Prudence avec la prévention du cancer par l’aspirine après 70 ans

La prévention de certains néoplasies, notamment du cancer colo-rectal (CCR) implique un mode de vie sain et une chimioprévention orale qui peut interférer avec la progression d'une muqueuse colique normale vers l'adénocarcinome. Cet effet préventif est important pour les individus ayant une prédisposition génétique, mais également dans la population générale. L'agent chimiopréventif idéal reste inconnu, Des travaux antérieurs, menés principalement sur des sujets relativement jeunes, ont démontré un bénéfice avec l'aspirine vis-à-vis de la survenue du CCR, conduisant l’USPSTF (United States Preventive Services Task Force) en 2016 à recommander l'aspirine à faible dose pour la prévention primaire des événements cardiovasculaires et du CCR chez les adultes américains âgés de 50 à 59 ans avec un risque cardiovasculaire à dix ans > 10 %. Un essai américano-australien randomisé en double aveugle contre placebo portant sur l'aspirine à faible dose quotidienne (100 mg) rapporte maintenant une analyse détaillée de l'incidence et de la mortalité du cancer à moyen terme chez les individus plus âgés.

Un risque accru de cancer métastasé au moment du diagnostic

Les 19 114 participants (16 703 australiens âgés de 70 ans et plus et 2 411 américains âgés d’au moins 65 ans) vivant en communauté, sans maladie cardiovasculaire, démence ou incapacité physique avaient une espérance de vie d’au moins 5 ans. Ils ont été randomisés et suivis pendant une durée médiane de 4,7 ans. Les sous-groupes du protocole d'essai distinguaient le pays de résidence, l'âge, le sexe, l'origine ethnique, le tabagisme, la catégorie de l'indice de masse corporelle (IMC), l'utilisation régulière antérieure d'aspirine, les antécédents de diabète, l'hypertension, la dyslipidémie. Les antécédents de cancer ne faisaient pas partie des critères d'exclusion : 19 % des participants avaient eu un cancer antérieurement. Les événements néoplasiques mortels et non mortels ont été évalués sur la base des dossiers cliniques. Il y a eu 981 événements de nature néoplasique dans le groupe aspirine et 952 dans le groupe placebo sans différence statistiquement significative entre les groupes pour tous les cancers incidents (Hazard Ratio HR = 1,04), hématologiques (HR = 0,98) ou tous les cancers solides (HR = 1,05), classés de manière spécifique. Cependant, l'aspirine était associée à un risque accru de cancer incident qui avait métastasé (HR = 1,19) ou était de stade 4 au moment du diagnostic (HR = 1,22). Les personnes se présentant avec des cancers au stade 3 (HR = 2,11) ou au stade 4 (HR = 1,31) avaient une mortalité plus élevée.

Au cours de la période d'étude, un total de 1 933 participants (10,1 %) ont présenté de nouveaux néoplasmes incidents. Dans ce groupe, 1 270 (65,7 %) avaient un cancer localisé, tandis que 363 (18,8 %) avaient de nouveaux cancers métastatiques et 113 (5,8 %) avaient une maladie métastatique liée à un cancer diagnostiqué avant le début de l'étude. Parmi les patients avec un diagnostic de cancer, 495 (25,6 %) sont décédés de tumeurs malignes, dont 52 décès dus à la progression du cancer diagnostiqué avant le début de l'étude sans infection et saignement digestif ou urinaire majeur à l’origine du décès.

Maintenir un traitement préventif en cours mais ne pas l’initier après 70 ans

Il n'y avait pas de différence significative entre le groupe aspirine et le groupe placebo dans l'incidence des tumeurs hématologiques ou des cancers solides. Cette étude était cependant insuffisante pour examiner l'impact de l'aspirine sur des sous-groupes spécifiques ou des sous-types de cancer. Sur la base d'études randomisées et observationnelles, l'aspirine protège du CCR dans la plupart des méta-analyses avec des risques relatifs variant de 0,71 à 0,86. L'effet protecteur peut être observé même pour des doses aussi faibles que 75 mg / jour, avec un effet dose-réponse rapporté jusqu'à 325 mg/jour. Le degré de certitude des preuves est cependant modéré. Certains effets de l'aspirine peuvent également prendre plus de temps à se manifester.

Au cours du suivi prolongé des participants à des essais de prévention primaire et secondaire antérieurs, un effet protecteur retardé de l'aspirine sur l'incidence et la mortalité du cancer a été observé après 10 ans de suivi, en particulier pour les CCR. L’étude actuelle ne dure que depuis cinq ans et il faudra attendre plus longtemps pour voir si les effets néfastes rapportés ici persistent dans le temps. L'analyse actuelle n'avait pas été conçue pour déterminer pourquoi l'aspirine pourrait avoir un impact sur l'incidence ou les stades du cancer ; il est possible qu'en réduisant l'inflammation, modulant la génétique ou le système immunitaire, l'aspirine empêche le développement de nouveaux cancers mais intervient également sur la propagation de cancers bien développés.

Ces résultats suggèrent qu'il n'est pas logique d'initier un traitement préventif anti-cancéreux chez les personnes âgées de plus de 70 ans. Il est néanmoins probablement utile pour les personnes déjà sous aspirine de continuer jusqu'à 70 ans, mais pas de la commencer à cet âge-là.

En conclusion, chez les personnes âgées, l'aspirine est liée à un risque plus élevé de diagnostic de cancer avancé et de mortalité sur un délai médian de 4,7 ans. Plusieurs essais randomisés, dont l’essai français PRODIGE 50-ASPIK, sont actuellement en cours sur l’utilité de l'aspirine après le diagnostic et le traitement curatif anti-cancéreux ; ils pourront être particulièrement utiles pour étayer ou réfuter ces résultats, à condition qu'ils incluent un nombre suffisant de sujets âgés de plus de 65/70 ans. Cette étude, toujours en cours, suggère que l'aspirine peut accélérer la progression de certains cancers et doit inciter à une grande prudence dans son utilisation chez les personnes âgées.

Dr Sylvain Beorchia

Référence
McNeil JJ, Gibbs P, Orchard SG et coll. ; the ASPREE Investigator Group. Effect of aspirin on cancer incidence and mortality in older adults. Journal of the National Cancer Institute, 2020 ; publication avancée en ligne le 11 août. doi.org/10.1093/jnci/djaa114

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