Décrocher la lune !

Paris, le samedi 6 juillet 2019 – Nous célébrerons dans deux semaines le cinquantième anniversaire du premier pas de l’homme sur la Lune. Bien avant ce moonwalk mémorable, l’astre a toujours fasciné les scientifiques et les médecins et alimentait bien des rumeurs et des fantasmes. Pour un été lunaire, le JIM vous propose un feuilleton astronomique, scientifique et philosophique en évoquant toutes les faces cachées et visibles de la Lune. Dans ce premier texte, le psychiatre Alain Cohen évoque « notre vieille amie », en remontant jusqu’au XVIIème siècle pour arriver à l’orée du vingtième. Nous vous invitons à découvrir au début du mois d’août les rebondissements de cette saga lunaire passionnante.

Par le docteur Alain Cohen

En 1969, voilà 50 ans, il n’y a ni smartphones ni réseaux sociaux. Pas d’ordinateur personnel. Ni GPS, ni voiture électrique. Ni CD ni DVD, ni même ces cassettes VHS, désormais disparues. Pas de scanner, pas d’IRM... Mais en ce temps-là, plage de futur dans le passé, des hommes marchent sur la Lune…

Notre vieille amie

Vers 1600, le médecin anglais William Gilbert la dessine dans un but scientifique. Dix ans plus tard, Galilée braque vers elle la première lunette, découvrant « le spectacle merveilleux d’une surface accidentée et inégale, et non pas lisse et polie. » En 1842, Auguste Comte la prend imprudemment comme exemple de « connaissance inaccessible à l’homme », car son éloignement semble la mettre définitivement hors d’atteinte. Mais l’homme a fait un pari fou : il veut la Lune !...

La Lune représente plus qu’un objectif astronautique : astre remarquable, elle retient depuis des temps immémoriaux, comme le Soleil, l’attention des hommes, à peine sortis de l’animalité. Au fil des millénaires, c’est un point fixe : fidèle compagne de l’humanité, elle brillait déjà pour nos ancêtres du néolithique, est présente actuellement, et sera toujours là dans l’avenir.

Astre des nuits, muse des poètes

Premier lumignon exorcisant notre peur de l’obscurité‚ la Lune fut divinité tutélaire de la nuit, associée aux rêves, comme l’atteste l’expression « être dans la Lune. » Dans cette vision onirique, l’astronome Kepler donne au début du 17ème siècle Somnium, Le Songe, ouvrage précurseur de la science-fiction où il voyage en rêve jusqu’à Levania, l’astre des nuits. Et s’interroge sur sa mystérieuse face cachée, jamais aperçue depuis la Terre en raison du phénomène de « résonance spin-orbite » : tournant sur elle-même dans le même temps qu’elle tourne autour de la Terre, la Lune présente toujours la même face. Il faut attendre Octobre 1959 pour que la sonde soviétique Lunik 3 fasse enfin, comme s’écrie un savant russe enthousiaste, « tomber le masque de la Lune » avec des photographies historiques, les premières images de la face cachée. Jusque-là, les tenants d’une prétendue vie lunaire suggéraient, sans démenti formel, qu’il pouvait exister des habitants ou des constructions sur la face cachée, inaccessible aux télescopes. Moqueuse, compatissante comme celle de l’ami Pierrot, burlesque comme celle du film de Georges Méliès, Voyage dans la Lune (1902), impassible comme celle après laquelle les chiens aboient, ou nostalgique comme ces « vieilles lunes d’antan », la Pleine Lune constitue dès l’enfance un test de Rorschach naturel pour projeter des sentiments et lui prêter une apparente figure humaine. Dès l’aube de l’humanité, cet anthropomorphisme assimile à un visage les formations lunaires visibles à l’œil nu. Une légende arabe y voit « le diable battant sa femme » et en 1880, l’Italien Filippo Zamboni décrit « un homme embrassant une femme » (Il bacio nella Luna), vision diamétralement opposée, mais aussi poétique ! Muse des poètes inspirant des siècles de rêveries, la Lune mérite une anthologie. Musset la compare à un « point sur un i », et Garcia Lorca la voit érotique et maternelle :

