Chlordécone : une nouvelle étude pour confirmer (ou non) un lien avec le cancer de la prostate

Paris, le mercredi 11 décembre 2019 – Entendue par la commission d’enquête parlementaire sur l’utilisation du chlordécone et du paraquat le 14 octobre (commission qui a finalement conclu à la forte responsabilité de l’Etat dans l’interdiction très tardive de ces substances dont la toxicité est connue depuis plusieurs décennies), le ministre de la Santé Agnès Buzyn avait annoncé qu’un programme de recherche destiné à étudier le lien entre exposition au chlordécone et risque de survenue du cancer de la prostate allait être lancé et financé.

L’INCA pas intéressé jusqu’à aujourd’hui

Cette annonce, qui fin novembre a été confirmée par un communiqué de l’Institut national du cancer (INCA) détaillant les modalités de ce programme, a surpris ceux qui se souviennent qu’en 2014, alors présidente de cette même institution, Agnès Buzyn avait retoqué le projet Madiprostate, une étude cas témoin. A l’époque, l’absence d’appropriation de la méthodologie présentée pour obtenir les résultats recherchés avait été à l’origine de ce rejet. Cependant, la façon dont les initiateurs du projet avaient été informés demeure pour eux un souvenir cuisant.

« Habituellement, ce sont les experts qui décident qu’il n’y a pas d’éléments qui justifient une étude ; là, c’est la présidente (…) qui décide de ne pas soumettre au collège des experts » a ainsi raconté il y a quelques jours au quotidien du médecin Luc Multigner, directeur de recherche INSERM. D’une manière générale, l’empressement aujourd’hui de l’INCA contraste avec des années d’une certaine hostilité ou tout au moins d’une réelle passivité sur le sujet. Devant la commission d’enquête parlementaire, les responsables de l’INCA ont ainsi admis qu’en onze ans, quatre projets d’études scientifiques concernant le chlordécone leur avaient été soumis et qu’aucun n’avait été retenu. Ainsi, aucune recherche scientifique sur ce pesticide n’a été financée par l’institution entre 2008 et aujourd’hui.

Rien de scientifiquement établi

Le changement de position auquel on semble assister n’est sans doute pas étranger à des considérations politiques, le gouvernement ayant manifesté à plusieurs reprises sa détermination à une action plus vigoureuse vis-à-vis de la pollution au chlordécone des Antilles françaises.

Certains y verront cependant la persistance d’une certaine ambiguïté des pouvoirs publics. Ainsi, lors de son voyage aux Antilles en 2018, s’exprimant sur ce dossier sanitaire, le président Emmanuel Macron l’avait qualifié de « scandale environnemental ». Cependant, il avait observé que le lien entre augmentation du risque de cancer de la prostate et exposition non professionnelle au chlordécone n’était pas « scientifiquement établi ». En promouvant un nouveau programme de recherche, le gouvernement paraît confirmer sa position sur ce sujet quant à l’absence d’arguments scientifiques solides.

Des résultats pas comparables

Pourtant, certains experts se récrient et citent l’étude cas témoin Karuprostate, conduite en Guadeloupe. Elle avait consisté à comparer l’histoire de 709 patients atteints de cancer de la prostate à celle de 723 hommes exempts de la maladie. Outre un recueil d’information par voie de questionnaire, les travaux reposaient sur un dosage du chlordécone. « Une relation dose effet positive a été trouvée entre [une concentration plasmatique en chlordécone au-dessus de la limite de détection] et le risque de survenue d’un cancer de la prostate » résumait au début de l’année l’INSERM dans son rapport d’expertise collective sur le chlordécone. Cependant, ces résultats ne sont aujourd’hui pas jugés suffisamment solides pour pouvoir confirmer l’existence d’un risque accru, selon l’INCA. Dans son communiqué annonçant le lancement du nouveau programme de recherche, l’institut indique : « l’étude Karuprostate, basée sur une méthodologie de type cas/témoins et menée en Guadeloupe entre 2004 et 2007, n’a pas permis de comparer les deux groupes ni sur l’âge ni sur les facteurs de risque classiques de survenue du cancer de la prostate. Bien qu’elle se base sur un nombre de patients suffisant (600 patients atteints du cancer de la prostate et 600 personnes indemnes de la maladie), l’absence possible de comparaison sur ces caractéristiques représente un biais pouvant impacter les résultats ».

