Faut-il exclure Freud du tribunal ?

Paris, le jeudi 31 octobre 2019 - Soixante psychiatres et psychologues ont publié une tribune dans laquelle ils demandent que la psychanalyse soit exclue du domaine des expertises judiciaires et des universités.

« Un enseignement en violation avec la médecine », « des dogmes néfastes », « une démarche anti-sociale » : les opposants à la psychanalyse n’ont pas de mots assez durs pour qualifier ce qu’ils considèrent comme une pseudo-science. Dans une tribune au vitriol publiée dans l’Obs le 22 octobre dernier, 60 psychiatres et psychologues demandent notamment que les psychanalystes soient exclus de la liste des experts judiciaires.

Parmi les soutiens de la tribune, on trouve Sophie Robert, cinéaste qui a fait de la lutte contre l’influence de la psychanalyse en France son cheval de bataille. En 2011, elle réalisait ainsi Le Mur, où elle dénonçait l’approche psychanalytique du traitement de l’autisme. Elle sort aujourd’hui un nouveau film, Le Phallus et le Néant, l’occasion cette fois de fustiger la vision de la sexualité qu’a la psychanalyse.

« Dogmes idéologiques » et « postulats obscurantistes »

Pour les auteurs de la tribune, la psychanalyse est tout sauf une science. Elle ne se base que sur des « dogmes idéologiques, fondés sur des postulats obscurantistes et discriminants sans aucune validation scientifique » qui aboutit à des « diagnostics fantaisistes » « non reconnus par les nosographies internationales en vigueur ». Les psychiatres se désolent notamment que la France soit l’un des derniers pays au monde à continuer à enseigner la psychanalyse dans les facultés de psychologie et de médecine, un enseignement qui apprend aux étudiants « le mépris de la médecine et du principe même de la démarche scientifique » selon ses détracteurs.

La psychanalyse aurait des conséquences désastreuses en matière de santé publique, en empêchant les malades psychiatriques d’accéder aux soins dont ils ont besoin au nom de « dogmes psychosexuels freudo-lacaniens obsolètes ». Mais la psychanalyse touche aussi le domaine judiciaire via son approche toute particulière de la sexualité. Selon leurs pourfendeurs, les psychanalystes n’hésitent pas à prétendre que les victimes de violences sexuelles sont en réalité inconsciemment consentantes, « au nom de l’idéologie psychanalytique selon laquelle la vérité se situe toujours à l’envers de la réalité tangible ».

Pour les auteurs de la tribune, deux mesures doivent être prises pour réduire l’influence de la psychanalyse en France. Tout d’abord, la justice doit radier de ses listes d’experts les tenants de la psychanalyse. Ensuite, son enseignement doit, comme ce fut le cas récemment aux États-Unis, être exclu des facultés de médecine et de psychologie pour être cantonné aux filières littéraires. La psychanalyse sera ainsi limitée à un exercice « à titre privé, pour des requêtes d’ordre existentiel » sans pouvoir influencer la médecine ou la justice.

La psychanalyse entre pseudo-science et art

Piqués au vif, quatre psychiatres et psychologues tenant de la psychanalyse ont exercé leur droit de réponse en publiant une tribune dans l’Obs ce lundi. Selon eux, il est indéniable qu’il existe au sein de l’homme un sujet, une conscience inaccessible aux sciences "dures". Par conséquent, la psychanalyse peut apporter un complément à la psychiatrie "classique" dans le traitement des maladies mentales. A l’opposé de leurs pourfendeurs, ils souhaitent que chaque psychiatre et psychologue soit formé à la psychanalyse.

Pour ces psychiatres freudiens, la psychanalyse est bien une science, mais une science un peu particulière, en ce qu’elle ne prouve pas ses résultats par des études statistiques, mais en s’appuyant sur le témoignage des "patients". Le savoir-faire du psychanalyste serait selon eux une sorte "d’art".

La psychanalyse est-il un art, une science ou une pseudo-science ? Chacun jugera en son âme et (in)conscience.

Quentin Haroche

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Vos réactions (14)

  • Psychanalyse et psychiatrie

    Le 31 octobre 2019

    Dommage de faire une telle publicité à une tribune de parti pris, qui ne tient pas compte des avancées de la psychanalyse et en se tient à certains errements des années passées et lointaines.
    La psychanalyse ne dénigre pas la science et est à l'écoute, notamment des avancées des neurosciences, qui confortent même certaines de ses hypothèses, comme la mémoire implicite et explicite, l'épigénétique,....

    Opérer un tel clivage n'a pas d'intérêt et est contre productif aux travaux de recherche!

    Dr Fanny Cohen

  • Plus de 680 signatures

    Le 01 novembre 2019

    Merci pour cet article. J'attire votre attention sur le fait que la tribune, dont le titre original est "La psychanalyse ou l'exercice illégal de la médecine" a engrangé en une semaine plus 680 signataires professionnels de santé, psychiatres et psychologues pour la plupart.
    Pour la signer et voir la liste complète des 680 signataires : www.justicesanspsychanalyse.com
    Pour voir films, documentaires et émissions de plateau critiques au sujet de la psychanalyse : www.dragonbleutv.com

    Sophie Robert

  • Un auto-portrait ?

    Le 03 novembre 2019

    "Des personnes qui s’arrogent l’humanisme et n’hésitent pas à recourir à l’anathème, aux attaques personnelles pour faire taire ceux qui ne pensent pas comme eux." Serait-ce un auto-portrait des rédacteurs de cette tribune ? Si il y a bien des raisons de critiquer la psychanalyse, faut-il pourtant oublier qu'elle a longtemps été la seule voix à redonner du sens à la maladie, à traiter les patients comme des humains à respecter malgré l'incompréhension qu'on avait alors de leurs symptômes. Toutes les psychothérapies actuelles (et même les TCC) lui doivent quelque chose. Traiter "objectivement" les malades, c'est revenir plus d'un siècle en arrière et en faire des objets. C'est surtout confondre objectivité et évaluation. Que les résultats des thérapies soient évalués, rien de plus normal. Mais confondre cela avec une objectivation quantifiée des processus complexes et relationnels du traitement, c'est autre chose; réduire les malades à leur maladie risque fort de n'être qu'une regrettable régression.

    Dr François Balta

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