            « La Lune étire ses bras
            Et montre lubrique et pure
            Ses seins de dur étain...
            À travers le ciel chemine
            La Lune avec un enfant
            Qu’elle emmène par la main.
»

Le jeune enfant croit ainsi que la Lune l’accompagne : il court, elle se déplace avec lui ; il s’arrête, elle cesse sa course dans le ciel ! Depuis toujours, la Lune stimule les réflexions de l’homme, de son enfance paléolithique à l’âge adulte et spatial…

Phases et éclipses

Source de légendes, la Lune étonne par son aspect changeant, lié à l’existence de phases, et cette versatilité (pleine, en croissant, ou invisible quand elle est « nouvelle ») lui fait patronner un caractère dit précisément « lunatique. » Elle gouvernerait l’humeur, bien ou mal « lunée. » Des mythes concernent ses phases, perçues comme des alternances de mort (Nouvelles Lunes) et de résurrection (Pleines Lunes). L’astre nocturne inspire maints récits sur la mort, la fertilité, la naissance, la magie, telle la « Lune des sorcières. » Dans une légende indienne, la « maîtresse de la nuit » est tout simplement malade, quand elle semble disparaître des cieux, à la Nouvelle Lune : elle doit se plonger dans un fleuve sacré (et thérapeutique) pour retrouver éclat et santé ! Les Amérindiens expliquent ses phases par un caractère « bipolaire » : périodiquement, quand la Lune se souvient que son époux (le Soleil) a dévoré leurs enfants (des étoiles), sa face s’assombrit et rétrécit en forme de croissant ! En Inde, les Vedas assimilent ces phases à des époques plus ou moins propices au « séjour lunaire des yogis » et enseignent que « les âmes des défunts se dirigent vers l’astre des nuits. » Même croyance chez Plutarque, au 1er siècle après J.C, dans son ouvrage La face de la Lune où il associe la mort à la Lune, « terre d’accueil des âmes », et raisonne de façon finaliste, comme les poètes orphiques pour lesquels la Lune est une autre Terre où se réincarnent les âmes : à quoi servirait une autre Terre si elle était inaccessible, et comment concevoir une chose sans utilité ? Remarquant le retour périodique des phases, les civilisations antiques redoutaient pourtant la disparition définitive de l’astre après la Nouvelle Lune et guettaient la première réapparition du croissant lunaire. Celle-ci les rassurait et constituait un événement réglant société et rites religieux. Une trace demeure dans l’Islam où le croissant revêt toujours un symbolisme essentiel. Pour les Boschimans d’Afrique australe, les phases de la Lune évoquent son châtiment périodique par le Soleil qu’elle osa insulter : il la punit en la forçant à décroître à chaque lunaison ! Un vieux dicton résume l’intérêt pour le cycle lunaire, ne serait-ce que pour s’orienter la nuit, en différenciant l’est et l’ouest grâce à la Lune : « Bosse à l’ouest, Lune montante ; bosse à l’est, Lune descendante. » Pour savoir si la Lune est montante ou descendante (quand on ignore où se trouvent l’est et l’ouest), on peut recourir à ce moyen mnémotechnique : capricieuse, la Lune affecte la forme d’un C lorsqu’elle est décroissante, et d’un D lorsqu’elle est croissante, c’est-à-dire une lettre contraire à l’initiale de sa phase. Cette connaissance astronomique élémentaire se perd cependant et, dans les dessins d’enfants (voire dans les tableaux de peintres célèbres !), on voit parfois un croissant de Lune irréel avec bosse en haut et pointes en bas, fait impossible. Avec l’alternance régulière des jours et des nuits, les phases de la Lune ont permis l’élaboration du concept de phénomène périodique. Juste retour des choses : il trouve son maximum d’efficacité dans les fonctions mathématiques (circulaires et elliptiques) contribuant à ancrer l’astronautique dans la réalité... Les interrogations nées de la contemplation des astres présentent une incidence féconde sur l’efficacité créative permettant d’agir en retour sur le questionnement initial. Cet effet-boomerang de l’observation sur l’action illustre le « caractère d’instrumentalité des astres », suggéré par ces célèbres images montrant la métamorphose du bâton primitif en astronef, dans le film de Stanley Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace. La Lune eut ce rôle inducteur pour l’action humaine sur la nature, incitant à forger concepts et outils, sans lesquels elle serait restée inaccessible...

