et de la communication) se désole ainsi « Le traitement médiatique du conflit russo-ukrainien prend la même tournure que celui du COVID. D'un côté le même type de cuistres réclamant des mesures extrêmes (P. Cohen, BHL, Enthoven), de l'autre l'élite, rabrouée en dépit de son expertise (Védrine, de Villepin, Desportes) » ajoutant encore : « A nouveau, comme pendant la crise Covid, la partisanerie, l’ignorance et le manque de travail de certains comptes continue de faire des ravages ». De son côté, le Dr Claudina Michal-Teitelbaum, qui s’est beaucoup exprimée sur la Covid, produisant des analyses s’appuyant sur des sources solides et diverses et prenant des distances avec les interventionnistes les plus passionnés sans cependant nier la dangerosité de la maladie pour les plus âgés et les immunodéprimés, remarque : « Nous nous trouvons encore dans une situation semblable à celle de la pandémie : ambiance de guerre, mais aussi on ne sait pas ce que pensent Poutine ou Biden, comme on ne savait pas ce que le virus allait faire. L’exactitude de l’information factuelle est donc essentielle ». Cette nécessité de se concentrer sur l’information factuelle est indispensable pour éviter une certaine forme de « religion » (terme employée par Maximilien Delvallée). Or, cette dernière n’a pas toujours été évitée face à la Covid et elle est déjà en germe aujourd’hui : la ritualisation des applaudissements à 20 heures renvoie aujourd’hui aux drapeaux ukrainiens qui fleurissent sur les réseaux sociaux, tandis que la « croyance » en un complot des antivaccins renvoie à la conviction de certains d’une désinformation volontaire à propos des agissements du dirigeant russe.

Se raccrocher à la crise pour pouvoir transmettre ses positions

Les similitudes entre la crise sanitaire et le conflit russo-ukrainien sur le terrain de la transmission et de l’interprétation de l’information ne s’arrêtent pas à cette difficulté extrême de voir s’imposer un discours nuancé, conscient de ses limites et reposant le plus possible sur des données factuelles. Elles se retrouvent également dans les leçons que certains veulent déjà tirer des évènement actuels en ce qui concerne notre destin futur et sur la façon dont la crise est exploitée pour faire entendre toutes les revendications. Ainsi, dans une tribune publiée dans le Monde Pauline Londeix et Jérôme Martin, cofondateurs de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament observent : « Les incertitudes liées à la situation internationale nous imposent de soulever de nouveau la question vitale de la production pharmaceutique en Europe. Il est urgent et indispensable de poser enfin les bases d’une production française et européenne, au moins en partie publique, à travers un outil industriel qui permette une diversification des sources d’approvisionnement et une meilleure réactivité lors des crises mondiales ».

Alors que face à la violence des attaques relayées par les médias du monde entier, certains se surprennent à regretter le temps où notre horizon était totalement entravé par la pandémie, on découvrira en lisant ces différents intervenants combien d’une crise à l’autre, certaines mécaniques demeurent immuables :

Le texte de Laurent Bibard
Le fil de Mathias Wargon
Le fil de Claudina Michal-Teitelbaum
La tribune de Pauline Londeix et Jérôme Martin

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Cela me rappelle les dissertations littéraires

    Le 05 mars 2022

    Merci Aurélie Haroche pour cette analyse toujours très nuancée de votre part.
    Cela me rappelle les dissertations littéraires ou philosophiques, au lycée, avec thèse, antithèse et conclusion.
    Cette dernière comparaison n'est certainement pas une critique, au contraire.

    Dr Jackie Durand

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