Et si le retour à la vie d’avant n’était pas si désirable ?

Paris, le samedi 12 février 2022 – Le « monde d’après » n’aura connu son petit succès que pendant quelques mois. Dès que l’on a constaté que le « retour à la vie d’avant » était une fragile illusion, soit quand la « deuxième vague » nous a cruellement confirmé que l’épidémie ne serait pas qu’une « parenthèse » que l’on pouvait transformer en événement catalyseur de renouveau, on a commencé à se languir d’un vrai retour à la « normale ». Et à intervalle régulier, on y a cru, ou en tout cas fait semblant d’y croire. Comme le remarque le Pr Gilbert Deray dans une tribune publiée cette semaine dans l’Express : « Qu'importe que ces annonces soient virtuelles. L'Histoire nous a appris que l'on pouvait répéter les mêmes fausses annonces sans fin et sans conséquences. Sans doute dans l'espoir que, telle une horloge arrêtée qui deux fois par jour et l'espace d'une seconde donne l'heure exacte, l'annonce s'avérera un jour juste ». Ainsi, sommes nous actuellement dans une phase du cycle où l’on s’approche d’une nouvelle heure dédiée au monde d’hier.

Le retour de la raison, vraiment ?

Si les chantres d’un monde d’après qui aurait dû être plus soucieux de la planète, plus solidaires envers les plus faibles, plus respectueux de nos rythmes ont révélé leurs limites, le monde d’avant était-il si enviable ? Si l’on veut considérer que les deux années qui viennent de s’écouler n’ont pas toujours été marquées par la « raison » (quoi qu’aient voulu afficher certains représentants politiques et scientifiques), cette « raison » était loin d’être l’apanage du monde d’avant. C’est d’ailleurs, comme l’a rappelé il y a quelque semaines la journaliste Emmanuelle Ducros sur LCI parce que ces dernières années ont vu proliférer les discours non scientifiques (sur le nucléaire, les OGM, les médecines alternatives…) que la rationalité ne parvient pas toujours à s’imposer. Cependant, d’aucuns remarqueront qu’un monde (celui d’avant ?) qui pragmatiquement ne voulait pas se laisser guider par les contraintes des virus (voire considérait cela comme utopique et orgueilleux) ne peut être considéré que comme plus « raisonnable » que le monde qui considère comme « possible » une telle maîtrise.

Est-ce que c’était si normal, avant ?

Pour autant, n’idéalise-t-on pas ce « monde d’avant » ? «Mais est-ce qu’avant c’était vraiment normal ?» s’interroge ainsi dans une enquête signée par la journaliste Catherine Cochard sur le site suisse 24 heures, Key Kawamura, architecte et cofondateur de Studio Banana. «Avait-on vraiment trouvé un équilibre entre vie privée et professionnelle, le tout sans impact négatif pour la planète? Malgré tous les effets tragiques de cette pandémie, elle a au moins eu le bénéfice de nous interroger sur des habitudes qu’on pensait acquises. (…) Parce que la société évolue et que si on n’avait jamais dû challenger nos modes de vie et de travail, on en serait encore à l’âge de pierre ! » est-il convaincu. Moins prosaïquement, quand les pourfendeurs des passes sanitaires et vaccinaux enjoignent ceux qui ne comprennent pas ces critiques à imaginer que de mêmes dispositifs aient été envisagés en 2019 face à la grippe (comme l’a fait cette semaine par exemple le journaliste Yves Bourdillon), ils semblent nourrir l’illusion que l’époque qui a précédé la Covid était un sanctuaire pour la liberté. En réalité, comme l’ont fait remarquer plusieurs observateurs minimisant la portée symbolique et démocratique des passes sanitaires et vaccinaux, si l’on peut considérer qu’il s’agit d’une étape supplémentaire, la société de contrôle, en particulier par des outils numériques existait déjà bien avant mars 2020.

C’était bien pire, hier !

Gilbert Deray nous invite à regarder le passé que certains idéalisent avec plus de lucidité, sans se faire guère d’illusions sur les corrections que l’épisode épidémique nous conduira réellement à adopter. « Ce qui est incompréhensible, c'est l'absence de débat sur ce que le Covid devrait nous avoir appris sur notre relation avec l'autre (…). Le Covid a été un extraordinaire révélateur des inégalités et du repli des pays riches sur leurs privilèges. La pauvreté sous toutes ses formes (richesses, éducation, minorité, guerre, sexe...) s'est révélée être un facteur de risque de contamination et de décès aussi important que l'obésité ou le diabète. Ce ne sont pas seulement les "vieux" qui sont morts du Covid, mais surtout les déshérités, y compris dans les pays riches » note-t-il. Retrouver cet égoïsme sous jacent est-il réellement désirable ? S’il est enfin un lieu à propos duquel la vie normale, la vie d’avant est une envie bien difficile à assumer c’est à l’hôpital. Car retrouver la vie d’avant c’est retrouver une organisation défectueuse qui a empêché que la crise soit plus facile à surmonter.