La nature défaillante

Des oxyures (appelés « vers de Lune ») aux crises d’asthme, la Lune passa pour la cause de maintes affections. Mais lors des éclipses, cette Lune paraissait elle-même « malade. » Dès l’Antiquité, les éclipses intriguent et suscitent maintes légendes "explicatives." L’étymologie du mot "éclipse" est révélatrice, puisqu’elle provient d’un terme grec signifiant "défaillance", comme si quelque chose déraille soudain dans l’ordre des choses, surtout avec les éclipses solaires où la nuit semble revenir pour quelques instants en plein jour ! Les Dusun de Bornéo interprétaient ainsi les éclipses de Lune : « Quand la lune disparaît du ciel, elle est avalée par le serpent ailé Terab. » Pour que Terab recrache la Lune et qu’elle retrouve sa place, les Dusun récitaient des litanies, au son du tambour. Dans une variante malaise du mythe, un grand papillon veut dévorer la Lune, et il faut faire du vacarme durant l’éclipse pour l’effrayer et lui faire lâcher sa proie astrale. Les Romains dressaient des torches vers le ciel afin de rallumer l’astre défaillant, et les Aztèques se flagellaient dans le même but. En mars 1504, abordant à la Jamaïque, Christophe Colomb tire parti d’une éclipse de Lune (qu’il sait imminente) pour effaroucher les indigènes et les contraindre à lui fournir des vivres ! Cette histoire est transposée par Hergé dans Le temple du soleil où Tintin, sur le point d’être supplicié, doit son salut à une éclipse solaire dont il feint d’être l’instigateur. Si les éclipses lunaires sont observées pour la plupart des satellites tournant près d’une planète sur une orbite peu inclinée, les éclipses de Soleil sont dues à une coïncidence exceptionnelle : vus depuis la Terre, le disque lunaire et le disque solaire ont des diamètres apparents presque égaux, d’où leur chevauchement possible.

