Covid-19 en Afrique : un paradoxe, mais quel paradoxe ?

Si beaucoup de questions restent sans réponse au sujet de la pandémie de Covid-19, l’une d’elles est particulièrement intrigante. Il s’agit de la raison pour laquelle une partie de l’Afrique semble avoir été épargnée par le virus. Alors que la Covid-19 serait au 12e rang des causes de décès au niveau mondial, elle se situerait au 45e rang en Afrique. Aucune raison évidente ne permet d’expliquer pourquoi le SARS-CoV-2 ne se propagerait pas de la même façon à Nairobi, Accra ou Lagos qu’à New York, Londres ou Mumbai. Les données les plus nombreuses concernant l’impact de la Covid-19 en Afrique viennent d’Afrique du sud, qui a documenté plus de 750 000 cas, au moins 20 000 décès et un taux de létalité de 2,7 %.

Ce « paradoxe africain » a inspiré de nombreux articles et plusieurs hypothèses. Parmi celles-ci : l’exposition à d’autres coronavirus, à l’origine d’une immunité croisée ; le jeune âge de la majorité de la population africaine, lui permettant de mieux supporter la maladie ; l’expérience acquise par les services de santé au cours de l’épidémie d’Ebola ; ou encore de possibles effets non spécifiques des vaccins BCG, polio oral et rougeole, qui amélioreraient l’immunité. Une explication plus simple est aussi avancée : il s’agit du manque de recueil de données. La surveillance systématique d’une pandémie nécessite de considérables ressources, ce dont ne disposent pas de nombreux pays africains.

Test post-mortem positif dans près de 16 % des cas

A Lusaka en Zambie, un système de surveillance post-mortem pour les pathogènes respiratoires en pédiatrie était en place bien avant la survenue de la pandémie. Il a été adapté à la surveillance de la Covid-19, en l’étendant à tous les groupes d’âges. Les résultats pour les 3 premiers mois de surveillance (juin à septembre 2020) sont présentés dans le British Medical Journal.

Les données portent sur 364 tests PCR réalisés dans les 48 heures post-mortem. Et les auteurs sont surpris de constater une prévalence élevée de mortalité en lien avec la Covid-19. Le SARS-CoV-2 est retrouvé dans 58 cas (15,9 %) pour la valeur seuil de cycles d’amplification (Ct) inférieure à 40, et dans 70 cas (19,2 %) pour n’importe quel nombre de cycles. La majorité des décès sont survenus à domicile, en dehors de toute structure de soins (51/70) et aucun de ces patients n’avait été testé avant le décès.

Cela est sans doute un facteur important de sous-estimation de l’impact de la Covid-19 à Lusaka. Mais force est de constater que le test est également rarement réalisé dans les structures de soins, puisque sur les 19 personnes décédées à l’hôpital, seules 6 avaient été testées, alors que presque toutes présentaient des symptômes typiques de la Covid-19.

10 % des décès ont concerné des enfants

Les données montrent aussi que les décès surviennent dans toutes les catégories d’âges, mais que, contrairement à ce qui est décrit en Europe, aux USA ou en Chine, 76 % des personnes décédées avaient moins de 60 ans. Enfin, 10 % des décès sont survenus chez des enfants (n = 7) dont 3 chez des nourrissons. Cela pourrait s’expliquer par la prédominance des symptômes gastro-intestinaux dans cette classe d’âge. Un enfant seulement avait été testé.

L’analyse des facteurs de risque montre quelques spécificités propres à l’Afrique : les comorbidités les plus fréquentes sont la tuberculose (31 %), l’hypertension (27 %), l’infection par le VIH (23 %), l’abus d’alcool (17 %) et le diabète (13 %).

En octobre 2020, le Centre africain de contrôle des maladies rapportait un total cumulé de 21 millions de tests pour le SARS-CoV-2 réalisés sur le continent, dont environ 60 % dans seulement 5 pays : l’Afrique du sud, le Maroc, l’Égypte, le Kenya et l’Éthiopie. A titre de comparaison, les Etats-Unis, où la population compte pour moins d’un tiers de celle de l’Afrique, ont réalisé plus de 192 millions de tests.

Dr Roseline Péluchon

Références
Mwananyanda L et coll. : Covid-19 deaths in Africa: prospective systematic postmortem surveillance study. BMJ 2021;372:n334

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Vos réactions (7)

  • Effet de la distribution gratuite d'ivermectine ?

    Le 23 février 2021

    Et pas un mot dans l'article de la distribution gratuite d'ivermectine, grâce à Merck, depuis de nombreuses années. Il serait pourtant facile de juxtaposer les cartes "absence d'ivermectine" et "décès COVID19" pour voir si elles correspondent ou non. Cela fait un bon moment que l'on en parle sans bouger.

    JP Moreau, épidémiologiste en retraite

  • Incroyables favorisés que nous sommes

    Le 23 février 2021

    L'étonnement des étonnés ne peut laisser muet.
    Qui, n'ayant jamais vécu et exercé la médecine en Afrique, peut avoir la moindre idée de l'incroyable sollicitation du système immunitaire de toutes ces populations de ville ou de brousse ?
    Qui peut imaginer la sélection énorme pour simplement dépasser la soixantaine ? Vous savez, ces âges à partir des quels nous les sursoignés surnourris commençons à mourir un peu plus du Covid.

    Ces Africains nous donnent une fantastique leçon de vie, donc d'adaptation, quand nous pleurnichons de peur et d'ignorance.

    Ecoutons-les au lieu de leur jeter quelques cacahouètes charitables dûment médiatisées pour calmer notre mauvaise conscience.

    Dr François-Marie Michaut

  • L'espérance de vie : l'explication la plus simple

    Le 23 février 2021

    Et si la plus simple des explications n'était pas que l'Afrique ait été épargnée mais simplement que l'espérance de vie est au mieux de 66 ans dans le meilleur des cas. L'âge n'est pas un facteur de risque pour ces populations ce qui est le cas pour d'autres continents.

    Gilda Derouet (psychologue)

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