Les auteurs de Karuprostate se montrent très irrités qu’un tel jugement de valeur figure de façon assez inhabituelle dans un communiqué officiel et surtout dénient le sérieux de cette critique. « Les âges médians étaient bien légèrement différents, les résultats ont été ajustés non seulement à l’âge mais également aux autres facteurs de risque confondants » assure ainsi Luc Multigner.

Des faiblesses méthodologiques inhérentes aux études cas témoins

Faut-il croire que les institutions officielles se refusent à reconnaître les qualités des travaux déjà disponibles parce qu’elles redoutent la confirmation d’un lien qui pourrait avoir des conséquences financières importantes si des demandes d’indemnisation étaient déposées (déjà la semaine dernière plusieurs associations ont adressé un courrier au Premier ministre pour demander à l’État la reconnaissance d’un préjudice d’anxiété lié au chlordécone) ? Si des suspicions ne sont pas impossibles, on ne peut ignorer que les failles méthodologiques de l’étude ont été signalées y compris de la part de ceux qui ont soutenu sa mise en œuvre. Ainsi, dans son rapport d’expertise, l’INSERM énumère les limites des travaux : caractère rétrospectif des études cas témoins, impossibilité de déterminer si la concentration plasmatique au chlordécone reflète l’exposition passée ou encore le fait que les antécédents familiaux et le fait d’avoir vécu en métropole (?) paraissent des facteurs de risque plus marqués que l’exposition au chlordécone.

Un sur-risque chez tous les hommes originaires d’Afrique subsaharienne 

Cette controverse illustre une nouvelle fois l’extrême complexité d’établir un lien entre exposition à un phénomène environnemental et le risque accru d’une pathologie. Dans ce contexte, les difficultés sont augmentées par une exposition quasiment généralisée au chlordécone (comme l’indiquent les données de Santé publique France) et l’existence d’une situation épidémiologique particulière, puisqu’une sur-incidence du cancer de la prostate chez « les populations dont les origines remontent à l’Afrique subsaharienne » par rapport à « tout autre groupe ethno-géographique » a été plusieurs fois confirmée (comme l’ont d’ailleurs souligné certains de nos lecteurs en commentant des articles sur ce thème publiés sur notre site). 

Impossibilité de reculer

Au-delà, tout en se montrant très circonspects sur les réticences du gouvernement à reconnaître la probabilité d’un lien, Luc Multigner et Malcom Ferdinand (chargé de recherche Université Paris Dauphine) dans une tribune publiée par le site The Conversation au printemps admettaient : « En terme de méthodologie scientifique stricte, il est exact qu’il n’est pas possible d’établir rigoureusement et formellement la preuve d’une causalité ». Néanmoins, les éléments disponibles ne constituent-ils pas un faisceau de doutes assez fort pour établir une présomption et répondre aux demandes d’indemnisation, quand des preuves bien plus faibles ont suffi dans d’autres cas ? En tout état de cause, cependant, la réalisation de nouvelles recherches, à la méthodologie différente, n’apparaît pas inutile. Ces résultats s’ils confirment l’existence d’un lien s’imposeront au gouvernement.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • La Guadeloupe mais pas que ... !

    Le 11 décembre 2019

    Bien étrange tout ça ! Avant qu'il ne soit interdit en France, le chlordécone a été interdit dans presque tous les pays, il serait peut-être intéressant de voir pourquoi ?

    Dr Jean-Michel Jedraszak

  • Il reste le bon sens

    Le 12 décembre 2019

    L'étude citée serait parfaite pour illustrer les avantages et inconvénients des études cas-témoins, donc rien de nouveau sous le soleil.

    L'ennui, c'est qu'il est bien sûr inenvisageable de faire une étude de cohorte sur un sujet pareil. Reste à trouver des souris chez lesquelles on déclencherait des cancers de prostate par chlordécone ? Dans une étude irréfutable, bien sûr...