Un calendrier universel

Les calculs permettant de prévoir la date d’une éclipse future comme de retrouver celle d’une éclipse passée, ces événements astronomiques constituent de précieux marqueurs chronologiques, même pour l’histoire ancienne. On peut ainsi affirmer que telle tablette assyrienne consigne en caractères cunéiformes l’observation d’une éclipse totale, survenue le 15 Juin 763 avant J.C, ou dater avec certitude la bataille du 28 Mai 585 avant J.C entre Mèdes et Lydiens : effrayés par une éclipse de Soleil, les belligérants  pactisèrent sur le champ ! La périodicité des éclipses (et donc leur prédictibilité) fut découverte par les Chaldéens et précisée par les astronomes grecs de l’Antiquité. Elles se reproduisent (en première approximation) aux mêmes dates tous les 18 ans et 11 jours, une période appelée saros ou « grande année », à laquelle les Grecs attachaient une importante signification, en montrant la supériorité de l’intelligence humaine sur les fantaisies apparentes de la nature. Au 5ème siècle avant J.C, l’astronome athénien Méton fut si heureux de découvrir la valeur de cette « grande année » qu’il aurait dit de la graver en lettres d’or sur les monuments. Dans un saros, on compte en moyenne 86 éclipses, pour moitié de Lune, et moitié de Soleil. Le calcul des éclipses implique la résolution d’équations par approximation rationnelle et fraction continue[1]. Aussi la volonté de prédire les éclipses (pour ne plus s’en effrayer) fut-elle un puissant stimulant pour les mathématiques. On peut en dire autant du calcul de la date de Pâques, fixée en 325 par le concile de Nicée « au dimanche suivant la Pleine Lune après le printemps » et dont dépendent les fêtes mobiles du calendrier chrétien. Ce calcul de la date de Pâques est basé sur la notion d’épacte, ou « âge de la lune » au 1er Janvier (c’est-à-dire l’aspect qu’elle affecte alors dans le cycle de la lunaison). Plus généralement, dans toutes les civilisations, la Lune constitue un calendrier naturel, par la régularité de ses phases, aisément prévisibles : en Afrique, Océanie ou Amérique précolombienne, le temps écoulé se mesurait couramment en lunes.  La difficulté réside dans la correspondance imparfaite des calendriers solaires et lunaires, car l’année solaire (ou sidérale) ne comporte pas un nombre entier de lunaisons (intervalles entre deux Nouvelles Lunes consécutives) et les calendriers lunaires doivent rattraper leur décalage avec l’année solaire en ajoutant périodiquement un treizième mois dit embolismique, à l’origine probable de la pratique (hélas non généralisée) du fameux "treizième mois !" La division de la semaine en sept jours et du mois en une trentaine de jours serait aussi un héritage des premiers calendriers lunaires. Et le langage a consacré un jour de la semaine à la Lune, le lundi : lunae dies en latin, lunedi en italien, moon day ou monday en anglais, montag en allemand...

Lune et marées

Durant des siècles, les médecins ont pratiqué une sorte de chronopharmacologie en alignant leurs prescriptions sur les phases lunaires ! Mais que n’a-t-on pas tenté de rattacher à ce « miroir d’argent » nocturne ? Des prévisions météorologiques à la médecine, en passant par les pratiques agricoles, d’innombrables superstitions furent dévolues à la Lune. Transcendant ce fatras de conjectures irrationnelles, une idée ancienne s’est révélée très pertinente : la Lune détermine les marées. Par leur intermédiaire, elle façonne le paysage typique des rivages océaniques, rythme les activités des populations côtières (pêche à pied, sorties des bateaux en mer, tourisme comme au Mont Saint Michel), et gouverne l’horloge biologique pour la faune et la flore de la zone intertidale. Elle règle ainsi sur ses lunaisons la nutrition des huîtres, le cycle reproducteur d’un poisson comme le grunion de Californie, ou de certaines algues... Voilà vingt siècles, l’astronome grec Cléomède associe correctement les marées (peu marquées en Méditerranée) à un « effet lunaire » que Newton attribue plus tard à une manifestation de la gravitation. Une légende du Nigéria évoque aussi « la Lune et son époux le Soleil rendant visite à leur meilleure amie, la Marée. » On rattache à l’effet de marée le phénomène du mascaret (une lame brisante remontant de façon spectaculaire vers l’amont d’un fleuve au moment de la haute mer, lors des marées de vive-eau, à la Nouvelle ou à la Pleine Lune), responsable d’accidents dans la navigation fluviale. En Haute Normandie, le mascaret de la Seine, à Villequier près de son embouchure, causa ainsi la mort de la fille de Victor Hugo, Léopoldine, et il fallut d’importants travaux de génie civil (aménagement du port du Havre) pour supprimer ce dangereux phénomène. Certains mascarets célèbres (comme celui de la Severn, à Gloucester en Grande-Bretagne, ou celui du Qiantang, près de Hangzhou en Chine) ont donné lieu à des traditions culinaires (basées sur une pêche "miraculeuse", facilitée par le mascaret) ou à des légendes « explicatives » sur leur origine. Dès le Moyen Âge, on songe à employer l’énergie des marées pour actionner des moulins, sur les côtes de l’Océan Atlantique et de la Manche. Et aujourd’hui, l’énergie marémotrice est directement redevable à la Lune, mais reste une richesse peu utilisée, car on estime à près de 200 millions de kilowatts la puissance potentielle d’une seule marée de vive-eau sur le littoral atlantique français ! Si l’on savait récupérer ce pactole, la Lune fournirait notamment l’énergie pour se rendre sur la Lune ! Cette énergie d’origine gravitationnelle est prise sur les caractéristiques orbitales du couple Terre-Lune : en contrepartie des marées, la rotation de la Terre se ralentit progressivement (de l’ordre de 1,6 millièmes de seconde par siècle, ce qui entraîne un allongement de la durée du jour), et la distance moyenne de la Terre à la Lune augmente d’environ quatre centimètres par an. On calcule qu’il en résultera, dans plusieurs centaines de millions d’années, une égalité de la période de rotation de la Terre sur elle-même et de la durée de révolution orbitale de la Lune : la "journée" terrestre durera alors exactement un mois de ce temps-là (46 jours actuels) et la Lune se présentera comme un satellite géostationnaire (ou du moins synchrone) : elle restera toujours au-dessus d’une même région terrestre, mais tout un hémisphère de notre planète sera privé de sa présence !

