L’incompréhensible glissement

Paris, le samedi 12 juin 2021 – L’un des phénomènes qui interpelle le plus dans les mouvances complotistes est leur soutien par des scientifiques avérés. Or, la présence de médecins parmi les groupes anti-vaccins les plus irrationnels ou encore au sein de comités vantant les mérites des traitements les plus extravagants ne peut qu’accroître la notoriété et l’influence de ces discours. Il suffit pour s’en convaincre de lire les commentaires concernant Alexandra Henrion-Caude, généticienne anciennement chercheuse à l’INSERM : beaucoup louent le sens du sacrifice de « cette grande scientifique » qui n’hésiterait pas à mettre sa carrière en jeu, pour dire la vérité. La vérité sur la Covid et les vaccins contre cette maladie.

Bascule

Au-delà du danger lié à la participation de scientifiques institutionnels à des mouvances manifestement complotistes, cette collusion interroge. Comment la formation des scientifiques n’empêche-t-elle pas ceux qui ont brillé par leurs travaux de devenir les chantres des informations les moins robustes ? A quel moment, certaines convictions religieuses (que tout médecin et scientifique peut nourrir intimement) prennent-elles le pas sur la pensée scientifique ? A quel moment, les critiques que chacun a le droit légitimement d’émettre sur la société deviennent-elles chez celui qui a été habitué à penser, à analyser, à raisonner des élucubrations sans cohérence ?

Spécialiste des ARN non codants

Il y a à peine encore quelques années, les premières réponses au nom d’Alexandra Henrion-Caude à une recherche sur Google étaient élogieuses. On trouvait notamment ce beau portrait d’elle dans la revue Sciences et Santé de l’INSERM. L’article racontait le parcours de celle qui en 2013 avait été la seule française à être lauréate de l’Eisenhower Fellowship « qui sélectionne chaque année des personnalités motivées, à fort potentiel afin de leur permettre de soutenir un projet personnel et de créer un réseau de relations internationales ». Le « fort potentiel » ne faisait pas de doute : née en 1969 à Warwick (en Grande-Bretagne), Alexandra Henrion-Caude obtint en 1997 un doctorat en génétique à l’université Paris VII. Un an plus tard, elle était saluée par le Prix de la Fondation Nestlé. Partie aux Etats-Unis pour parfaire sa formation, elle revient en France et devient en 2012 chef d’équipe à l’unité INSERM 781, alors dirigée par Arnold Munnich. Elle contribue ainsi à la découverte de l’implication d’ARN non codants dans les maladies génétiques.

Nanoparticule et modification génétique

Ses différents travaux et collaborations la mènent sur la route du professeur Axel Kahn, qui fut son directeur de thèse. A Sciences et Santé, elle confie combien l’homme l’inspire, indiquant qu’il l’a « initiée à la pluralité des voies qui lient notre science à la société, (…) par une préoccupation constante de communication et d’éthique de nos recherches ». Dix-huit ans plus tard, la leçon semble avoir été complétement oubliée. Car en fait de communication éclairée sur ses recherches, Alexandra Henrion-Caude semble préférer mettre l’aura de son expérience au service de discours simplistes et encourageant inévitablement les interprétations complotistes. Ainsi, des vaccins ARNm, elle n’hésite pas à dire : « Cette injection, non reconnue comme étrangère, va rentrer son code génétique chez vous, donc va vous modifier génétiquement ». Quelques mois auparavant, à propos des écouvillons utilisés pour la réalisation des prélèvements en vue des tests PCR, elle affirmait qu’ils étaient destinés à atteindre la « plaque cribiforme », un « lieu qui permettrait de passer des nanoparticules, des nouveaux modes de thérapie directement au niveau du cerveau ».

Happenings

En termes d’éthique, les leçons d’Axel Kahn ont également été oubliées, quand Alexandra Henrion-Caude n’hésite pas à prendre part à des réunions animées par les saltimbanques Jean-Marie Bigard et Francis Lalanne. Non seulement, Alexandra Henrion-Caude ne prend jamais ses distances avec les invectives et insultes qui sont monnaie courante dans ces happenings (comme lors de la fameuse réunion du Trocadéro du 23 mai), mais elle n’hésite pas même à y prendre part, en alpaguant les journalistes.

De la foi à la folie

Face à cette triste prestation ou à ses différentes théories, déployées par exemple dans le documentaire Hold Up, l’interrogation demeure. Sont-ce ses convictions religieuses qui ont constitué le terrain d’une certaine perméabilité aux thèses les plus folles ? La très catholique Alexandra Henrion-Caude affirme en effet que l’embryon est une personne. Sur quelle preuve s’appuie-t-elle ? « Comment imaginer que Marie ait d’abord reçu un embryon puis l’Esprit du Christ ? Non ! Elle a porté tout le Christ en elle après la visite de l’ange. Un Christ fait chair sans intervalle de temps dans l’assomption des constitutifs de sa condition humaine » détaillait-t-elle interrogée en 2019 par le site internet catholique Cath.ch. Si les convictions religieuses ne sont nullement incompatibles avec la recherche (comme le montre l’exemple de Pasteur) la connaissance scientifique doit normalement être un rempart pour éviter le glissement entre la foi personnelle et le discours militant déguisé en démonstration. De la même manière, Alexandra Henrion-Caude est parfaitement en droit de s’interroger sur le pass sanitaire et éventuellement ses risques de dérive. Mais là encore, comment s’étonner que sa rationalité de scientifique ne l’empêche pas de voir ses réflexions politiques glisser vers des raisonnements clairement conspirationnistes. Comment ne l’incite-t-elle pas, tout en continuant à défendre certains de ses points de vue, à prendre ses distances avec la haine et la déraison ?