Des fractures irréversibles

Ce retour à la vie de 2019 n’est donc peut-être pas si souhaitable et semble en outre ontologiquement impossible. Outre les morts qui ne reviendront pas, pour certains soignants la fracture est également irréversible. Les conditions dans lesquelles ils ont dû travailler, la dureté liée à la spécificité de la prise en charge des patients atteints de Covid ont en effet accéléré la vague de départ que l’on observait déjà auparavant. D’autres ruptures semblent difficilement surmontables : le retour à la vie d’avant signifie-t-il par exemple le retour « comme si rien n’avait eu lieu » des soignants non vaccinés évincés de leurs équipes ? Au-delà, comment s’oublieront les clivages qui se sont installés dans la société entre ceux désignés comme les anti-vax responsables des morts et des restrictions et ceux qui les ont ainsi jetés à la vindicte ? Qu’en est-il encore de la défiance considérablement aggravée vis-à-vis des institutions, en raison des approximations, des revirements, voire parfois des mensonges des autorités ? Enfin, même s’il convient de ne pas exagérer l’impact de ces deux années de pandémie sur la santé mentale des plus jeunes (de la même manière qu’a pu être regrettable l’exagération de la gravité de l’épidémie), il est probable qu’une partie des enfants et des adolescents soient marqués pour toujours par cet épisode. Non pas seulement en raison des décès et des confinements, mais aussi par le spectacle de ces « adultes » ayant souvent oublié la raison et le sens des proportions. La conviction de l’impossibilité de ce retour à hier est partagée par la socio-anthropologue Fanny Parise (Université de Lausanne) qui note : « D’un point de vue anthropologique, la vie d’avant ne peut plus exister. L’expérience de ces deux dernières années a modifié nos rapports sociaux, notre manière de vivre et de voir le monde (…) Comment va-t-on mettre en place de nouveaux rituels sociaux ? Et quels seront-ils ? (…) La dématérialisation du quotidien va-t-elle continuer, notamment par le biais d’univers virtuels comme le métavers? Ou au contraire, l’envie des individus de se retrouver enfin pour de vrai sera-t-elle plus forte ? Nous assisterons peut-être à une importante polarisation entre ceux qui voudront rattraper les deux ans de pandémie avec des bains de foule, du contact physique, et d’autres qui au contraire viseront une sorte d’ascèse de relations sociales, un repli, rendu possible par le digital », remarque-t-elle.

Le bon temps de la pandémie

Bouder le monde d’avant n’est cependant pas synonyme de désirer le monde d’après. Non pas uniquement parce que beaucoup n’ont guère d’illusions sur les leçons qui auront été retenues de ces deux années (ou plus, car la fin est loin d’être sûre). Mais parce qu’une partie non négligeable de la société aspire à demeurer dans cette parenthèse. Une partie non négligeable de la société appréhende en effet la fin de la Covid et surtout des restrictions qu’elle a entraînées. On sait tout d’abord que certains ont apprécié les conséquences des contraintes qui signifiaient la fin des longs trajets quotidiens (pour ceux qui télétravaillent) ou la suspension des rapports sociaux désagréables. Nadine Messerli-Bürgy, professeur associé de psychologie clinique de l’enfant et de l’adolescent à l’Université de Lausanne remarque par exemple : « Bon nombre d’enfants ont vécu de manière positive la situation. Ils étaient plus proches de la nature, ont pu passer plus de temps avec leurs parents parce que ceux-ci étaient en télétravail. Cela dépend bien sûr des contextes, les fils et filles de soignants n’ont sûrement pas eu la même chance, mais pour certains ce fut quasi une période dorée ». Et que dire des médecins hospitaliers constatant pour une fois l’agilité de l’administration hospitalière !