Lune et femme : un défi sexuel

Les jugements partisans de l’homme sur la femme étant vieux comme le monde, il compare de longue date celle qui partage sa couche à celle qui préside à ses nuits, assimilant le caractère de sa compagne aux traits capricieux de Phébé : comme la Lune, la femme est réputée changeante, instable, indéfinissable. François 1er puis Victor Hugo le diront : « Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie. » Cette opinion est d’autant plus répandue que la physiologie féminine, basée sur des menstruations périodiques,  offre une comparaison supplémentaire avec la succession cyclique des phases de la Lune. Une coïncidence passe pour "preuve" de cette collusion présumée entre femme et Lune : le cycle féminin est proche d’un mois lunaire, environ 28 jours. La médecine traditionnelle attachait une grande importance à cette analogie d’ordre gynéco-obstétrical. Les Aztèques révéraient ainsi la déesse lunaire, Tlazolteotl, pour qu’elle accorde « amour et fécondité. » Dans maintes cultures, les croyances populaires prétendent que la Lune influence les hommes dès leur conception : « si un enfant est conçu à la Pleine Lune, ce sera un garçon », « la Lune commande les règles », etc. À une époque où la prématurité est quasi synonyme de mortalité infantile, Mme de Sévigné écrit : « Je vous prie de compter les lunes pendant votre grossesse ; si vous êtes accouchée un jour seulement sur la neuvième, le petit vivra ; sinon, n’attendez point un prodige. » Des croyances accordent à la Lune des propriétés contraceptives, en fonction de ses phases, et préconisent la pratique des « bains de Lune », analogues nocturnes des bains de soleil ! Sous-tendant l’expression "lune de miel" pour qualifier la période d’état de grâce du mariage, l’analogie entre l’astre des nuits et la femme explique les métaphores amoureuses ou sexuelles utilisées jusqu’en 1969 pour évoquer la Lune : « Belle à conquérir », « astre inviolé », « territoire vierge », « déflorer la Lune », etc... Et les psychanalystes n’ont pas manqué d’évoquer l’« attrait œdipien pour la Lune », rappelant que la mère de Buzz Aldrin (second homme ayant marché sur la Lune) avait pour nom de jeune fille Mlle Moon ! Et quel meilleur symbole phallique qu’une fusée dressée sur son pas de tir, prête à pénétrer l’espace cosmique ? L’érotisation de la conquête spatiale  est parfois explicite, comme dans le nom donné au programme de satellites israéliens EROS (Earth Resources Observation Satellite)[2]. Sous-jacente, cette dimension sexuelle est un moteur puissant de l’attraction humaine vers la Lune : psychologique, ce moteur n’est pas moins utile que le moteur-fusée dans notre détermination séculaire à "vouloir la Lune." Puisant aux sources de la mythologie et du désir sexuel, la littérature conjecturale « décroche la Lune », bien avant la NASA.