    Sinon, il reste le bon sens. Inonder les sols d'un produit interdit partout ailleurs (comme le fait remarquer le confrère, on peut penser qu'il y avait une bonne raison à cette interdiction), dont on voit mal quand il sera enfin éliminé, n'était pas raisonnable.

    Dr Marie-Ange Grondin, médecin de Santé Publique

  • Retirer oui de suite ! Indemniser ? Des études sont nécessaires

    Le 13 décembre 2019

    Réponse à J.M. Jedraszak

    Les causes du cancer de la prostate humain seraient multiples et complexes. Entre les facteurs génétiques (mauvaises photocopies de l’ADN en ARN avec perte des moyens de destruction des erreurs), les facteurs hormonaux (stéroïdes en moindre quantité lors de l’andropause, zone de risque de ce cancer), et les facteurs nutritionnels (Jusqu’ici non démontrés). Et les facteurs environnementaux, nous y voilà. Notez la complexité.

    Or les études épidémiologiques analysent un seul produit sur une seule cause uniquement dans l’espèce humaine. Ni les autres poisons et les effets potentialisateurs voire, ni les autres affections, ni les autres espèces.

    Sur la base d’observations expérimentales (sur des rats de laboratoires génétiquement modifiés pour ne pas résister au cancer), il a été émis l’hypothèse que des xénobiotiques possédants des propriétés hormonales pourraient contribuer à la survenue de la maladie. Luc Multigner Inserm U1085, IRSET, Pointe à Pitre, France, épidémiologiste et toute son équipe, affirme que :

    "L’étiologie du cancer de la prostate résulte des interactions complexes entre les facteurs génétiques, hormonaux, nutritionnels et environnementaux. Parmi ces derniers et sur la base d’observations expérimentales, il a été émis l’hypothèse que des xénobiotiques possédants des propriétés hormonales pourraient contribuer à la survenue de la maladie. Mais lesquelles ?
    En attendant des preuves expérimentales et une explication de l’action du chlordécone sur les cellules prostatiques uniquement après 45 ans voyons quelques questions.

    Première question : si la chlordécone peut être mise en cause dans le surplus statistique de cancers prostatiques, dont les causes sont d'ailleurs multiples dont hormonales, comment se fait-il que les cancers prostatiques humains, très rares avant 45 ans, ne se manifestent pas du tout chez les jeunes hommes entre 15 à 45 ans. Ces hommes jeunes de moins de 45 ans sont, pourtant, tout aussi exposés à ce toxique que les adultes ?

    Seconde question : que se passe-t-il chez les animaux âgés vivant librement aux Antilles, possédant une prostate assez semblable à celle de l'homme (les chiens par exemple) ? Ils ont des fonctionnements hormonaux identiques à ceux des hommes impliquant la testostérone en milieu extracellulaire, la DHT et l'œstradiol en milieu intracellulaire. Pourquoi ne sont-ils pas (ou si peu) touchés par cette affection ?

    Troisième question : on ne sait pas encore si ces mammifères, pourtant exposés à cette substance supposée cancérogène reconnu, présentent un surcroît de cancers prostatiques ? Certes il semble bien établi que les animaux (mais curieusement pas les hommes pour leurs autres cancers) vivant aux Antilles subissent un effet cancérogène général du chlordécone. Mais sur la prostate des animaux, y a-t-il eu de nombreuses autopsies significatives de chiens, de chats, de rats, aux Antilles ? Pas à ma connaissance !

    Quatrième question : les urologues connaissent-ils tous les travaux expérimentaux chez le chien, en 1939, puis les essais cliniques, en 1941, menés par Charles HUGGINS, médecin américain chercheur en cancérologie à l’Université de Chicago, spécialisé dans le cancer de la prostate.
    Pour ces travaux, HUGGINS a reçu le prix Nobel de physiologie ou de médecine en 1966 pour avoir découvert que le Stilboestrol (un œstrogène de synthèse) pouvait être utilisé pour contrôler la propagation de tous les cancers prostatiques. Les travaux datent de 1938 et sont rarement cités.

    En résumé, si le principe de précaution doit présider au retrait, le besoin de comprendre le mécanisme intime doit précéder l’indemnisation

    Dr Jean Doremieux

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