Des statines sur l’ordonnance à 90 ans

Il y a un temps pour la prévention qu’elle soit primaire ou secondaire et un autre pour l’abstention thérapeutique. Le traitement des dyslipidémies chez le sujet très âgé s’inscrit dans cette réflexion car il semble clair qu’à partir d’un certain âge, il est illusoire de prescrire certains traitements face à une espérance de vie limitée. C’est du bon sens à l’état pur, mais qu’en est-il dans la pratique médicale courante où les routines et les automatismes l’emportent parfois sur la réflexion ?

Une étude transversale réalisée dans la communauté de Madrid (Espagne) a inclus tous les nonagénaires à l’entour à partir du 31 décembre 2015. Les informations pertinentes ont été recueillies à partir des dossiers médicaux électroniques colligés dans la base de données de l’Assurance maladie. Les données concernant les comorbidités ont été recueillies en s’aidant du cadre fourni par l’ICPC-2 (International Classification of Primary Care, Second Edition).

Un quart des 60 000 nonagénaires de Madrid prennent une statine…parfois en prévention primaire

L’analyse a porté sur 59 423 sujets (dont 25,8 % d’hommes) dont l’âge moyen était estimé à 93,3 ± 2,5 ans. Contrairement à toute attente, plus d’un quart d’entre eux (28,2 %) recevait une statine, dans près de la moitié des cas (48,1 %) en prévention secondaire et une fois sur cinq (21,9 %) en prévention primaire. Une analyse multivariée a révélé que certains facteurs indépendants étaient significativement associés à la prescription de statines : âge moins élevé, indice de masse corporelle plus élevé, antécédents de diabète, de dyslipidémies, d’insuffisance rénale chronique ou encore de maladie cardiovasculaire, score de comorbidité de Charlson plus faible ou encore score de Barthel plus élevé.

Cette étude transversale qui porte sur une cohorte de près de 60 000 nonagénaires espagnols amène à s’interroger sur le rationnel de certaines stratégies thérapeutiques dans cette tranche d’âge. De fait, quelle est l’utilité des statines chez les sujets très âgés ? Aucune étude ne l’a en tout cas démontrée et l’on peut s’interroger à juste titre sur l’intérêt de la prévention tant primaire que secondaire chez des patients dont l’espérance de vie se compte plus souvent en années qu’en décennies. Les routines et les automatismes jouent à fond lors des renouvellements d’ordonnances…

Dr Philippe Tellier

Référence
Lahoz C et coll. : Use of statins and associated factors in nonagenarians in the Community of Madrid, Spain. Aging Clin Exp Res. 2022 ;34(2):439-444. doi: 10.1007/s40520-021-01945-5.

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (15)

  • Il est peut-être temps de s'interroger sur les RECOS

    Le 03 mars 2023

    74 ans, une chondrocalcinose, des douleurs neuropathiques distales après 4 opérations sur le rachis, des lombalgies après laminectomie, une atteinte du nerf saphène après angioplastie fémorale, un chouia de cholesterol (0,77).
    Chaque spécialiste (celui du cœur, celui des vaisseaux, celui des articulations, celui des colonoscopies...) sort ses recos... Je vous laisse imaginer le mélange de médicaments recommandés.
    Bien évidemment j'ai gardé juste l'aspirine et un petit peu de gabapentine. Mais la "cible", quel vilain terme, est de 0,55 pour le cholestérol
    Ce qui a vexé l'angiologue puisque statines, non !
    En tant que Pr émérite de thérapeutique j'ai passé beaucoup de temps à déprescrire.
    Et si on apprenait aux praticiens à s'entretenir entre eux, cela s'appelle la conciliation.
    Les recos semblent une protection face à la judiciarisation. Je ne reconnais plus l'humanité et le bon sens chez mes confrères.

    Pr A M

  • Prévenir encore et toujours...

    Le 03 mars 2023

    D'où ma proposition de vaccination anti-HPV obligatoire pour toute personne entrant en EHPAD.

    Dr JP Huisman

  • Réponse au Pr A M

    Le 03 mars 2023

    Malheureusement, la judisciarisation de la relation médecin-malade prend le dessus sur le bon sens. Il y aura toujours un expert, un avocat ou un juge pour remettre en cause une décision prise au nom du bon sens alors que les recos sont « opposables ».
    Nos contemporains à qui l’on fait croire que l’argent guérit tous les maux, répare les souffrances et vient même au secours des aléas thérapeutiques l’on bien compris, d'autant que les « recours » sont gratuits pour eux. Quand on exige de son médecin un risque zéro alors que la médecine n’est pas une science exacte, il ne faut pas s’étonner que les décisions soient de plus en plus standardisées. Bientôt, l'intelligence artificielle prendra notre relais…. Et les programmeurs découvriront les joies de la CCI…

    Dr E Louis

Voir toutes les réactions (15)

Réagir à cet article