Alcool et risque de cancer, la coupe est pleine

Il y a plus de 30 ans, l’OMS (organisation mondiale de la santé) a classé l’alcool parmi les substances carcinogènes. Actuellement, aux USA, on estime que 5,6 % des nouveaux cancers, soit approximativement 87 000 chaque année, sont associés à l’alcool, notamment ceux de la cavité buccale, du pharynx, du larynx, du foie, de l’œsophage (pour les formes épidermoïdes), du sein (chez la femme) et du côlon rectum. Le type de boisson alcoolisée ne semble pas avoir d’influence. Toutes ces boissons contiennent de l’éthanol qui augmente le taux d’acétaldéhyde, lui-même délétère pour l’ADN. Une consommation que l’on pourrait qualifier de « modérée », soit, approximativement 14 à 28 g/j, équivalents à 1 à 2 verres quotidiens, est associée à un risque accru de certains néoplasies, dont les cancers du sein féminins. A l’inverse, il existe un effet protecteur vis-à-vis des cancers du rein, des lymphomes hodgkiniens et non hodgkiniens mais, dans l’ensemble l’alcool constitue un réel facteur de risque évitable, comme l’est l’exposition UV ou la prise de poids.

Preuves d’un lien entre alcool et mortalité par cancer

De nombreuses études établissent un lien entre consommation alcoolique et mortalité d’origine néoplasique. De fait, une diminution de la consommation tend à réduire le risque de cancer. Pour preuve, un travail, mené dans 17 pays, a établi que l’importance de la vente annuelle d’alcool par tête était corrélée à l’incidence des cancers liés à l’alcool, 7 à 9 années plus tard. En France, la consommation alcoolique a commencé à baisser en 1964. Elle a été suivie d’une diminution de l’incidence des cancers ORL à partir de 1971. A contrario, en Roumanie, durant la même période, était notée simultanément une hausse de la consommation et de la mortalité néoplasique. Enfin, dans des pays comme le Danemark, les USA ou le Royaume Uni dans lesquels la consommation d’alcool est restée stable, la mortalité par cancer des lèvres, de la cavité buccale et oropharyngée ne s’est guère modifiée. Des preuves attestant de cette relation sont aussi apportées par des études cas-contrôle. Une méta-analyse de 9 publications, a révélé que 5 années d’arrêt de consommation alcoolique était associée à une réduction de 15 % du risque de survenue d’un cancer pharyngolaryngé, d’où l’importance d’une baisse de cette consommation. En conséquence, l’American Society of Clinical Oncology a émis une déclaration solennelle, insistant sur le rôle de la communauté des oncologues dans l’éducation du grand public et les politiques publiques pour réduire la consommation de boissons alcoolisées, mieux alerter les praticiens eux même et identifier les carences en matière de recherche.

Sur un autre plan, la notion, bien répandue, de l’effet bénéfique d’une consommation modérée d’alcool sur la sphère cardiovasculaire doit aussi être réexaminée. D’une analyse prospective ayant inclus 83 études et 600 000 consommateurs, il est ressorti que la prise d’alcool était positivement et linéairement liée à un risque accru d’accident vasculaire cérébral ischémique, de défaillance cardiaque, de cardiopathies hypertensives et de coronaropathies et d’anévrismes aortiques, mais pas des infarctus myocardiques vis-à-vis desquels il semble exister une action protectrice. Une relation de type dose-réponse est, aussi, patente entre consommation d’alcool et mortalité globale. Malgré cet ensemble de faits, bien établis, l’impact de l’ingestion de boissons alcoolisées sur les maladies cardiovasculaires continue à faire débat.