Conquête littéraire

Cette conquête littéraire de la Lune procède de la même soif de connaissances que les progrès de l’astronomie. Au 1er siècle après J.C, Antonius Diogène imagine « ces choses incroyables au-delà de Thulé. » Tenant cette idée de « Lune hyperboréenne » d’un auteur grec du 3ème siècle avant J.C (Hécatée d’Abdère), il estime que « la Lune sera à deux pas lorsqu’on approchera du Pôle Nord. » Curieusement, cette étrange prophétie aura une part de vérité en 1957, à l’inauguration de l’ère spatiale par le lancement du premier Spoutnik soviétique couronnant les actions menées pour l’Année Géophysique Internationale, elle-même consacrée en grande partie à l’étude des pôles ! Un siècle après Diogène, Lucien de Samosate raconte dans son Histoire véritable comment atteindre la Lune avec un « bateau soulevé par une tempête en s’équipant d’une aile d’aigle. » À la Renaissance, dans son récit Roland furieux (vers 1520), l’Arioste fait voyager Astolphe jusqu’à la Lune à l’aide des aigles d’Alexandre et des chevaux du prophète Elie. Astolphe se comporte en preux « chevalier du ciel » et même en... psychiatre, puisqu’il rapporte de la Lune dans une fiole « la raison de Roland », perdue lors d’un chagrin d’amour ! À notre connaissance, la NASA n’a pas recherché si les échantillons de sol lunaire offrent un intérêt en psychiatrie !

Les rapports de la Lune à cette discipline sont anciens, comme l’indiquent les termes anglais lunatic behavior (conduite folle), lunacy (aliénation mentale) et moonstruck (fou, frappé par la Lune). Et tenaces, comme le montre la rumeur (fantaisiste) sur les "troubles mentaux" dont auraient souffert les astronautes revenus de la Lune... En 1532, Rabelais songe à envoyer Pantagruel sur la Lune, mais ne réalise pas ce projet d’astronautique littéraire. Le premier voyage romanesque Terre-Lune d’expression française revient à un auteur anonyme de 1595, dans un supplément à la Satire Ménippée où la propulsion s’obtient par... réaction, la fusée étant... les pets du diable ! Les voyageurs découvrent un monde lunaire où tout est illusion. Vers 1630, dans Un homme dans la Lune de Francis Godwin, un attelage d’oies et de cygnes propulse le héros Gonzales. Oubliant que l’absence d’atmosphère interdit toute astronautique aérodynamique (ni l’aile, ni le ballon, ni l’avion ne permettent le voyage spatial), Godwin a pourtant une étonnante prémonition, en imaginant la satellisation autour de la Terre qu’il décrit avec la ferveur des futurs astronautes, comme l’atteste la confrontation de ces phrases : « Tout me semblait être quelque grand globe de mathématiques où furent successivement représentés à ma vue tous les pays de notre Terre » (Godwin, en 1630). Et : « Je voyais tantôt les étoiles cousues sur un fond de velours noir, tantôt la surface de la Terre ; il me semblait planer au-dessus d’une carte géographique gigantesque aux couleurs magnifiques » (Le cosmonaute Alexeï Leonov, en 1965).

