Nutrition durant les 1000 premiers jours : dénouer le vrai du faux

La première journée des JIRP 2023 était consacrée aux 1000 premiers jours, période clé du développement de l’enfant qui s’étend du 4ème mois de grossesse aux 2 ans de l’enfant. La matinée a été inaugurée par le Pr Patrick Tounian (Hôpital Trousseau, Paris) qui a traité du volet « nutrition de l’enfant après sa naissance ». Il a abordé dans un premier temps les hypothèses étayées par des preuves scientifiques solides puis, dans un second temps les hypothèses plus discutables.

David Barker et les RCIU

Le père scientifique de la théorie des 1000 premiers jours est le médecin britannique David Barker qui, en 1990, est le premier à avoir remarqué qu’un retard de croissance intra-utérin (RCIU) suivi d’un rattrapage pondéral rapide augmentait le risque cardiovasculaire (CV) à l’âge adulte. De nombreuses études ont ensuite confirmé le lien entre le RCIU et le risque CV dont une méta-analyse de 39 études qui ont analysé le risque CV associé au petit poids de naissance et au rattrapage pondéral, le rattrapage pondéral insuffisant plus que le petit poids de naissance est associé de façon significative au risque CV à l’âge adulte (l’intervention de ces deux facteurs dans le risque CV a été estimée à 58,5 % et 79,6 %, respectivement). Pr Tounian alerte néanmoins sur le fait qu’un rattrapage pondéral insuffisant lors des premières années d’un RCIU entraine un ralentissement du développement cognitif à 6 ans. Les mécanismes sous-jacents de ces effets restent peu connus.

Qu’en est-il de l’impact de la nutrition sur les allergies alimentaires ?

Concernant l’allergie aux protéines de lait de vache, deux points sont à retenir. Le premier concerne les biberons de compléments contenant des protéines de lait de vache (PLV) et qui sont administrés en maternité les trois premiers jours de l’enfant. Chez les enfants des mères destinées à allaiter exclusivement leur enfant, cette complémentation aux PLV augmente le risque de développer une APLV. Cette affirmation est étayée notamment par une vaste étude finlandaise portant sur plus de 5000 nourrissons allaités et randomisés pour recevoir un lait standard (contenant des PLV) ou un hydrolysat poussé de protéines. Les nourrissons ayant reçu un lait standard avaient deux fois plus de risque de développer une APLV 18 à 24 mois plus tard en comparaison aux enfants ayant reçu un hydrolysat. Une étude rétrospective récente menée dans le service du Pr Tounian et portant sur 554 enfants APLV et 211 contrôles a montré en analyse multivariée que l’administration d’un complément à base de PLV administré à la maternité était un facteur de risque indépendant de développer une APLV (OR = 1,81 [IC95 % : 1,27 – 2,59]). (1) La fenêtre des premiers jours de vie semble être déterminante dans ce surrisque mais cette hypothèse nécessite d’être confirmée.

Le deuxième point à retenir quant au risque d’APLV est celui de l’allaitement mixte précoce. Dans une récente étude randomisée japonaise (2), 504 enfants exclusivement allaités ont été randomisés en 2 groupes à l’âge d’un mois : le premier groupe allaité a reçu en complément au moins 10 ml/jour de lait infantile contenant des PLV de l’âge de 1 à 2 mois, le second groupe allaité n’a pas reçu de PLV. Un test de provocation orale a été réalisé à 6 mois pour les deux groupes. Le premier groupe comptabilisait 0,8 % d’enfants APLV versus 6,8 % dans le second groupe. Une autre étude prospective portant sur 2000 enfants étaye cette hypothèse selon laquelle l’allaitement mixte précoce prévient le risque d’APLV en comparaison à l’allaitement exclusif. Cet allaitement mixte risque-t-il de faire échouer l’allaitement ? Non, répond Pr Tounian en se basant sur les conclusions des études de Sakihara et al (2) et Perkin et al (3) qui relèvent des taux d’allaitement très élevés à 6 et 9 mois même en cas d’allaitement mixte (entre 70 et 99 % d’enfants allaités selon l’étude).

Toujours à propos des allergies alimentaires, Pr Tounian rappelle que de grandes études randomisées permettent d’affirmer que la consommation précoce d’arachide et d’œuf lors de la diversification alimentaire prévient le risque de survenue d’une allergie à ces aliments. 

L’allaitement maternel améliorerait le développement cognitif, les carences nutritionnelles l’altèrent

Pr Tounian clôt le volet des hypothèses solides par celle selon laquelle l’allaitement maternel améliore le développement cognitif en citant la méta-analyse d’Anderson et al (4) comptabilisant 11 études. Après ajustement pour les facteurs confondants tels que les performances cognitives maternelle ou l’éducation paternelle, les auteurs concluent que les enfants allaités ont trois fois plus de chance d’avoir des fonctions cognitives élevées par rapport aux enfants non allaités. La présence d’oméga-3 dans le colostrum pourrait expliquer cet effet. L’occasion pour Pr Tounian de rappeler que les carences nutritionnelles durant les 1000 premiers jours comme la carence martiale altèrent le développement neurocognitif à long terme.