La rupture

Autant de questions qui ont conduit Axel Kahn à déplorer en octobre dernier que cette chercheuse de « très grande qualité, très travailleuse » multiplie les déclarations « pas tellement différentes des pires positions complotistes ». L’ancien président de la Ligue contre le cancer, qui s’est récemment retiré, car atteint d’un cancer incurable, avait encore regretté une « dérive sectaire ». Ses propos lui avaient valu d’être visé par une plainte en diffamation par Alexandra Henrion-Caude. Apprenant la maladie de son ancien maître, l’ancienne chercheuse (l’INSERM a clairement rappelé qu’elle était à la retraite et qu’elle avait quitté l’institution pour des raisons personnelles) a retiré sa plainte, espérant une réconciliation avec Axel Kahn avant sa disparition. A défaut de raison, il reste quand même parfois le cœur.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (7)

  • Le retour de la pensée magique

    Le 12 juin 2021

    La pensée magique, que l’on croyait en petite forme depuis les Lumières et la promotion de la Raison — au moins chez l’individu de plus de cinq ans —, a de toute évidence encore de beaux jours devant elle.
    Libre aux ignorants de s’adresser aux médicastres diplômés en « flash-thérapies » et autres « coaches ». Les mêmes n’hésiteront pas à débourser des sommes considérables pour consulter marabouts et mages, ou la kyrielle de charlatans qui n’hésitent même plus à poser leur plaque de guérisseur : naturopathes, magnétiseurs, radiesthésistes, coupeurs de feu (!), que sais-je encore ? J’ai même parfait mon éducation en découvrant la « thérapie magnétique par résonance cellulaire », tout est donc permis.
    Mais pourquoi s’étonner ? La France est le premier pays antivaccins au monde. Selon une enquête mondiale publiée en 2019, un Français sur trois ne croit pas que les vaccins soient efficaces, ce qui fait de la France le pays le plus sceptique sur les vaccins parmi les 144 étudiés.
    Oui, pourquoi s’étonner ? L’université de Strasbourg dispense des « formations de médecine anthroposophique ». Une dangereuse infiltration de spiritualisme occulte dans ce qui devrait être un temple de la pensée rationnelle.

    Dr Alexandre Krivitzky

  • Le droit au pétage(s) de plombs

    Le 12 juin 2021

    Le constat est d'autant plus cruel qu'il est répété et parfois autophage : Etre et avoir été
    Prix Nobel, INSERM, IHU et autres mais aussi simples commentateurs du JIM parfois.

    La disparition des frontières entre virtuel et réel, la promiscuité des sources d'information(s) des soignants et des soignés, le feu des planches et de la rampe, la crainte de la liberticidie affichée par ceux qui rêvent de la censure stimulante , quelques étoiles jaunes blanches ou vertes : Tout les ingrédients sont là.

    L'empire du juste milieu se rétrécit au profit de celui des extrêmes.
    L'étincelle ? : la déclasse , l'oubli , la peur du vide , l'aigreur ou les rancoeurs.

    L'occasion a fait le laron , ceux qui pouvaient amuser inquiètent à juste titre.
    "Le Joker" est plutôt marrant au début, pour les plus jeunes;
    Affirmer il y a 18 mois "elle ou il est dingue" passait : il nous faut une certification maintenant.

    La perte des repères est régulièrement évoquée et constatée : Ceux qui ont cherché à renverser les tables ou à les faire tourner ne peuvent se plaindre de ce ou ceux qu'ils ont enfantés.

    Les déserteurs ayant le vent en poupe, il reste une petite place pour les résistants voir pour la fermeté ?

    Dr JP Bonnet

  • Le cerveau limbique

    Le 12 juin 2021

    C'est vrai que voir de très grandes figures scientifiques basculer vers des croyances irrationnelles est très difficile à comprendre mais d'une part les religions ont été crées et développées par l'Homme. Dès la genèse, pour ne citer que la chrétienté, on entre dans un univers merveilleux (la femme est crée par Dieu à partir d'une côte d'Adam ), ensuite tout devient possible.
    Quand aux théories complotistes, elles font appel à la peur qui est l'une des émotions les plus violentes auxquelles l'Homme est confronté. La science basée sur la démonstration, l'expérience reproductible et le raisonnement n'a que quelques siècles d'existence et a fait d'immenses progrès seulement depuis un siècle, c'est peu. Elle fait appel au cortex et au lobe frontal qui sont à le lieu du raisonnement et de la rationalité, là où les émotions font appel au cerveau profond qui est beaucoup beaucoup plus ancien.

    Reste à comprendre comment fonctionne le cerveau d'un scientifique quand il bascule dans la mégalomanie et le complotisme.

    Dr Pierre-André Coulon

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