Est-ce fou (et/ou dangereux ?) de penser Poutine fou ?

Paris, le samedi 12 mars 2022 – Les associations de patients n’aiment pas ça. Voir galvaudés les termes décrivant les maladies mentales, brandis les diagnostics à l’emporte pièce : elles y décèlent tout autant la manifestation du mépris que subissent les patients souffrant de ces pathologies et leurs proches et un risque d’aggravation de ce rejet. Cependant, ce qui se joue concernant Vladimir Poutine est un peu différent. Il s’agit bien sûr une fois encore pour certains de discréditer l’autre, de mettre à distance la peur qu’il nous inspire, de « psychiatriser » la réflexion pour s’éviter d’autres considérations, tant elles sont complexes (et angoissantes). Mais dans la gravité des paroles prononcées et dans l’implication récente de plusieurs spécialistes de la santé mentale, les « diagnostics » qui commencent à être esquissés au sujet du président russe sortent de l’habituel vacarme médiatique qui a vu de nombreux autres grands de ce monde avant lui considérés comme « fou » (tel récemment Donald Trump).

Le piège des visions « psychologisantes réductrices »

Discours « paranoïaques », « déconnectés de la raison » : ces observations sont celles depuis plusieurs jours des plus hauts responsables politiques français ou américains, quand Angela Merkel soutenait déjà il y a plusieurs années une même analyse. Aujourd’hui, le Dr Daniel Zagury, dans une tribune publiée dans Le Journal du Dimanche n’hésite pas à exploiter cette piste de la maladie mentale. Il s’aventure sur ce terrain complexe en toute conscience. « C’est à juste titre que l’on répugne généralement à donner trop d’importance à l’équation individuelle des dirigeants de ce monde, dans une vision psychologisante réductrice, et souvent ridicule. À ceux qui invoquent la folie du président russe, on oppose sa rationalité ; quand on pointe la démesure de sa fuite en avant, on convoque la grande continuité antérieure des menaces et des actions ; à des facteurs trop personnels, on objecte l’histoire. Le poids écrasant des données historiques et géopolitiques ne doit cependant pas nous conduire à sous-estimer le rôle de la pathologie mentale » écrit-il en introduction.

Comment passe-t-on de la méfiance professionnelle à la paranoïa maladive ?

L’expert auprès de la Cour de Paris considère que l’autocrate russe souffre de paranoïa et rappelle que c’est le propre de cette maladie de provoquer la confusion chez les observateurs. « Ce qui nous empêche de traiter la question avec lucidité, ce sont justement les caractéristiques propres de la paranoïa : c’est tout d’abord la continuité entre la personnalité de base et le délire. La paranoïa, c’est un caractère dont les signes cardinaux sont la psychorigidité, l’orgueil, la fausseté du jugement, l’hypertrophie du moi, et la méfiance. À partir de quel moment, dans une progressivité insensible, le caractère se prolonge-t-il en délire, l’orgueil en mégalomanie, la thématique centrale en conviction inébranlable, le mépris en destructivité et la méfiance en persécution ? À quel moment la paranoïa fonctionnelle de l’ancien dirigeant du KGB, amené professionnellement à se méfier de tout, se mue-t-elle en persécution délirante ? Poutine, même paranoïaque, n’a pas toujours été fou » remarque le psychiatre.

La fin du monde pour éviter la fin de son monde ?

