Succédant à Agnès Buzyn, Olivier Véran sera-t-il un pari gagnant ?

Paris, le lundi 17 février 2020 – Au ministère de la Santé, ce matin, l’émotion, que constate Olivier Véran lui-même, est plus que palpable. Agnès Buzyn ne cache pas ses larmes lorsqu’elle cite, la voix légèrement tremblante, une phrase de Churchill : « C’est le courage de continuer qui compte ». Une déclaration dont l’ambiguïté mêlée à ses pleurs sera l’objet de nombreux commentaires sur les zones d’ombre du revirement spectaculaire d’Agnès Buzyn. Après avoir en effet assuré vendredi dernier que les brûlantes actualités de son ministère (coronavirus et crise hospitalière notamment) lui interdisaient de l’abandonner, elle a accepté en quelques heures de reprendre la campagne abandonnée de Benjamin Griveaux à Paris. Aujourd’hui ses larmes laissent croire que la transition n’est pas sans douleur.

Des débuts prometteurs

Mais Agnès Buzyn ne s’est pas contentée de ces demi-confidences ; elle a également proposé un rapide résumé de son action avenue de Ségur. Ses deux ans et demi passés au gouvernement auront en effet été très riches en mesures phares pour celle dont la nomination avait suscité un vent d’espoir certain chez tous les professionnels de santé. Après le dialogue totalement rompu entre Marisol Touraine et la plupart des médecins et infirmiers, l’empathie d’Agnès Buzyn et sa connaissance en tant que médecin des attentes de l’hôpital et des professionnels de santé étaient considérées comme des gages prometteurs.

Usines à gaz en ville et dialogue sibyllin

Pourtant, sans atteindre les extrêmes de ses prédécesseurs, Agnès Buzyn a nourri une forte déception chez les professionnels de santé, tant à l’hôpital qu’en ville. Chez les médecins libéraux, sa popularité a ainsi fortement baissé au cours de l’année 2019. Un sondage réalisé par Stethos pour le Quotidien du médecin révélait ainsi que seuls 45 % des praticiens de ville continuaient en novembre dernier à accorder leur confiance au ministre, contre près de 60 % un an auparavant. Sans revenir sur le léger flou des premiers mois sur le tiers payant (dont l’obligation a finalement été supprimée) qui a échaudé quelques esprits, il faut dire que les mesures mises en œuvre pour lutter contre les déserts médicaux et alléger la charge de travail des praticiens se sont muées en véritables "usines à gaz", qu’il s’agisse des assistants médicaux, des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) et même de la peu attractive télémédecine. Avec la réforme des retraites et les réponses sibyllines aux inquiétudes des libéraux concernant le devenir de leur caisse, la rupture a été consommée.

Ambivalence mortifère

A l’hôpital, un scénario proche s’est joué. Face à un ministre ne perdant jamais une occasion de déclarer son amour à l’hôpital public, rappelant son engagement en son sein pendant plusieurs décennies et allant même jusqu’à affirmer qu’elle aurait pu signer certaines des nombreuses lettres d’alerte écrites ces derniers mois, l’hôpital aurait pu se sentir soutenu. Mais derrière ces déclarations d’intention, d’autres ont laissé des traces. C’est par exemple, sa minimisation des difficultés des urgences début 2018 quand elle note : « J’en ai assez du discours catastrophiste sur l’hôpital. Nos hôpitaux publics font un travail remarquable. Je vous rappelle que 64 services d’urgences sont en surchauffe sur 650, soit 10 %. C’est beaucoup, mais ce n’est que 10 % ». Cette ambivalence du discours se retrouve dans les actes : de nombreuses mesures sont annoncées (telle la mise en place d’un service d’accès aux soins ou le renforcement du rôle médical dans la gouvernance), mais le ministre donne à plusieurs reprises le sentiment de ne pas disposer des moyens suffisants pour répondre aux attentes.

Cette situation paradoxale s’illustre aujourd’hui dans les messages qui commentent son départ : ceux qui critiquaient son manque d’engagement et d’actions, lui reprochent aujourd’hui de quitter le navire.

Cependant, du côté des directions hospitalières, le bilan est plus positif, grâce notamment à l’adoption récente d’un protocole permettant aux établissements de disposer d’une visibilité triennale sur leurs tarifs ; ce qui vaut aujourd’hui aux fédérations de saluer l’action du ministre.

