La Covid-19 : une fièvre médiatique comme les autres ?

Paris, le samedi 16 mai 2020 - C’était samedi dernier. C’était le samedi d’avant aussi. Nous nous sommes essayés à deviser sur la Covid-19 en voulant crânement examiner de façon un peu décalé la crise qui nous occupe, chaque jour, depuis des semaines. Nous nous sommes quittés en nous interrogeant sur les raisons pour lesquelles, nos peuples européens, jaloux de leur liberté et de leur démocratie, avaient pu accepter finalement sereinement que leurs dirigeants, il est vrai démocratiquement élus, les contraignent, sans qu’un réel processus législatif soit appliqué, à rester chez eux, à ne plus voir leurs proches et à ne presque pas enterrer leurs morts.

Quelques hypothèses avaient été lancées et notamment l’influence d’une société férue du principe de précaution, qui pour une fois ne pouvait guère reprocher aux pouvoirs publics de vouloir sacrifier sa santé sur l’autel de l’économie, quand de telles critiques sont constamment adressées à propos des produits chimiques et autres perturbateurs. La semaine précédente, toujours boursoufflés d’orgueil, nous avions remarqué combien l’oubli (provisoire) de la mort avait jeté plus d’un d’entre nous dans une étrange panique, oublieuse des réalités.

Et si tout était de notre faute ?

Mais bien sûr, un coupable tout désigné n’a été qu’évoqué : l’influence des médias, de la presse, d’internet et donc en partie du JIM. Les articles, les reportages, les débats qui ont été consacrés ces dernières semaines à des sujets n’ayant aucun rapport direct ou indirect avec la Covid-19 sont quasiment invisibles. Il est plus que probable que ce matraquage ait favorisé chez les Français une sur estimation de certains risques. « Il faudrait sans doute interroger la responsabilité des médias audiovisuels dans cette panique qui s’est emparée des opinions publiques occidentales (avec une exception allemande, les télévisions germaniques ayant volontairement décidé de traiter le covid-19 à la place qu’il mérite) », se demandait le journaliste Jean Quatremer dans un billet de blog récent que nous avons déjà cité dans ces colonnes.

Tout est Covid

On peut évidemment s’interroger sur la pertinence de ce volume d’informations (sauf bien entendu sur un média médical comme le nôtre !).  Néanmoins, alors que la gestion de l’épidémie occupe une très importante partie de l’activité de tous les ministères, et ce dans tous les pays, alors que les mesures de confinement ont paralysé de très nombreuses activités, alors que la recherche médicale a multiplié les travaux sur cette maladie (allant jusqu’à négliger d’autres champs de recherche), il n’est pas anormal que du journaliste politique, à l’expert international, en passant par le spécialiste d’économie et même celui de la culture, la Covid-19 soit le sujet phare. Ainsi, même si une certaine démesure n’est pas à exclure, la quantité d’informations n’est probablement pas le principal point critique.

Candidat idéal pour flatter nos biais

Une analyse de sa qualité pourrait être plus éclairante. A cet égard, point de surprise : comme l’antienne facilement répétée nous l’enseigne, les médias se délectent toujours bien plus certainement des informations catastrophistes et alarmantes que des données rassurantes. Convaincus que les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent guère, ils flattent ainsi de nombreux biais de perception. Le professeur de psychologie Rémi Kouabenan (université de Grenoble), auteur de nombreux travaux sur la perception des risques, nous avait rappelé la tendance de notre esprit à sélectionner les informations. Le spécialiste soulignait notamment que la population perçoit souvent comme plus risqués qu’ils ne le sont en réalité, les événements inconnus ou peu familiers, catastrophiques et involontaires et comme moins risqués les événements familiers, connus, moins catastrophiques et volontaires. Il relevait encore que les risques contrôlables (ou ceux que l’on pense maîtriser) tendent à être sous-évalués par rapport aux risques perçus comme non ou peu contrôlables (ainsi le risque de cancer du poumon qui cause 29 000 morts par an en France et est maitrisable en ne fumant pas perturbe bien moins nos contemporains que celui du Covid, plus difficile à éviter).  Autant de grilles de lecture qui permettent d’appréhender la perception des Français de la crise actuelle, alors que SARS-CoV-2 a constamment été présenté comme un nouvel agent pathogène mystérieux, réservant d’incessantes surprises, tandis que son invisibilité (à l’instar de tous les autres virus et micro-organismes d’ailleurs) a rapidement transformé son action en menace sournoise et entêtante. Par ailleurs, de nombreux travaux de psychologues et sociologues ont mis en évidence comment la couverture médiatique produit un phénomène « d’amplification sociale du risque ». Sans doute la crise de la Covid-19 en est un exemple parfait.