Or, pour ce psychiatre, Vladimir Poutine est aujourd’hui rattrapé par la constatation de la « faillite » du système où il est enfermé. « La conduite actuelle de Vladimir Poutine n’est pas l’aboutissement logique de toute sa vie, mais l’échec de son idéalisation forcenée et de ses visées grandioses de retour à la Grande Russie. Nous le croyons fort alors qu’il est miné par la conscience pathétique de sa finitude, à l’approche de ses 70 ans. C’est le point central qu’il convient de prendre en compte si l’on veut éviter de sous-estimer l’ampleur du danger. La dimension suicidaire, celle-là même qui risque d’entraîner tant d’hommes dans sa chute, résulte d’une angoisse inassumable. Il n’est pas dans son logiciel d’accepter de vieillir, de composer avec l’ennemi interne, de mourir et de renoncer à ses illusions mégalomaniaques, en un point où sa personne et son glorieux pays se confondent. L’usure, le vieillissement, la situation économique de la Russie et la baisse de sa popularité l’ont amené au bord du gouffre, et le monde avec lui. C’est peut-être le Covid-19 qui l’y a précipité. Vladimir Poutine a été terrorisé par l’angoisse de le contracter, au point de faire construire des tunnels amovibles diffusant des produits désinfectants pour ses visiteurs et d’imposer une quarantaine à ceux qui devaient le rencontrer physiquement. Le virus est un ennemi insidieux que l’on ne peut pas bombarder. Nous sommes très au-delà de la simple peur et de mesures proportionnées », remarque encore Daniel Zagury. Il met cependant en garde : reconnaître le caractère pathologique de Vladimir Poutine ne doit pas conduire à discréditer tout ce qu’il fait et dit. « Il n’est plus temps d’accorder à sa parole la valeur que l’on attribue à la parole de ceux qui sont capables d’ajuster leur conduite à l’évolution de la situation. L’erreur inverse, tout aussi catastrophique, serait d’invalider tout ce qu’il énonce, avec ce préjugé qui ferait du délirant celui qui fait n’importe quoi. Sa rationalité est autre. Face à lui, la sobriété est de mise. Les propos de matamore ne font que faire flamber la persécution ».

Et s’il faisait semblant à dessein ?

L’analyse de Daniel Zagury, en particulier sa mise en évidence de la peur qui pourrait tenailler Vladimir Poutine de voir sa vie s’achever sans que son rêve de grandeur ne puisse être accompli, a été remarquée par beaucoup. Cependant, certains spécialistes invitent à conserver une forme de prudence. Ainsi, le Pr Antoine Pelissolo (CHU Henri Mondor de Créteil) rappelle l’impossibilité pour un praticien d’établir un diagnostic sans avoir examiné attentivement le patient. « Le président Russe montre une tendance mégalomaniaque que l'on retrouve d'ailleurs chez de très nombreux dirigeants : les politiques, les chefs d'entreprise et les chefs d'Etat, surtout les plus autoritaires. Elle se traduit par une très grande confiance en soi, une vision grandiose de soi-même ou du moins une très haute idée de sa valeur, la volonté de changer le monde. Tout cela n'est pas forcément négatif. Mais chez Vladimir Poutine, il y a en plus cette volonté d'écraser les autres, ainsi qu'un narcissisme prononcé. Cela révèle une véritable mégalomanie. On peut donc au moins dire qu'il a une personnalité mégalomaniaque. Ce trait pourrait suggérer une personnalité paranoïaque, d'autant qu'il en manifeste d'autres aspects, dont la méfiance des autres, alliés ou ennemis. Mais nous ne savons pas, par exemple, s'il a tendance à interpréter les intentions des autres comme malveillantes. Le diagnostic est donc impossible à poser, tout comme celui portant sur les délires paranoïaques. Il faudrait l'interroger au préalable, et donc passer du temps avec lui, tenter de comprendre pourquoi il agit ainsi. Sans compter que nous pourrions aussi envisager que ses déclarations s'intègrent dans une stratégie de communication, une mise en scène visant, justement, à faire croire qu'il est paranoïaque, pour faire peur » remarque le praticien. De la même manière, à propos d’une éventuelle dimension psychopathique, il constate : « Elle se traduit par la non-reconnaissance des règles (le président russe a violé les lois internationales avec cette déclaration de guerre), mais aussi par le manque d'empathie, car cette guerre va faire de nombreux morts. Mais on pourrait aussi opposer à cela qu'il a été élevé par l'armée, qu'il est bercé depuis tout petit dans un environnement fait de règles strictes qu'il a su respecter. Il reste impossible d'affirmer que Vladimir Poutine est psychopathe. Ce qui est sûr, c'est qu'il est agressif et ne semble pas avoir beaucoup de limites quant à l'atteinte de l'intégrité des autres ».

