Qu’est-ce qui a fait cette semaine beaucoup de bruit (pour pas grande chose) ?

Paris, le samedi 5 février 2022 – Qu’on le veuille ou non, les émoticons, ces petits dessins que l’on peut notamment utiliser pour agrémenter ses conversations numériques, portent un témoignage sur nos sociétés. Il suffirait s’il fallait encore s’en persuader d’observer les remous suscités par l’arrivée d’un nouveau venu dans la grande famille créée par l'organisation à but non lucratif Unicode : l’homme enceint.

Un combat juste

L’homme enceint est l’aboutissement d’un long travail destiné à rappeler que nos sexes biologiques et génétiques ne nous définissent pas (toujours) et que nous pouvons nous sentir hommes et vouloir être considérés comme tels, bien que nés avec des organes reproducteurs féminins et inversement. Ce travail parallèle à celui qui concerne la non discrimination de l’orientation sexuelle est utile à l’heure où chaque années des milliers de personnes transsexuelles sont tuées juste pour avoir essayé de vivre ce qu’elles sont, tandis que des milliers d’autres se suicident pour échapper à une souffrance intime, renforcée par les préjugés et le rejet de la société. Nos sociétés modernes étant ce qu’elles sont c’est à travers des émoticons (et non plus par de flambants manifestes littéraires ou cinématographiques) que cette révolution se concrétise. Soit.

Deux et deux…

L’étape supplémentaire franchie avec cet homme enceint est de signaler que la « maternité » ne doit pas nécessairement être uniquement considérée comme l’affaire des femmes. De fait, ces dernières années, une poignée d’hommes (nés avec des organes reproducteurs féminins) ont donné naissance à des enfants. Dès lors l’émoticon est-il une traduction de la réalité et une manifestation de la « vérité » des êtres, dépassant la « vérité biologique » ou au contraire un mensonge supplémentaire au service de minorités dont l’un des objectifs (outre leur visibilité et leur survie) seraient la déconstruction du phénomène ultra majoritaire ? Les tenants des deux thèses se sont affrontés toute cette semaine sur les plateaux de télévision outre-Atlantique comme en France. Les tribunes enthousiastes ou outragées se sont affrontées par journaux interposés. Très remarquée, la journaliste Eugénie Bastié s’est agacée dans Le Figaro : « On ne dit pas encore que deux et deux font cinq mais on affirme désormais sans ciller que les hommes peuvent porter des enfants. (…) Il est étonnant que les Big tech, qui promeuvent bien souvent un combat pour la science et chassent sans merci de leurs réseaux sociaux quiconque diffuse des «fake news», se fassent les relais de propositions aussi anti-scientifiques. Car l'homme enceint n'existe pas du point de vue de la science. (…) Ce n'est peut-être pas scientifique, mais «ça n'enlève rien à personne» répondront les chantres du Progrès, pressés d'enfermer dans la cage aux phobes tous les ronchons qui auraient le mauvais goût de s'opposer à leur smiley sympa. C'est oublier bien vite que l'impératif de l'inclusion marche de concert avec celui de la déconstruction. Ainsi, la promotion de la figure de l'homme enceint contribue à l'effacement du féminin, ce qui est plutôt cocasse à une époque qui prône la «visibilité» des femmes. Le féminisme entendait bousculer les représentations traditionnelles des rapports entre hommes et femmes, il n'a jamais prétendu abolir la biologie, sans laquelle d'ailleurs on n'explique pas grand-chose des inégalités qui subsistent entre les sexes. La maternité est le «privilège exorbitant» (Françoise Héritier) des femmes et le leur nier est une régression. Elle n'est pas isolée : de plus en plus d'entreprises et d'administrations, soucieuses de ne pas discriminer l'ultra minorité des trans, usent désormais le vocable «personnes qui menstruent» ou «personnes ayant un utérus» plutôt que le beau mot de «femme». Le progressisme faussement cool s'accompagne d'une chasse aux sorcières impitoyable » écrit-elle.

Rendre visible n’est pas invisibiliser

On pourrait considérer que l’émoticon procède en réalité d’une logique totalement différente de l’élimination (ubuesque et paradoxale à l’heure de l’écriture inclusive) du terme « femme ». L’homme enceint s’ajoute en effet aux émoticons de femmes enceintes et ne les fait nullement disparaître. Il permet de rendre visible une situation (certes extrêmement rare) sans oublier que ce sont dans la très grande majorité des cas des femmes nées femmes (mais jamais des femmes nées hommes) qui donnent naissance aux enfants. Et si l’on veut estimer que l’absence d’émoticon d’homme enceint pourrait être considérée comme une minuscule discrimination (minuscule compte tenu de la rareté du phénomène et minuscule face aux réelles tortures que subissent les personnes trans), il est bien plus difficile de voir en quoi le vocable « femmes » appliqué à une situation qui concerne prioritairement les femmes en serait-une.  « En quoi les informations factuelles sur le sexe des personnes seraient discriminantes envers les personnes trans ou non binaires ? En quoi des informations factuelles peuvent-elles porter un élément de jugement moral ? », écrivait ainsi il y a quelques mois dans Marianne la philosophe québécoise et militant féministe Rhéa Jean, à propos de la disparition dans les brochures de certaines maternités britanniques du terme « maternel ».

Aurélie Haroche

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