Des hypothèses plus discutables

Parmi les affirmations les plus répandues concernant l’obésité, Pr Tounian, spécialiste de l’obésité infantile, rappelle qu’aucune preuve solide prenant en compte les facteurs confondants potentiels ne permet d’étayer l’hypothèse selon laquelle l’allaitement maternel réduirait le risque d’obésité. Pour étayer son propos, il cite la grande étude randomisée de Kramer et al portant sur plus de 17 000 enfants (5) et l’article paru dans le NEJM de Casazza et al revenant sur les mythes autours de l’obésité (6). L’allaitement n’a pas non plus d’effet protecteur sur le risque ultérieur d’allergie. Les ingesta protéiques au cours des premiers mois de vie n’ont pas d’effet démontré sur le devenir pondéral ni le devenir rénal. Enfin, l’âge d’introduction du gluten lors de la diversification alimentaire et la consommation maternelle de gluten lors de l’allaitement n’influencent pas le risque ultérieur de maladie cœliaque.

La session de questions/réponses a été très animée et a été l’occasion pour le Pr Tounian de rappeler l’importance d’accompagner les parents en leur prodiguant des conseils nutritionnels adaptés à l’âge de leur enfant. Si les parents choisissent des régimes spéciaux pour leurs enfants, type végétalisme, il est souvent plus efficace de ne pas lutter contre les croyances mais plutôt d’informer sur les supplémentations nécessaires afin d’éviter les carences nutritionnelles.

Publication réalisée en collaboration avec l’entreprise Nutricia.

Dr Dounia Hamdi

Références
Pr Patrick Tounian. Nutrition dans les 1000 premiers jours : vraies et fausses hypothèses. Journées Interactives de Réalités Pédiatriques (23-24 mars 2023. Palais des congrès de Versailles).
Sources :
1. Garcette K, Hospital V, Clerson P, Maigret P, Tounian P. Complementary bottles during the first month and risk of cow's milk allergy in breastfed infants. Acta Paediatr. 2022 Feb;111(2):403-410. doi: 10.1111/apa.16195. Epub 2021 Dec 3. PMID: 34812549.
2. Sakihara T, Otsuji K, Arakaki Y, Hamada K, Sugiura S, Ito K. Randomized trial of early infant formula introduction to prevent cow's milk allergy. J Allergy Clin Immunol. 2021 Jan;147(1):224-232.e8. doi: 10.1016/j.jaci.2020.08.021. Epub 2020 Sep 2. PMID: 32890574.
3. Perkin MR, Logan K, Marrs T, Radulovic S, Craven J, Flohr C, Lack G; EAT Study Team. Enquiring About Tolerance (EAT) study: Feasibility of an early allergenic food introduction regimen. J Allergy Clin Immunol. 2016 May;137(5):1477-1486.e8. doi: 10.1016/j.jaci.2015.12.1322. Epub 2016 Feb 17. PMID: 26896232; PMCID: PMC4852987.
4. Anderson JW, Johnstone BM, Remley DT. Breast-feeding and cognitive development: a meta-analysis. Am J Clin Nutr. 1999 Oct;70(4):525-35. doi: 10.1093/ajcn/70.4.525. PMID: 10500022.
5. Kramer MS, Matush L, Vanilovich I, Platt RW, Bogdanovich N, Sevkovskaya Z, Dzikovich I, Shishko G, Collet JP, Martin RM, Davey Smith G, Gillman MW, Chalmers B, Hodnett E, Shapiro S; PROBIT Study Group. Effects of prolonged and exclusive breastfeeding on child height, weight, adiposity, and blood pressure at age 6.5 y: evidence from a large randomized trial. Am J Clin Nutr. 2007 Dec;86(6):1717-21. doi: 10.1093/ajcn/86.5.1717. PMID: 18065591.
6. Casazza K, Fontaine KR, Astrup A, Birch LL, Brown AW, Bohan Brown MM, Durant N, Dutton G, Foster EM, Heymsfield SB, McIver K, Mehta T, Menachemi N, Newby PK, Pate R, Rolls BJ, Sen B, Smith DL Jr, Thomas DM, Allison DB. Myths, presumptions, and facts about obesity. N Engl J Med. 2013 Jan 31;368(5):446-54. doi: 10.1056/NEJMsa1208051. PMID: 23363498; PMCID: PMC3606061.

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Vos réactions (3)

  • Conflits d'intérêts !

    Le 08 avril 2023

    Comment est-il possible de voir encore et encore des publications réalisées en partenariat avec des laboratoires de lait pour des sujets concernant la nutrition des enfants ? Pourquoi la rédaction accepte-t elle de publier ces articles et ces auteurs ?
    C. Guerrand

  • Monopole du Pr Tounian

    Le 12 avril 2023

    Pourrait-on avoir des congrès, des publications sur la nutrition pédiatrique portés par d'autres personnes que le sempiternel Pr Tounian (ou ses chefs de cliniques) ?

    Dr C. Dupont-Champion

  • Réponse à C. Guerrand

    Le 14 avril 2023

    Bonjour, je vous remercie pour votre commentaire. Petite précision, l'article est issu d'une conférence plénière du Pr Tounian et non d'un symposium organisé par un laboratoire. L'article est largement référencé et reflète l'analyse de l'intervenant.
    Cordialement,
    Dounia Hamdi

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