Touchés au cœur avec la marijuana

La marijuana ou cannabis est la drogue la plus consommée au monde à des fins médicales ou récréatives. C’est certainement en Amérique du nord que la prévalence de cet usage est la plus élevée. Dans plus de la moitié des cas, les adeptes s’y sont mis de bonne heure, souvent à la fin de l’adolescence ou des premières années de l’âge adulte. Si la marijuana a été légalisée dans 33 états des États-Unis en raison de ses bénéfices potentiels dans certaines pathologies, il ne faut pas pour autant oublier qu’elle expose à plusieurs effets indésirables potentiels ou avérés qui n’ont rien d’anodin : déclin cognitif, risque de troubles psychiatriques, addiction, bronchite chronique ou encore troubles cardiovasculaires, voire maladie cardiovasculaire (MCV). La toxicité cardiaque du cannabis est cependant fort mal connue.

Une étude transversale sur plus de 130 000 participants contactés par téléphone

Pour y voir plus clair, une vaste étude transversale étatsunienne a été entreprise avec l’objectif de rechercher une association entre l’exposition à la marijuana et diverses manifestations cardiovasculaires. C’est une immense base de données qui a en été le support, en l’occurrence le Behavioral Risk Factor Surveillance System (BRFSS). Pour donner du poids à l’étude, les données de trois années consécutives - 2016, 2017 et 2018- ont été réunies et « poolées ». Ces dernières reposent sur des enquêtes téléphoniques diligentées par les CDC (Centers for Disease Control and Prevention) et concernent les comportements à risque pour la santé, les pathologies chroniques et l’accès aux soins. Au cours des trois années mentionnées, 1,37 millions d’adultes ont répondu à ces enquêtes, mais l’analyse n’a concerné que … 133 706 participants (18-74 ans) sélectionnés en tant que non-fumeurs et consommateurs ou non de majiruana.

Risque de MCV majoré par l’exposition fréquente à la majiruana

C’est ainsi que deux groupes ont été constitués : l’un composé de consommateurs réguliers de cette drogue (plusieurs fois par semaine), l’autre de témoins qui n’ont jamais été exposés à cette dernière. La comparaison intergroupe qui a reposé sur une analyse multivariée avec ajustements en fonction des nombreux facteurs de confusion potentiels a conduit à des résultats inquiétants. La consommation fréquente de majiruana toutes formes d’administration confondues a été associée à un risque d’infarctus du myocarde (IDM) ou de maladie coronarienne majoré de 88 % par rapport aux témoins, l’odds ratio ajusté [ORa] étant en effet estimé à 1,88 (intervalle de confiance [IC] à 95 %, 1,15-3,08) et la même tendance a été observée quant au risque d’AVC (ORa 1,81; IC 95%, 1,14-2,89).

Dans un sous-groupe caractérisé par la survenue d’une MCV précoce, l’usage régulier de la majiruana, là aussi toutes formes confondues, a fait encore plus de ravages, avec un risque d’IDM ou de maladie coronarienne multiplié par près de 2,3 dans ce cas (ORa 2,27; IC 95 % 1,20 -4,30) et de près de 2 pour le risque d’AVC (ORa=1,92; IC 95 % 1,07-3,43). Ce n’est pas mieux si l’on ne s’intéresse qu’à la drogue fumée, autrement dit les « joints », puisque les valeurs correspondantes des ORa ont été respectivement calculées à 2,07 (IC 95 % 1,21-3,56) et 1,8 (IC 95 % 1,09-3,10). Là aussi, les chiffres sont un peu plus élevés en cas de MCV précoce, avec des ORa de respectivement 2,64 (IC 95 % 1,37-5,09) et 2,00 (IC  95 % 1,05-3,79). Aucune association de ce type n’a concerné les autres formes d’administration de la drogue.

L’usage fréquent et répété de la marijuana sous forme de « joints » est associée à un risque majoré de MCV, même dans ses formes précoces et cela vaudrait autant pour la maladie coronarienne que pour les AVC. L’étude qui aboutit à ce résultat est transversale, de sorte que le lien de causalité reste à établir, compte tenu de la multiplicité des facteurs de confusion potentiels et du recueil des données par voie téléphonique, entre autres limitations. La marijuana reste dans le collimateur des autorités sanitaires, la liste de ses méfaits possibles ne se limitant pas à la majoration de la morbidité cardiovasculaire en cas d’exposition trop fréquente.

Dr Philippe Tellier

Référence
Shah S et coll. : Association of Marijuana Use and Cardiovascular Disease: A Behavioral Risk Factor Surveillance System Data Analysis of 133,706 US Adults. Am J Med 2021;134(5):614-620.e1. doi: 10.1016/j.amjmed.2020.10.019.

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Vos réactions (5)

  • Majijuana et mode de vie

    Le 05 juin 2021

    Il me semble que l'adjonction de MJ avec le tabac multiplie par 5 la nocivité du "joint" vs cigarette simple en terme d'IDM, parce que favorisant la tachycardie d'une part mais s'agissant de la survenue de l'IDM, rien est encore très clair.

    Est-ce parce que cela concoure à la fréquence de l'usage de telles drogues (j'y inclue le tabac) ? Ou bien est-ce liée à l'adjonction de MJ simplement, qu'importe la quantité consommée ?

    Quid de la MJ consommée seule ?

    Il serait intéressant de connaître le réel impact de la MJ notamment s'agissant des MCV pour en tirer des conclusions plus précises et moins précipitées d'autant que médicalement parlant et parce que des études sur son emploi en tant qu'antalgique sont menées et n'aboutiront pas avant quelques années.

    Hélène d'Agostino (IDE)

  • Désinformation

    Le 05 juin 2021

    On ne peut qu'être surpris de la faiblesse méthodologique de cette "étude". Elle va à l'encontre de très anciennes évaluations (The Lancet) qui, au contraire, soulignaient l'absence de toxicité directe du cannabinol; ça sent la désinformation au nom d'une campagne de prohibition dissimulée.

    Dr Jean-Louis Bernard

  • Pas un mot du tabac

    Le 06 juin 2021

    Bon, je vais évidemment aller voir l’article original, mais l’absence de toute mention du tabac interroge.
    Il existe de multiples méthodes pour consommer du cannabis (ou simplement du THC) par voie inhalée. Sauf chez les consommateurs un peu « experts » ou les gros consommateurs, le fameux « joint » est une association cannabis-tabac, et je comprends mal comment on peut lever ce facteur de confusion sauf à comparer une population exposée aux cigarettes tabac plus cannabis à une population tabac uniquement.
    On peut aussi aller voir ce qui se passe dans une population qui consomme le cannabis seul, par exemple en « bang »…
    Enfin, l’étude est à américaine, donc on peut espérer qu’elle concerne des fumeurs de cannabis de bonne qualité, mais ça mériterait d’être précisé. Je n’ai aucun doute à propos des produits coupés dans nos banlieues et en particulier en ce qui concerne les résines.
    Et au train ou ça va, on doit pouvoir également observer les consommateurs d’e-liquide au THC.

    Bien sûr, le cannabis a ses danger, comme tous les psychotropes actifs : il faut les identifier afin d’apprendre à réduire le risque, mais le diaboliser est certainement contre-productif en transformant un débat qui devrait rester scientifique en un débat idéologique.

    Dr Étienne Grosdidier

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