« Et quelque jour, on ira... »

En 1686, dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes, Bernard Le Bovier de Fontenelle amorce la transition entre littérature conjecturale et vulgarisation scientifique. Son enthousiasme annonce Albert Ducrocq commentant plus tard à la radio les exploits des astronautes, dans une ferveur communicative ! Fontenelle est prophétique quand, cent ans avant la naissance de l’aéronautique, il annonce l’avenir de l’homme-Icare : « On fait plus que se figurer le vol possible, on commence déjà à voler un peu ; plusieurs personnes ont trouvé le secret de s’ajuster des ailes qui les soutiennent en l’air. À la vérité, ce n’a pas été un vol d’aigle, et il en a quelquefois coûté à ces nouveaux oiseaux un bras ou une jambe ; mais cela ne  représente encore que les premières planches que l’on a mises sur l’eau, et qui ont été le commencement de la navigation. L’art de voler ne fait encore que de naître ; il se perfectionnera, et quelque jour on ira jusqu’à la Lune ! Prétendons-nous avoir découvert toutes choses ou les avoir mises à un point qu’on n’y puisse rien ajouter ? Eh ! De grâce, consentons qu’il y ait encore quelque chose à faire pour les siècles à venir ! » Le 18ème siècle s’achève sur les élucubrations lunaires du baron de Münchhausen, héros de Rudolf Raspe : le baron monte jusqu’à la Lune en... grimpant sur un pied de haricot géant ! Prémonition du concept d’ascenseur spatial[3] ! L’argent étant le métal associé à la Lune, il y recherche une hache d’argent...Vers 1955, une société américaine exploite l’argent lunaire en vendant à des naïfs des titres de propriété sur la Lune ! Dans un but publicitaire, des agences de voyage « prennent des réservations pour le voyage vers la Lune ! » Et un organisme anglais propose un pécule au premier homme qui réalisera ce fantastique voyage de la Terre à la Lune. Après les frères Montgolfier (1783), on pense (comme un héros des Histoires extraordinaires d’Edgar Poe), atteindre la Lune avec un ballon. Ou un canon, comme Mc Dermot (1728), précurseur de Jules Verne. Et ce dernier donne De la Terre à la Lune et Autour de la Lune (1866). Transitions entre utopie littéraire et astronautique en germe, ces récits contiennent des visions prophétiques, même si la propulsion par canon est impossible pour plusieurs raisons : mort des astronautes par les accélérations encaissées au lancement, éclatement du canon, échauffement en traversant l’atmosphère...

De Jules Verne à la Lune

Erreur de Jules Verne : donner d’emblée la vitesse de libération au projectile. Il faut au contraire fournir plusieurs impulsions successives, selon le principe des fusées motrices étagées ou "gigognes" conçues par Johannes Schmidlap (dès 1591 !), et appliquées vers 1900 à l’astronautique par un précurseur de Russie (une fusée dans une autre fusée dans une autre fusée, comme les matriochkas du même pays), Constantin Tsiolkovski, perçu alors comme illuminé, mais que la postérité reconnaîtra en donnant son nom à un cratère de la face cachée. Jules Verne imagine le compte à rebours avant le tir, il estime correctement la vitesse du vaisseau spatial (jusqu’à 40 000 km/h) et le temps du voyage Terre-Lune (3 à 4 jours). Son équipage de trois hommes (dont l’un, Nicholl, est l’anagramme du futur astronaute Collins) amerrit au retour dans le Pacifique ! Il prévoit la satellisation du vaisseau autour de la Lune (permettant aux astronautes de voir sa face cachée, privilège réservé pour la première fois à des yeux humains le 24 Décembre 1968, avec Apollo 8) et l’engin s’envole de Floride, près du futur Cap Kennedy ! A priori extraordinaire, cette prophétie est logique : comme le vaisseau spatial part des USA, il faut une région peu peuplée et une mer à l’est (en cas d’accident au lancement), située à une latitude basse, avec la Lune à moins d’un degré du zénith pour faciliter le lancement par un tir vertical en bénéficiant de conditions favorables, car la vitesse de rotation terrestre ajoutée à celle du lanceur réduit le devis énergétique. Or aucun site des USA ne répond mieux à ces conditions initiales que la Floride... Jules Verne montre une grande clairvoyance dans sa peinture sociologique du départ des hommes vers la Lune et prévoit l’engouement du public, la marée humaine déferlant aux alentours de la base de lancement à l’approche du jour J : « Tous les quarts d’heure, le rail-road de Tampa amenait de nouveaux curieux... Des baraquements, des cabanes, des tentes hérissaient la plaine et ces habitations éphémères abritaient une population assez nombreuse pour faire envie aux plus grandes cités. » En Juillet 1969, les curieux viendront en masse, à l’avance, prenant d’assaut motels, plages, campings, transports, téléviseurs, vivres, en une gigantesque kermesse lunaire ! De mémoire d’hôtelier, le meilleur chiffre d’affaires du siècle. Et liesse générale à chaque phase de la mission...