Une forme de déresponsabilisation facile  

La possibilité de déterminer ou non l’état mental de Vladimir Poutine, qui on le voit suscite des interrogations et des divergences, n’intéresse pas uniquement les experts en psychiatrie, mais également les analystes politiques. Car cette conviction (ou non) que les actes du président russe sont (au moins en partie) guidés par une pathologie mentale proche de la paranoïa, peuvent influencer la manière de lui répondre. Or, cette tentation de voir d’abord en lui un « fou » pourrait s’avérer contre-productive. Elle serait en tout cas un aveu de notre faiblesse, une forme de renoncement à combattre, semble analyser Wiktor Stoczkowski, directeur d'études au laboratoire d'anthropologie sociale à l'EHESS dans le Figaro. « On parle de sa «détermination paranoïaque», de ses «obsessions», de ses «propos délirants », de sa « déraison », de sa « perte du sens des réalités », de sa « folie guerrière ». Cette explication hâtive vient à l'esprit des commentateurs avec la force de l'évidence, comme si le désir d'établir un diagnostic psychiatrique en garantissait l'adéquation et en même temps compensait l'incompétence médicale. Il y a peu on a employé le même procédé pour élucider les attentats islamistes : tout comme Poutine, les islamistes seraient des forcenés. Lorsqu'on ne parvient pas à expliquer les agissements d'autrui, on lui prête un dérèglement mental. On croit ainsi le comprendre, alors qu'en réalité on renonce à le comprendre, préférant renvoyer dans les limbes de la déraison ce qui échappe à notre entendement » avertit-il. Plus sévère, il relève que l’épouvantail de la folie est peut-être aujourd’hui dressé pour éviter à l’Occident d’admettre sa part de « laisser faire », son aveuglement, quand il conclut de façon ironique : « On aimerait croire que le seul problème soit la « folie » de Monsieur Poutine. Sans cette regrettable « folie », nous aurions pu commercer pacifiquement avec le dictateur russe, lui livrer nos technologies de pointe pour favoriser la modernisation de son pays, ouvrir nos ondes à la propagande de ses chaînes de télévision, tolérer son ingérence dans nos processus électoraux, accepter de devenir dépendants de son approvisionnement en énergie, lui verser en échange du gaz des sommes considérables qu'il emploie pour rendre puissante son armée ».

Et si c’était nous qui étions fous ?

De façon bien moins dramatique, c’est une mécanique proche qui se joue quand de façon plus cavalière (et bien moins argumentée médicalement que ce que propose le Dr Daniel Zagury) nous ironisons sur le « syndrome d’hybris » ou plus simplement la « folie » de nos dirigeants. Même s’il est certain qu’une forme d’hybris (au sens où les grecs l’entendaient et pas nécessairement les psychiatres) est sans doute indispensable pour se lancer à la conquête du pouvoir. Cataloguer ainsi les actions des tenants du pouvoir c’est oublier d’une part que nous les avons majoritairement élus et d’autre part que leurs actes sont souvent rendus possibles par l’état de la société et notre acceptation (il en est par exemple ainsi de la mise en place du passe vaccinal dont on ne peut pas uniquement attribuer la responsabilité à une « folie » du pouvoir mais à la propension de notre société à accepter voire à désirer un contrôle accru de nos vies quotidiennes).

Qu’on le croit fou, la chance de Vladimir Poutine !