Santé publique : presque tout bon

Si les déceptions ont été nombreuses en ce qui concerne l’organisation des soins, sur le plan de la santé publique, les satisfécits sont francs, malgré quelques bémols. Tout le monde se souvient ainsi de son courage concernant la vaccination : dès son arrivée, elle a défendu et mis en œuvre l’extension de l’obligation vaccinale pour les nourrissons. Elle a par ailleurs régulièrement rappelé l’importance de cette pratique, comme récemment en promouvant l’extension de la vaccination contre les HPV aux garçons. Si elle a agi avec moins de célérité (mais le sujet était sans doute moins brûlant), son engagement en faveur du déremboursement de l’homéopathie a également été salué par de nombreux praticiens, qui ont également apprécié sa détermination concernant la fin de la prise en charge des médicaments non efficaces indiqués dans la maladie d’Alzheimer. D’une manière générale, le ministre a régulièrement manifesté sa volonté de mener une politique guidée par les preuves scientifiques. Face aux enjeux médiatiques de certains "scandales", elle a cependant parfois pu commettre quelques impairs (avec quelques moments difficiles dans la gestion de l’affaire Lévothyrox). Mais si Agnès Buzyn a pu sur ces différents dossiers (vaccination, homéopathie…) se montrer aussi ferme, c’est grâce à un soutien clair du chef du gouvernement et du Président Quand ce dernier s’est fait plus discret, le ministre a parfois été en porte-à-faux, comme sur l’alcool, où beaucoup ont espéré en vain des déclarations plus courageuses. Enfin, même avec le soutien du gouvernement, elle a parfois manqué de solidité : ses fausses colères contre les complémentaires santé n’ont ainsi pas empêché ces dernières, comme beaucoup le prédisaient, de faire progresser leurs tarifs, avec l’arrivée du 100 % santé.

Un (trop bon ?) connaisseur des sujets

Fort de cet héritage complexe, Olivier Véran, bientôt 40 ans, neurologue à Grenoble, ancien président de l’Intersyndicat national des internes (ISNI) et aujourd’hui député LREM (après avoir été socialiste) est impliqué depuis toujours dans la politique de santé. Il a ainsi été rapporteur des projets de lois de financement de la Sécurité sociale ces trois dernières années ; mission à travers laquelle il s’est fait remarquer par les professionnels de santé. Ses propositions autour de la prime de réorientation des patients aux urgences (ironiquement rebaptisée "prime à la non activité") ou de la prescription pharmaceutique ont en effet suscité quelques crispations. Pas sûr d’une manière générale que ce proche de Marisol Touraine jouisse d’un capital sympathie aussi important qu’Agnès Buzyn il y trois ans, d’autant plus que ses déclarations d’amour pour l’hôpital public seront probablement considérées comme des redites de mauvaise augure.

Cependant, déterminé, Olivier Véran a tenu dès l’annonce de sa nomination à rassurer quant à sa connaissance des dossiers.

Concernant le coronavirus, il a ainsi indiqué qu’il avait « déjà été briefé », tandis que d’une manière générale, la continuité des services directement impliqués (Direction générale de la Santé, direction de l’hospitalisation et de l’organisation des soins) est un gage d’efficacité.

Sur la retraite, alors que les débats s’engagent aujourd’hui, Olivier Véran a mis en avant ses bonnes relations avec la plupart des élus de l’opposition et sa maîtrise du dossier puisqu’il était rapporteur du volet organique du texte. Il a ainsi plaisanté : « Physiquement ça change d’un mètre. Je serai un mètre plus à gauche que ce que j’aurais été ». Enfin, sur l’hôpital, Olivier Véran s’inscrit dans la continuité d’Agnès Buzyn, saluant le grand plan engagé par le Premier ministre et se félicitant de l’annonce de la reprise de la dette. Cependant, il est conscient que l’ensemble du travail n’est pas réalisé et a déjà annoncé sa volonté de prendre ce dossier « à bras le corps ». Sa première action pourrait être le lancement d’une « enquête nationale pour consulter les soignants pour tenter de saisir le sens de leur engagement et les raisons du mal être », tandis qu’il a dessiné plusieurs priorités : l’allègement des tâches administratives, la transparence de l’accès aux données et l’accélération de la réforme du financement. Paris lancés !

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • Inquiet

    Le 18 février 2020

    Il connaît les dossiers, bon, mais il était proche de MST, qui a fait le mal qu’on sait. Alors nous verrons, mais on peut être inquiet.

    Dr Pascal Wintringer

  • Faux pas de nos ministres de la santé

    Le 18 février 2020

    Les usines à gaz sur les déserts médicaux (Agnès Buzin), c'est une erreur technique.
    La prime à la non-prise en charge de ceux qui consultent "inutilement" aux Urgences (Olivier Véran), c'est une ânerie économique.

    Mais l'ouverture du don de sang aux homosexuels masculins (Marisol Touraine), avec son risque statistique de transmission VIH, c'est une faute idéologique.
    Personne n'est parfait, mais la gravité de ces faux pas me semble différente.

    Dr Etienne Robin

  • Les retraites et la médecine en France...cherchez l'erreur!

    Le 23 février 2020

    Quelle que soit l'éventuelle ambition ou bonne volonté de Mr Véran, il n'est guère possible de gérer "en même temps" (formule chère au président) 2 dossiers aussi complexes...que la réforme des retraites, bien mal partie, et une réforme en profondeur des problèmes criants de la médecine en France! Soit l’ensemble du gouvernement n'en est pas conscient, surprenant mais possible, soit la poursuite du pourrissement de la Médecine Française reste à l'ordre du jour. Peu encourageant...

    Dr Astrid Wilk

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