Trouble bipolaire : l’influence de la maltraitance dans l’enfance.

Le rôle des facteurs génétiques dans le trouble bipolaire est bien connu, avec une héritabilité estimée entre 60 et 65 % (1). C’est donc qu’il reste un rôle important des facteurs environnementaux dans la genèse de ce trouble complexe. Ceux que l’on connait aujourd’hui agissent soit avant la naissance (comme l’âge paternel, ou les carences nutritionnelles durant la grossesse), soit au cours de l’enfance et l’adolescence, avec en particulier le stress chronique dans l’enfance et la consommation de cannabis (2). Les facteurs génétiques et d’environnement permettent de construire un modèle de vulnérabilité dépendant de la génétique, des facteurs environnementaux précoces et des facteurs de stress plus tardifs qui peuvent favoriser l’apparition du trouble bipolaire.

Les traumatismes psychiques durant l’enfance, en particulier, augmentent nettement le risque de trouble bipolaire, et sont également très fréquents dans la population. Ils sont aussi incriminés dans l’apparition d’autres pathologies psychiatriques comme les états de stress post traumatiques, le trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH), et les tentatives de suicide. Un traumatisme psychique dans l’enfance est associé à un risque multiplié par 2,14 (OR) de développer un trouble bipolaire (3). C’est également un facteurs de sévérité de la maladie (début plus précoce, plus de phases dépressives, plus d’épisodes maniaques, cycles rapides plus fréquents…) (4). En pratique, on constate que ce sont surtout les abus émotionnels qui modifient les caractéristiques cliniques du trouble bipolaire (5).

Une signature moléculaire de la maltraitance infantile

La maltraitance dans l’enfance et la consommation de cannabis à l’adolescence ont un effet synergique sur le risque de survenue de trouble bipolaire ultérieur. Le risque de développer un trouble bipolaire quand on a été exposé au cannabis est multiplié par 3. La seule consommation de cannabis est associée à une légère augmentation du risque suicidaire au cours du trouble bipolaire. Mais lorsqu’il existe en plus un antécédent d’abus sexuel dans l’enfance, la consommation de cannabis est alors responsable d’une nette augmentation de ce risque (6).

Comment expliquer le lien entre l’exposition aux traumatismes psychiques et le trouble bipolaire ? L’hypothèse biologique la plus crédible repose sur la modification de l’expression des gènes via des mécanismes épigénétiques (modification de la méthylation des promoteurs de gènes d’intérêt). On commence à voir émerger des données qui explorent l’ensemble de la méthylation du génome en lien avec des facteurs traumatiques (7). On peut ainsi identifier des séquelles moléculaires des traumatismes sur des gènes associés par exemple à la régulation de développement du système nerveux central, la neurogénèse, ou la prolifération des cellules gliales. Le profil d’expression des gènes est ainsi très différent en fonction de l’exposition aux traumas.

Notons que ces résultats très intéressants sont obtenus en utilisant généralement un outil somme toute assez rudimentaire de dépistage des traumatismes de l’enfance : la CTQ (Childhood Trauma Questionnaire). Ce questionnaire qui a pour mérite d’être très facile à faire passer permet d’identifier la présence ou l’absence d’une négligence ou d’un abus physique, émotionnel ou sexuel. Mais il n’y a aucune indication sur des éléments chronologiques. On ne peut donc pas étudier la différence, par exemple, entre une maltraitance qui aurait eu lieu pendant plusieurs années au sein de la famille et un seul évènement traumatique. Ces deux scénarios ont pourtant probablement des conséquences distinctes sur la santé mentale.  L’avenir dans ce domaine de recherche est donc probablement d’affiner les outils disponibles afin de préciser les liens entre les évènements négatifs précoces et le développement des troubles psychiatriques.

Dr Alexandre Haroche

Références
1. Lichtenstein P et coll. : Common genetic determinants of schizophrenia and bipolar disorder in Swedish families: a population-based study. The Lancet. 2009;373(9659):234–239.
2. Rutten BPF et Mill J : Epigenetic Mediation of Environmental Influences in Major Psychotic Disorders. Schizophr Bull. 1 nov 2009;35(6):1045‑56.
3. Etain B et coll. : Preferential association between childhood emotional abuse and bipolar disorder. J Trauma Stress. 1 juin 2010;23(3):376‑83.
4. Etain B et coll. : Childhood trauma is associated with severe clinical characteristics of bipolar disorders. J Clin Psychiatry. 2013;74(10):991–998.
5. Etain B et coll. : Revisiting the association between childhood trauma and psychosis in bipolar disorder: A quasi-dimensional path-analysis. J Psychiatr Res. 1 janv 2017;84(Supplement C):73‑9.
6. Aas M et coll. : Additive effects of childhood abuse and cannabis abuse on clinical expressions of bipolar disorders. Psychol Med. 2014;44(8):1653–1662.
7. Cecil CAM et coll. : Epigenetic signatures of childhood abuse and neglect: Implications for psychiatric vulnerability. J Psychiatr Res. 1 déc 2016;83(Supplement C):184‑94.

Etain B : Stress précoce, cannabis à l’adolescence, et vulnérabilité aux troubles bipolaires. 9e Congrès Français de Psychiatrie (Lyon) : 29 novembre au 2 décembre 2017.

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