Hypocrite, l’appréhension des actions de Vladimir Poutine par le biais de la psychiatrie, pourrait également être contre-productive. L’avocat William Goldnadel, qui admet-il lui-même a pourtant souvent tendance à fustiger « la folie » de ce monde, note ainsi : « Et voilà que déjà, viennent du camp adverse des conseils d'ordre psychologique de ne pas l'acculer ou le pousser à bout. Qu'il serait avisé de savoir donner à l'ours une porte de sortie pour apaiser sa folle colère. (…) Et il ne s'agit pas seulement de conseils d'ordre psychologique, mais de gestes également: ignorant la «rationalité» de Poutine, pour reprendre l'interrogation d'Isabelle Lasserre, le Pentagone a reporté un test de missiles balistiques intercontinentaux prévu pourtant de longue date.Ainsi, tandis que le président de Russie envahit un autre pays et brandit verbalement la menace de l'arme nucléaire, les États-Unis sont déjà dans l'accommodement prudent. Qu'on ne se méprenne surtout pas : je ne suis aucunement dans le jugement mais dans le constat. J'observe que l'irrationalité voire la démence prêtée à l'agresseur lui confère un avantage tactique et stratégique. «Retenez-moi ou je fais un malheur». Si j'étais un agent d'influence du FSB, je ferais tout pour faire passer mon président pour un dément », conclut-il rejoignant une hypothèse du professeur Antoine Pelissolo, quant à une possible simulation tactique.

Ces réflexions semblent en tout cas confirmer le caractère périlleux du diagnostic psychiatrique quand il sort du champ strictement médical, cette mauvaise habitude de faire de la psychiatrie une lecture du monde et non une spécialité comme une autre, et paraissent légitimer les mises en garde et même les déplorations des associations de patients. Malgré ces réserves, c’est avec une certaine forme de culpabilité que l’on relira :

Daniel Zagury
Antoine Pelissolo
Wiktor Stoczkowski
William Goldnadel


Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (24)

  • Traits et Maladie

    Le 12 mars 2022

    La Défense pathétique qui émane de ces articles et réflexions, montre à quel point nous sommes, en psychiatrie, au dessous de tout en matière de diagnostic et de traitements. L'échec du siècle...
    Depuis 1965...Trois anti psychotiques et deux antidépresseurs sérieux...l'échec des thérapeutiques psychothérapiques censées remédier à tous les défauts dits sociétaux! Schizophrénie Autismes etc... sauf le Lithium des bipolaires qui ne guérissent pas..? Et une peur panique de voir NOS "Traits" parano-mégalomanes entre autre, pris pour une Maladie, qui ne concernerait pas seulement deux ou trois Dirigeants Modèles.....?
    La pathologie exprime justement des exagération de la misère morale et psychique et physiologique humaine en général, et ses processus défensifs assez banals et justement communs. Toutefois les Qualités nécessaires au succès d'Ambitions, sont les mêmes qui marquent la pathologie juste un petit cran au-dessus!
    Hitler, Staline et consorts...étaient VISIBLEMENT cinglés dès les années de leurs tout-débuts et seule la folie générale incipiens (idéologique, hors réalité logique) a contribué à le dissimuler et le nier. Tant pis pour les victimes!

    Dr Jacques Borek

  • Modernité

    Le 12 mars 2022

    Un expert en télépsychiatrie sans consentement.
    Vive la modernité.
    Peut-on avoir l'expertise psychiatrique des présidents français (même si un psy italien l'a déjà faite), chinois, japonais, américain et des premiers ministres canadiens et british pour ne citer que ceux-ci.

    Dr Françoise Albertini

  • Le gaz de la honte

    Le 12 mars 2022

    Merci pour ce décryptage. La forme de culpabilité, à laquelle vous faites allusion, a été magistralement éclairée dans une tribune, publiée dans le Monde du 9 mars, par Serge Haroche, prix Nobel de physique. Hormis la coïncidence de vos liens familiaux et la problématique qui sort du domaine médical, cette prise de position mérite un plus large écho : n’hésitons pas à la relayer !

    Bernard Delorme (pharmacien)
    Bernard Delorme
    Pharmacien

Voir toutes les réactions (24)

Réagir à cet article