La Covid ou l’illusion du contrôle

Mais plus encore, cette période a renforcé notre illusion du contrôle. Dans les premières heures de l’épidémie, certains philosophes se sont indignés d’assister au spectacle de sociétés qui semblaient comme avoir oublié notre condition de mortel. Cependant, dans le désir de demeurer dans la pandémie, de conserver les mesures contraignantes, ce n’est peut-être pas la peur de cette mort tout à coup redécouverte qui se joue. Mais bien au contraire la peur d’y être de nouveau exposée. Le philosophe Olivier Rey explique bien ce mécanisme dans un texte publié dans le Figaro. Il s’interroge : « Pourquoi une telle tolérance, voire appétence, dans une partie conséquente de la population, pour les mesures qui diffèrent le retour à une vie «normale»? ». Après avoir évoqué comme l’un des traumatismes de l’épidémie « l’irruption de la mort sur la scène publique », il poursuit : « Heureusement, un miracle s’est produit: une transmutation de la source d’angoisse en remède contre l’angoisse. Par quel prodige? De prime abord, on se dit que l’exposé quotidien des statistiques sur les morts du Covid ne pouvait avoir qu’un effet déprimant. À ceci près qu’il faut prendre en compte, à côté de ce que les paroles servent à exprimer, de ce qu’elles conduisent à laisser dans l’ombre. Polariser névrotiquement l’attention sur les seuls morts du Covid (alors même que ces derniers demeuraient très minoritaires dans l’ensemble des morts), c’était laisser s’établir une équation: mourir = mourir du Covid. Bien sûr, personne n’a jamais soutenu pareille chose. Le message implicite n’en était pas moins là, d’autant plus prégnant qu’inapparent. C’est pourquoi la mauvaise nouvelle (le Covid augmente les risques de mourir), s’est transformée en bonne nouvelle : la protection contre le Covid (qui tue quand même peu de monde, et principalement des personnes très âgées ou en mauvaise santé) protège de la mort. Autrement dit, moyennant masque, gel hydroalcoolique, «gestes barrières» et «schéma vaccinal complet», la mortalité, qui s’était malencontreusement imposée à la conscience, s’est trouvée à nouveau mise au placard. On comprend, dès lors, les sourdes réticences à s’affranchir des mesures anti-Covid, en dépit des contraintes qu’elles imposent: en abandonnant ces mesures, on perd son bouclier contre la mort ; on se sent aussi vulnérable qu’un bernard-l’ermite sorti de sa coquille ; on redevient ce que l’on n’avait jamais cessé d’être, mais que le Covid, en prenant toute la place, avait fait oublier, c’est-à-dire un mortel exposé à une infinité d’accidents et de maladies possibles, et qui finira de toute façon par trépasser. Voilà comment l’angoisse engendrée par le Covid s’est muée, chez ceux qu’elle avait envahis, en angoisse inavouée à la perspective de revenir à la vie sans Covid. (…)Me revient à l’esprit l’un des plus célèbres poèmes de Constantin Cavafy, En attendant les barbares. Au matin, une ville entière se prépare, empereur et hauts dignitaires en tête, afin d’accueillir en grande pompe les barbares et leur chef, dont l’arrivée est annoncée. Le soir, les habitants regagnent leur logis, le visage grave, la mine soucieuse. Non que les barbares, en investissant la ville, se soient montrés particulièrement barbares: ils ne sont pas venus.  Mais alors, qu’allons-nous devenir sans les barbares? Ces gens étaient en somme une solution. Il y a quelque chose d’un semblable désarroi, devant la perspective d’un reflux du Covid. À bien des choses, cette maladie était une solution ».

La Covid ou la quête de sens

La « solution » ou une « agitation » permettant d’oublier non seulement notre condition de mortel mais aussi notre « ennui », satisfaisant ce que le philosophe Jean Baudrillard appelait le « désir d’évènement ». Ainsi, c’est comme à regret que beaucoup (et on en compte parmi les médecins qui ont passé les deux années écoulées à commenter l’épidémie) envisagent la fin de ce qui avait offert un surplus de sens à leur existence. Et c’est ainsi qu’ils s’offusquent que l’on oublie les morts quotidiens, qu’ils mettent en garde contre un brusque retour en arrière et peut-être même qu’inconsciemment espèrent-ils que comme toutes les fois précédentes SARS-CoV-2 n’ait pas dit son dernier variant.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • L'illusion de la vie "normale"

    Le 16 février 2022

    La norme est une notion statistique. En gros, c'est ce qui convient au plus grand nombre.
    Inutile de dire qu'en toute chose la norme varie selon les lieux et les époques. Il y a toujours eu une norme propre à chaque culture, à chaque classe sociale. Chaque génération a aujourd'hui la sienne, et bientôt chaque décennie.

    Alors parler de la vie "normale" est une drôle d'idée. C'est imaginer que notre conception de la normalité vaut pour les autres. Dans beaucoup de domaines il est heureux que la norme évolue, et certains appellent cela le progrès. Chacun appréciera la chose à sa manière : les plus jeunes avec indéniablement plus d'enthousiasme que les plus âgés, et les plus conservateurs avec plus de réticence que les modernistes.

    Comme tous les bouleversements désormais planétaires qui surviennent depuis des millénaires à un rythme ne cessant d'accélérer, la pandémie de coronavirus aura des répercussions pérennes sur nos mœurs. On pourra voir ces répercussions comme de réels facteurs de progrès, comme une simple évolution des mœurs ou comme la regrettable disparition de nos coutumes, mais elles seront le fruit de l'expérience et nous n'en ferons que ce dont nous serons capables.

    Patience ! Il y a eu un avant et un après la chute de l'empire romain (ou de l'URSS), un avant et un après Galilée (ou Einstein), un avant et un après la guerre de 14 (ou la suivante), un avant et un après l'internet ; il y aura un avant et un après le coronavirus, pour le meilleur ou (et) pour le pire, comme toujours.

    Dr Pierre Rimbaud

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