Vaincre la pesanteur

En 1901, dans Les premiers hommes dans la Lune, H.G Wells propulse l’astronef par une matière opaque à la gravitation (comme le plomb aux rayons X). Wells est précédé par Jonathan Swift soutenant ainsi dans Les voyages de Gulliver son « île volante » de Laputa (1726) et par George Tucker dans Un voyage dans la Lune (1827). Mais ce matériau ne peut pas exister, car il serait équivalent à un mouvement perpétuel (création d’énergie ex nihilo). Le moteur-fusée demeure l’unique valeur sûre pour vaincre la pesanteur nous rattachant à la Terre, comme nous le verrons dans le second volet de cette tribune où, après avoir rêvé d’elle pendant des millénaires, l’homme marche enfin sur la Lune, « cette faucille d’or négligemment jetée dans le champ des étoiles », selon Victor Hugo... Non, nisi parendo, vincitur dit un adage paradoxal : en se pliant à ses lois, on soumet la nature à notre volonté... 5, 4, 3, 2, 1, zéro ! Mise à feu des moteurs...

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Fraction_continue
[2] https://en.wikipedia.org/wiki/EROS_(satellite)
[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Ascenseur_spatial

 (À suivre le samedi 3 août : La légende de Wang-Hu)

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Vos réactions (5)

  • Et les loups garous

    Le 06 juillet 2019

    Excellent article .. ne pas oublier non plus la pleine lune et ses effets supposés sur le comportement humain, les loups garous et les vampires, etc

    Dr Olivier Kourilsky

  • Un article rafraichissant

    Le 06 juillet 2019

    A tous les sens du terme, ça fait du bien par les temps qui courent, le mot temps n'étant pas seulement entendu au sens météorologique…
    Redoutable érudition, cher confrère, mais vous avez oublié un précurseur: Cyrano de Bergerac (le vrai, pas le héros de la célèbre pièce d'Edmond Rostand) avait proposé d'attacher des fioles remplies de rosée à une nacelle, puis de les clore hermétiquement et de poser l'ensemble sur l'herbe au petit matin: tout le monde a pu constater que la rosée s'évapore le matin, autrement dit elle est attirée vers le ciel, donc cet ingénieux dispositif devrait s'élever vers le ciel, éventuellement avec un passager pas trop lourd. Pas bête, non?

    Dr Jean-Marc Ferrarini

  • Cyrano, pionnier de l'astronautique (littéraire)

    Le 07 juillet 2019

    Je remercie ces contributeurs pour leurs réactions. Effectivement, le Dr Ferrarini prend de l'avance sur le second volet de cette tribune (La légende de Wang-Hu) où je rappelle notamment que, dans son Histoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil (1657), Cyrano évoque divers moyens fantaisistes pour atteindre la Lune (fioles de rosée, moelle de bœuf, ressorts, grandes ailes...), mais a aussi une prémonition remarquable de la bonne méthode : une « quantité de fusées volantes ! »

    Dr Alain Cohen

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