Des bonnes nouvelles, il y en a, et pas si loin

Dans ce contexte, de nombreux travers habituels des médias ont empêché une appréhension différente. On peut l’observer par exemple dans l’utilisation, sans limite, des modélisations. Jamais on n’aura vu à la télévision et sur internet autant de courbes, de graphiques et autres histogrammes. Mais dans la présentation de ces chiffres, c’est tout d’abord encore une fois les plus alarmants qui sont retenus. Ainsi, dans une tribune publiée dans Le Monde cette semaine, plusieurs médecins emmenés par José Cohen, immunologiste, se sont étonnés qu’un écho plus important ne soit jamais accordé aux données plus rassurantes. « Après huit semaines de confinement et plus de 26 000 morts, les réticences exprimées à l’annonce de la réouverture des écoles par nombre de parents d’élèves et d’enseignants traduisent la crainte que soulèvent cette épidémie et les risques de recrudescence. Ces inquiétudes largement partagées au-delà de la question de l’école répondent en partie aux représentations de l’épidémie par nos concitoyens, fortement étayées par le décompte morbide quotidien énoncé par le directeur de la santé, les images de services de réanimation surchargés ou encore des établissements médico-sociaux où meurent dans l’isolement le plus total des milliers des personnes âgées. Ces représentations s’appuient sur des données épidémiologiques incontestables (…). D’autres représentations attenantes à d’autres réalités sont néanmoins possibles. Il existe non pas en Suède, au Japon ou en Allemagne, mais au sein de notre pays, une communauté de femmes et d’hommes, actifs, résidant dans un environnement urbain, ayant continué à exercer leur activité professionnelle notamment dans des lieux surexposés au virus, sans par ailleurs s’isoler de leur famille proche, conjoints ou enfants (souvent accueillis dans les établissements scolaires) et pour lesquels nous disposons de données épidémiologiques fiables. La diffusion de ces données pourrait s’avérer utile à l’heure du déconfinement pour atténuer les inquiétudes de nombre de femmes et d’hommes susceptibles de reprendre une vie professionnelle et de scolariser leurs enfants. Ces données existent et ne proviennent pas d’un environnement particulier comme celui du porte-avions Charles-de-Gaulle et de sa population peu représentative, mais du personnel de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), soit plus de 100 000 personnes dont près de 70 % de personnels soignant, hommes et femmes de tous âges et de toutes conditions physiques, ayant pour nombre d’entre eux interagi quasi quotidiennement avec des patients atteints du Covid-19. Avec un peu plus de 4 300 personnes contaminées, chiffre probablement sous-estimé par le fait que seuls les cas symptomatiques ont été dépistés, l’AP-HP déplore à ce jour 7 passages en réanimation et 3 décès rapportés au Covid-19, soit un taux de mortalité inférieur à 0,1 %. (…) Ces chiffres nous indiquent qu’en s’organisant de manière responsable et en protégeant de manière renforcée et ciblée les plus âgés et les plus vulnérables, le nombre de décès et de formes graves a été limité drastiquement » concluent les chercheurs.

Mise en perspective

Cette mise en avant des modèles les plus alarmants n’est cependant peut-être pas seulement le résultat d’une volonté de privilégier des données considérées comme plus à même de retenir l’attention des spectateurs et des lecteurs. Le défaut de culture scientifique, mille fois évoqué dans ces colonnes, peut également être éventuellement suspecté. Sans doute explique-t-il notamment l’absence quasi systématique de mise en perspective des très nombreux chiffres qui sont commentés. Pourtant, cet exercice apparaît essentiel pour mieux comprendre les situations. Ainsi, rappeler simplement que les Etats-Unis comptent 328,2 millions d’habitants permettrait de considérer avec une dramaturgie un peu moins appuyée les 84 931 décès (au 14 mai) enregistrés outre-Atlantique, ce qui représente un nombre de décès par millier d’habitants moins important que celui mesuré en France. Dans la même perspective, vingt sociétés savantes de pédiatrie ont tenu à rappeler dans une tribune publiée dans le Quotidien du médecin : « Deux décès ont été rapportés chez des enfants de moins de 15 ans, infectés par Covid-19. Actuellement, des cas avec des complications inflammatoires tardives sont décrits, et en cours de recensement, mais concernent un nombre limité d’enfants. Ces cas graves, tous douloureux pour les familles concernées, doivent être mis en perspective des complications sévères et des décès associés aux autres agents infectieux, virus ou bactéries, chez l’enfant. En 2016, 40 enfants de 1 à 14 ans sont ainsi décédés d’une maladie infectieuse (INSEE) ».

