Covid-19 : haro sur l'IL-6

Difficile me direz-vous de soigner des patients jour et nuit, de trouver le temps de ficeler correctement des études de terrain, ou d’accepter - s’agissant d’une maladie nouvelle et galopante, sans guide spirituel dûment adoubé et sagement patiné par le temps - de faire partie d’un comité de lecture.

La théorie prometteuse de l’orage cytokinique

Des éléments de plus en plus concordants suggèrent qu'un sous-groupe de patients atteints d’infection grave à COVID-19 pourrait présenter un orage cytokinique, c’est-à-dire une réaction immunitaire potentiellement fatale consistant en une rétroaction entre les cytokines et leucocytes, avec des niveaux élevés des différentes cytokines (1).

D’où l’intérêt d’identifier, voire de traiter l'hyper-inflammation à l'aide de thérapies existantes et approuvées dont le profil de sécurité est garanti, afin de réduire la mortalité.

Un article dithyrambique, mais sans groupe contrôle…

La pandémie foudroyante de COVID-19 due au SARS-CoV-2 se double d’une pandémie d’articles phagocytés gloutonnement par des revues médicales boulimiques qui dans l’urgence, acceptent le plus souvent sans comité de lecture toutes sortes d’essais cliniques.
Voici un article (2) paru sur un site chinois et qui n’a pas encore été publié dans une revue médicale avec comité de lecture, qui s’est proposé d’explorer de nouvelles stratégies thérapeutiques, dont le tocilizumab. Le tocilizumab est un antagoniste humanisé du récepteur de l'interleukine 6 (IL-6), actuellement approuvé dans le traitement de la polyarthrite rhumatoïde modérément à sévèrement active, après échec d’autres traitements.

Vingt et un patients (56,8 ± 16,5 ans, de 25 à 88 ans), issus de deux hôpitaux chinois et présentant une forme grave ou critique d’infection à COVID-19 ont reçu du tocilizumab en supplément du traitement de routine entre le 5 février et le 14 février 2020. Ont été rétrospectivement analysées les modifications des signes cliniques, de l’imagerie pulmonaire à la TDM et des résultats des autres examens complémentaires.

En quelques jours la fièvre a disparu et tous les autres symptômes se sont amendés « de façon remarquable ». Quinze des 21 patients ont eu besoin de moins d’oxygène et un patient a pu être sevré de toute oxygénothérapie. Les TDM ont montré la disparition des opacités chez 19 patient (90 %). La lymphopénie sanguine présente chez 85 % des malades a disparu dans 52,6 % des cas au 5ème jour du traitement. Les taux élevés de C-Reactive protéine ont diminué significativement chez 84,2 % des patients. Aucun effet secondaire indésirable n’a été observé. Dix-neuf patients (90,5 %) ont pu quitter l’hôpital après une moyenne de 13,5 jours de traitement, et les autres récupèrent de façon satisfaisante.

Plusieurs essais en cours

Plusieurs essais cliniques indépendants ont examiné l'utilisation du tocilizumab dans le traitement des patients atteints de pneumonie COVID-19 et le traitement a été inclus dans le 7ème plan de diagnostic et de traitement actualisé pour COVID-19 publié par la Commission nationale de la santé chinoise. Toutefois, il n'existe actuellement aucune étude bien contrôlée et les preuves pour l'utilisation du médicament dans ce contexte sont limitées.

Un essai contrôlé randomisé multicentrique du tocilizumab a été approuvé en Chine chez des patients souffrant de pneumonie à COVID-19 et ayant une élévation du taux d'IL-6 (ChiCTR2000029765).

Genentech lance un essai clinique de phase 3 évaluant le tocilizumab (Actemra®) plus soins habituels chez les patients adultes atteints de pneumonie sévère COVID-19, selon un communiqué de presse de la société (3). Il a pour but de préciser la sécurité et l'efficacité du tocilizumab sur l'état clinique, la mortalité, la ventilation mécanique comme objectifs primaires et secondaires, par rapport à un placebo associé aux soins standard. Les patients seront suivis pendant 60 jours après la randomisation et une analyse intermédiaire sera effectuée pour rechercher les premières preuves de l'efficacité.

Regeneron et Sanofi, mènent des études cliniques contrôlés pour évaluer un autre inhibiteur de l'IL-6, le Kevzara® (sarilumab). L'essai de phase 2/3 est conçu pour recruter environ 400 patients aux États-Unis, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en France, au Canada et en Russie (4).

Décroisons l’IL-6 et croisons les doigts

Dr Bernard-Alex Gaüzère

Références
1)Mehta P, McAuleyD.F., BrownM et coll. on behalf of the HLH Across Speciality Collaboration, UK. COVID-19: consider cytokine storm syndromes and immunosuppression. Lancet, publication avancée en ligne le 13 mars. doi.org/10.1016/S0140-6736(20)30628-0
2)Xiaoling Xu et coll. : Effective treatment of severe COVID-19 patients with Tocilizumab
3)Genentech Initiates Phase III Clinical Trial of Acetmra In Hospitalized Patients With Severe COVID-19 Pneumonia [news release]. Genentech’s website. https://www.gene.com/media/press-releases/14841/2020-03-18/genentech-initiates-phase-iii-clinical-t. Accès 19 mars 2020.
4)https://www.regeneron.com/covid19

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Vos réactions (2)

  • Encore une molécule prometteuse à 800 € la boîte

    Le 02 avril 2020

    Je ne suis pas médecin, donc vous censurerez probablement mon commentaire….
    Peu importe, il est surtout destiné au rédacteur : " En quelques jours la fièvre a disparu et les symptômes se sont amendés" cette expression me semble battre et de loin le manque de rigueur de Didier Raoult.

    A entendre les différents chefs de services des hôpitaux qui on adopté le Plaquenil en France, et selon la deuxième étude chinoise citée par JIM, l'efficacité du Plaquenil semble bien réelle in vivo, comme elle l'a été in vitro. Votre crédibilité s'amenuise de jour en jour à nier les évidences d'un côté et à rêver de l'efficacité non démontrée de molécules jackpot de l'autre.

    Jean-Pierre Basbayon

  • Guerre ou paix

    Le 03 avril 2020

    Je ne crois pas que le concept "d'orage cytokinique" vient de naitre avec le covid-19, comme élément physiopathologique; mais seulement constaté une nouvelle fois. Aussi, à la lumière de cet essai chinois, imparfait statistiquement, se pose une nouvelle fois la question de l'utilisation de cette arme thérapeutique, avant d'avoir des essais bien propres. Une situation de crise, de guerre ne se gère pas en ouvrant le parapluie mais en prenant des risques, car pendant le temps d'avoir des essais bien propres, des gens meurent, et cela est une certitude.

    Quand on croise cette information sur l'utilisation d'un anti cytokine avec une autre concernant les effets pharmacologiques de l'hydroxy chloroquine qui possède aussi un effet anti cytokine; cela donne de l'espoir, si les fanatiques de la rigueur administrative ou scientifique, ne l'empêchent.

    Bill Gates disait récemment dans une conférence, qu'aucun pays n'était prêt pour affronter une épidémie. Si cela se vérifie sur le plan matériel, logistique, médiatique ... on voit aussi qu'intellectuellement non plus, en continuant à confondre des process en temps de paix et des process en temps de guerre.

    Dr Christian Trape

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