La fièvre hémorragique de Crimée-Congo : une menace réelle en France

La fièvre hémorragique de Crimée-Congo (CCHF) est une zoonose transmise par des tiques. Les tableaux cliniques sont très variés, allant de signes légers non spécifiques à une maladie hémorragique sévère avec une létalité variant de 5 à 30 %. Le virus de la CCHF (CCHFV) est un ARN simple brin, enveloppé, de la famille des Nairoviridae, du genre Orthonairovirus. La CCHF est endémique en Afrique, en Asie et dans la région des Balkans. En Europe occidentale, des cas humains autochtones n'ont été signalés qu'en Espagne.

Les tiques du genre Hyalomma, vectrice du CCHFV

Le virus a été détecté chez plus de 35 espèces de tiques dans le monde, parmi lesquelles, celles appartenant au genre Hyalomma sont les principaux vecteurs de pathogènes chez l’homme, mais aussi chez les animaux domestiques et sauvages. Sa forme adulte pique les ongulés domestiques et sauvages (surtout bovins, chevaux, sangliers, mais aussi petits ruminants ou cervidés) qui restent porteurs asymptomatiques. La forme adulte peut occasionnellement piquer l’être humain.

L’infection humaine se fait par piqûre de tiques ou par contact direct, avec des fluides corporels comme le sang, avec des animaux infectés, essentiellement lors d'une exposition professionnelle (élevage, abattage, soins médicaux). La fréquence des piqûres est supposée faible, ces tiques n’ayant pas d’appétence particulière pour les humains. De plus, elles sont généralement plus visibles que d’autres espèces de tiques, car de grande taille (environ 8 mm), reconnaissables au rostre long et à ses pattes bicolores (anneaux blanchâtres aux articulations) : il est donc plus facile de les repérer et de les retirer avant qu’elles ne se gorgent de sang.

Ces populations de tiques du genre Hyalomma s’étendent en Europe depuis la fin du XXème siècle. La tique Hyalomma marginatum, présente en Corse depuis plusieurs décennies, s’est récemment implantée sur le littoral méditerranéen. Elle est considérée aujourd’hui comme une espèce invasive en France continentale ; il s’agit d’un risque potentiel pour la santé humaine (CCHF, Rickettsioses), mais aussi un risque pour la santé animale (piroplasmose équine) [1, 2].

En 2013, en Espagne, était détecté le premier cas humain européen de CCHF. Depuis, dans ce pays, des cas, dont certains mortels, sont rapportés quasiment tous les ans (2016, 2018, 2020, 2021 et 2022). On sait aussi que la circulation du virus est en recrudescence dans la région des Balkans et en Turquie [1, 3].

Quel risque en France ?

En Corse, des enquêtes sérologiques conduites en 2014-2016 avaient montré la présence chez des ruminants domestiques (bovins, chèvres, moutons) d’IgG spécifiques du CCHFV dans 9,1 % des échantillons de sérums collectés ; parallèlement des enquêtes entomologiques avaient révélé la présence de la tique Hyalomma marginatum. Cependant le virus n’a jamais encore été isolé chez les tiques (étude conduite en 2014-2016 sur un échantillon de 8051 tiques), et aucun cas humain n’a été observé. Ainsi le risque chez l’homme de CCHF semblait très faible [4, 5].

Le Cirad est l’organisme français de recherche agronomique et de coopération internationale pour le développement durable des régions tropicales et méditerranéennes. Depuis 2015, il étudie et surveille la tique Hyalomma marginatum (aire de répartition, dynamique saisonnière, hôtes, portage d’agents infectieux). L’objectif est d’évaluer, en France, les risques associés à ce vecteur et aux maladies qu’il est susceptible de transmettre. Ces études récentes ont permis de préciser son aire de répartition ; elle a été trouvée dans la garrigue ou certaines pâtures du littoral méditerranéen, de la frontière espagnole au Var, jusqu’en Ardèche et dans la Drôme.

Une équipe de chercheurs du Cirad vient de mettre en évidence la présence du virus de la CCHF dans des tiques de l’espèce Hyalomma marginatum collectées dans les Pyrénées Orientales (Occitanie) en 2022 et 2023 [3] ; sur un échantillon de plus de 2000 tiques, environ 5 % se sont révélées positives à la présence du virus. 

Ces résultats ont été confirmés en octobre par le CNR des Fièvres Hémorragiques Virales de l’Institut Pasteur. C’est la première détection de ce virus en France. Aucun cas humain en revanche n’a été diagnostiqué sur le territoire. Cependant l’historique d’apparition des cas en Espagne pourrait laisser supposer une prochaine détection de cas en France, même s’il faut rester prudent dans ces prévisions.

 « En Espagne, le virus FHCC avait été détecté dans des tiques du genre Hyalomma quelques années avant l’apparition de cas humains… Toutefois, dans ce pays, c’est une autre espèce de tiques qui est considérée comme le vecteur majoritaire : Hyalomma lusitanicum. En France, la distribution de cette espèce de tique est encore inconnue et nécessite d’être étudiée. Nous sommes peut-être face à un cycle épidémiologique différent, d’où notre prudence à réaliser des comparaisons hâtives entre le cas de l’Espagne et celui de la France », conclue Laurence Vial du Cirad [3].

Pr Dominique Baudon

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