Souviens-toi de l’hiver 57

La mise en perspective doit également peut-être être géographique et historique.

Géographique en gardant à l’esprit que des maladies infectieuses faciles à traiter ou à prévenir ayant quasiment disparu dans le monde occidental tuent infiniment plus que la Covid (même en ce printemps 2020) dans nombre de pays d’Afrique ou d’Asie (paludisme, diarrhées infectieuses…).

Historique en se souvenant par exemple que les grippes de 1957 et 1968 ont tué autant que la Covid-19 (pour l’instant) sans faire la Une des journaux et sans mettre le monde à l’arrêt (pour des raisons que nous tenterons d’analyser dans un prochain article).  

Transparence des sources

Outre une mise en perspective, la diffusion d’une information de qualité autour de la Covid-19 nécessiterait une plus grande transparence sur les sources. Or, alors que la Covid-19 a entraîné une explosion des preprints, les médias entretiennent le flou entre les projets d’articles mis en ligne sur ces sites avant relecture par les pairs et les études publiées après l’examen d’un comité ad hoc. Le médecin blogueur Hervé Maisonneuve indiquait récemment que le site MedRxiv a enregistré 1 663 preprint (entre le 1er janvier et le 3 avril) et bioRxiv 450 : « pour ces deux archives le total est de 2 113 ; la croissance est très (trop ?) rapide avec 1 000 le 31 mars, 1 500 le 11 avril et 2 000 le 22 avril soit 1 000 déposés en 22 jours (45 par jour) ; arXiv, l'archive historique en physique héberge 600 préprints COVID le 23 avril 2020 ; HAL a 267 documents » énumérait le praticien. Cependant, il notait encore que ces préprints sont loin de tous donner lieu à une publication. « Kent Anderson (un des chefs du blog Scholarly Kitchen) a estimé que pour bioRxiv (sur 5 ans), environ 30 % des prints ne donnent pas lieu à publication dans une revue à comité de lecture » indique Hervé Maisonneuve qui cite également une évaluation publiée dans Nature en janvier 2019 évoquant 58 % de preprints non publiés. La nécessité de prendre des distances avec les informations publiées sur ces plateformes n’est pourtant que rarement évoquée par les médias grands publics, qui omettent d’expliquer cette distinction pourtant essentielle, pour mesurer le niveau de confiance que l’on peut accorder à un essai de modélisation ou à l’évaluation d’un médicament. Les dangers de ces ellipses et de ces raccourcis sont d’autant plus flagrants quand il s’agit d’annoncer comme une réalité tangible des chiffres qui relèvent d’une modélisation : c’est ainsi par exemple qu’ont été présentées cette semaine les données d’une étude (pour sa part dûment publiée dans Science) de l’Institut Pasteur, qui relevaient d’une modélisation concernant le nombre de personnes qui auraient été infectées par la Covid-19, rapidement commentées comme une réalité gravée dans le marbre par de nombreux médias.

Toutes les vérités sont bonnes à dire, du moment qu’elles sont toutes dites et bien dites

Dès lors, quelle attitude adopter, quelle évolution espérer ? « Plus que jamais, il convient désormais de donner une place plus large à une représentation collective moins inquiétante de l’épidémie (…) faisant émerger un autre visage de cette pandémie » proposent José Cohen et ses confrères. La clé est-elle vraiment de s’orienter vers une information moins inquiétante. N’est-il pas plus important de privilégier plus strictement une information plus juste, plus proche de la vérité (si tenté que l’on puisse un jour réellement s’en approcher) permettant à chacun de mesurer s’il doit ou non être préoccupé.

Dire la « vérité », même aux médecins

Si l’on veut privilégier cette voie, la presse professionnelle (et modestement le JIM) pourrait avoir un rôle à jouer. Elle tente en effet, même si elle n’est pas indemne de quelques travers, d’offrir une vision la plus exhaustive possible de la situation, en donnant une place comparable aux études dont les résultats sont positifs et ceux dont les résultats sont négatifs. Une telle ligne peut parfois être critiquée, même par nos lecteurs, qui dans ces colonnes, à propos de l’hydroxychloroquine, ont pu nous reprocher la mise en avant de conclusions encourageantes ou décevantes, oubliant que le jour d’avant avait été l’occasion de commenter des résultats divergents. La mise en scène de cette pluralité apparaît essentielle, de même que le refus de masquer les informations complexes ou dérangeantes : telle des données sur les pseudo-Kawasaki (même si évidemment une mise en perspective est indispensable, nous l’avons dit) le jour de la rentrée des classes (et ce d’autant plus légitimement que nous nous adressons à un lectorat éclairé de professionnels de santé auxquels rien ne devrait être caché) ou encore les analyses non manichéennes de Santé publique France (SPF) sur l’utilité des masques.