Du fait de la persistance d’un haut degré de consommation, de l’importance socio-culturelle de l’alcool à travers le monde et des techniques commerciales et industrielles, souvent agressives, visant à augmenter sa consommation, des pratiques innovantes sont indispensables pour informer le grand public sur les dangers de celle-ci. Dans l’avenir, des campagnes telles que celles ayant fait leurs preuves dans la lutte anti tabagique (avec, par exemple, avertissement et images sur les paquets) pourront trouver leur place mais actuellement, elles risquent de rencontrer nombre d’oppositions politiques, légales ou financières. Par contre, une hausse du prix des boissons alcoolisées pourrait se révéler efficace, en amenant à une réduction notable de cette consommation.

Méconnaissance du danger dans la population générale

La responsabilité collective des médecins et des acteurs de santé publique est aussi en cause. Trente-deux études, menées dans 16 pays ont confirmé que les liens entre alcool et cancer n’étaient connus que dans 25 à 40 % de la population générale. Elles ont également montré que les individus adhéraient plus volontiers aux informations en matière de santé quand elles venaient de leurs praticiens. Ces derniers ont donc l’obligation impérieuse de délivrer des informations claires et documentées sur le rôle nocif de l’alcool., notamment vers les populations à haut risque. Or, une étude ayant porté sur des survivants ayant souffert d’un cancer lié à l’alcool a révélé que seuls 14 % des patients avaient bénéficié d’un conseil médical à propos de l’alcool et seulement 7 % d’un avertissement venant d’un oncologue. Mais une sensibilisation, si elle est nécessaire, demeure en règle insuffisante pour modifier des comportements. Elle doit être élargie aux dangers d’une exposition pré natale, à celui de l’alcoolisation des adolescents et aux risques de blessures et d’agressions du fait de l’alcoolisme. La communauté médicale et celle des acteurs de santé publique doivent s’assurer que la réduction de la consommation d’alcool est au premier plan des priorités nationales, tout comme la lutte contre le tabagisme ou l’amélioration du mode de vie. Elle doit viser à décourager les buveurs excessifs, au-delà de 8 verres hebdomadaires chez la femme et de 15 chez l’homme, à renforcer le dépistage et le traitement des patients alcooliques, à intensifier les recherches en ce domaine et à contre carrer les stratégies commerciales qui tendent à minimiser le risque lié à l’alcool.

A l’instar d’autres comportements à risque, tels que le tabagisme ou le bronzage, autrefois dans les limites de la normalité et acceptés par la société, mais dont les dangers sont aujourd’hui mieux connus, la perception du rapport bénéfices/risques concernant l’alcool doit être clairement réajustée, notamment concernant les risques cardiovasculaires et néoplasiques. Les patients doivent, de leur côté, porter une attention plus soutenue aux préconisations émanant de leur praticien et des sociétés savantes médicales, à propos des effets nocifs de l’alcool.

Dr Pierre Margent

Référence
Klein W et coll. : Alcohol and Cancer Risk. Clinical and Research Implications. Viewpoint. JAMA, 2019 ; publication avancée en ligne le 13 décembre. doi: 10.1001/jama.2019.19133.

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Vos réactions (1)

  • Informer, éduquer oui, idéologiser non !

    Le 12 janvier 2020

    Bien le devoir d'informer sur les risques établis scientifiquement relève de l'éthique, il ne se discute pas.
    Mais il s'arrête là car au-delà il piétinerait la liberté individuelle, "la liberté de l'autre qui borne la mienne".
    Informer, éduquer oui, idéologiser non ! l'époque est aux idéologies pour ou contre à tout propos, écrasement totalitaire de la liberté individuelle qui définit l'humain. Il s'agit de savoir borner son action par l'impératif éthique.

    Et juste une demande de précision (sauf lecture insuffisante) : 8 ou 15 verre de quoi ? bière, vin, apéritif… ? ce n'est pas la même chose, et "x verres" ne signifie rien. Pourrait-on avoir une expression claire et compréhensible du seuil à ne pas franchir sans risque réel .
    Merci à l'auteur de préciser ce point.

    Gérard Louis Vincent, psychanalyste et psychothérapeute

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