Que l’on se permette, pour conclure, une énième boutade sur les élucubrations sur le monde d’avant et le monde d’après : si demain ressemble à la façon dont les médias grand public ont traité la Covid-19, les nostalgiques d’hier n’ont guère de souci à se faire.

On pourra relire :

le blog de Jean Quatremer : http://bruxelles.blogs.liberation.fr/2020/04/30/confinement-le-debat-interdit/

L’interview du professeur Rémi Kouabenan : https://www.jim.fr/medecin/pratique/recherche/e-docs/perception_des_risques_une_mecanique_sous_influences_176304/document_edito.phtml

La tribune de José Cohen et ses confrères : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/12/donnons-une-place-plus-large-a-une-representation-moins-inquietante-de-l-epidemie_6039380_3232.html
 
La tribune des vingt sociétés de pédiatrie : https://www.lequotidiendumedecin.fr/actus-medicales/sante-publique/covid-19-20-presidents-de-societes-savantes-de-pediatrie-reclament-le-retour-des-enfants-lecole

Le blog d’Hervé Maisonneuve : https://www.redactionmedicale.fr/2020/04/covid-19-la-p%C3%A9rennite-de-larchive-ouverte-medrxiv-est-assur%C3%A9e.html

Aurélie Haroche

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Vos réactions (8)

  • Des mots et des chiffres

    Le 16 mai 2020

    On estime à 60 000 le nombre de décès évités grâce au confinement. On ne peu donc pas considérer que "les grippes de 1957 et 1968 ont tué autant que la Covid-19 (pour l’instant)" puisqu'il n'y a pas eu de confinement pour ces deux autres pandémies. Même en considérant que les grippes anciennes aient tué autant, cela signifie qu'il n'y a eu aucun progrès social ou médical de puis 1957. Est ce vraiment le cas ? Ne faut il pas évaluer les données statistiques en fonction des éventuels progrès, le port du masque par exemple....Est ce que les gens portaient des masques en 1957 ? Est ce qu'ils avaient un "chômage " ou la possibilité de "télé travailler".
    A l'inverse on peut aussi constater que la population était plus nombreuse dans les campagnes et que, de ce fait, les grippes anciennes ont davantage été meurtrières car malgré cet éparpillement de la population il y a eu autant de morts.

    Les USA sont une fédération. Certains Etats n'ont presque pas été touchés. Et dans certains autres qui sont des "pays" à eux seuls il y a eu beaucoup plus de décès proportionnellement qu'en Europe. Cela pour dire que les comparaisons ne sont pas aussi "évidentes" à faire.

    Christophe Querry

  • Excellent article

    Le 16 mai 2020

    Enfin ! Remettre les choses à leur juste place...
    Le pouvoir de la Presse supprime (ou empêche) le libre-arbitre de chacun. Il est bon de lire, de la part d'un média, un mea culpa même si ce média, réservé aux professionnels de santé, s'adresse à des gens qui ont un sens de l'analyse plus poussé que le grand public plus facile à influencer.
    Merci pour cet article.

    Catherine Decuyper

  • Panique au pays de Descartes

    Le 16 mai 2020

    Surréaction pavlovienne et emballement médiatique ont été les maîtres mots de cette crise.
    On commence à peine à prendre un peu de recul et à réfléchir clairement, mais il est certain que la saturation de l'espace médiatique, a été, pour une grande part, à l'origine de cette hystérie collective.
    La peur entretenue chaque soir avec soin par les autorités a été le seul moyen de faire accepter des mesures aussi radicales et désastreuses pour pallier l'état de délabrement avancé de notre système de santé et l'impréparation des structures de la société face à un fléau qui pourtant était attendu tôt ou tard.

    N'oublions pas que des positions comme celle de cet article étaient jugées hérétiques il y a peu et personne n'osait les soutenir en public.

    Espérons seulement que nous serons mieux armés lorsqu'un virus bien plus létal fera son apparition.
    On peut rêver, ce n'est pas encore interdit.

    Dr Patrick Ramadier

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