Le sélénium, un rôle dans le COVID 19 ?

En Chine, il existe « une ceinture » géographique de déficit en sélénium du nord-est au sud-ouest du pays. On trouve donc dans ce pays à la fois des populations dont le statut en ce minéral est très élevé, ou au contraire très bas. Rappelons que le sélénium intervient sur l’immunité au travers des sélénoprotéines antioxydantes, glutathion peroxydases notamment. Il a aussi déjà été démontré que le déficit en sélénium augmente la virulence de certains virus à ARN (coxsackie B3 et influenza A). Le passage du coxsackie B3 chez des animaux déficitaires en sélénium favoriserait l’émergence de mutants virulents. Notons aussi qu’une cardiomyopathie qui était endémique dans le nord-est de la Chine, la maladie de Keshan, était liée à la fois au déficit en sélénium et vraisemblablement à une infection au virus coxsackie B3, avec un caractère saisonnier suivant l’exposition au virus. La complémentation en sélénium de la population exposée a fait chuter l’incidence de la maladie.

Corrélation entre « statut » en sélénium et gravité du Covid-19

Dès lors, les auteurs de cette étude ont recherché un lien entre le nombre de cas de Covid-19 et leurs évolutions dans différentes régions de Chine, en fonction d’un éventuel déficit en sélénium, dans une étude rétrospective écologique.

•    Le recensement des cas confirmés de Covid-19 a été fait à partir du site non gouvernemental Baidu, et était basé sur les chiffres communiqués par les régions ou les villes. Les cas étaient considérés comme résolus en présence d’une absence de fièvre depuis plus de 3 jours, une amélioration des symptômes respiratoires, une réduction de l’inflammation pulmonaire, une négativation de 2 tests virologiques consécutifs à plus d’un jour d’intervalle.
•    Le « statut » en sélénium des populations était estimé à partir des taux de sélénium mesurés dans les cheveux, fortement corrélée à la consommation alimentaire en sélénium.

Le taux de résolution des cas dans la province de Hubei (dont Wuhan est la capitale) a été inférieur à celui de l’ensemble des autres provinces (13,2 % comparé à 40,6 % respectivement, p < 0,0001). En parallèle, le taux de mortalité était aussi plus important (3 % comparé à 0,6 %, respectivement (P < 0.0001). Au sein de la province Hubei, le taux de résolution dans la ville de Enshi, où la consommation et donc le statut en sélénium sont élevés, était beaucoup plus élevé qu’à Wuhan (36,4 % contre 13,1 %, p =<0,0001).

En dehors de la province de Hubei, dans les régions où la consommation en sélénium est faible, la mortalité était beaucoup plus élevée, en comparaison des autres provinces (2,4 % pour la région de Keshan contre 0,5 % pour les autres provinces, p < 0,0001).

Enfin le taux de résolution et le statut en sélénium en dehors de la région de Hubei sont apparus étroitement corrélés (R2 = 0,72, F test P < 0.0001).

Ces résultats doivent être considérés avec prudence compte tenu des biais inhérents aux études écologiques. Toutefois ils permettent de formuler des hypothèses sur d’éventuels facteurs de gravité de la maladie voire sur la genèse de ce virus. Dans l’hypothèse où le sélénium jouerait un rôle dans le Covid-19, quelle serait la portée de ces résultats hors de Chine ?

Assurer une couverture maximale en sélénium

Les recommandations quotidiennes en sélénium sont en France de 70 µg/j ; dans la province de Keshan très déficitaire en sélénium, la consommation moyenne était de 16 µg/j. Dans une étude européenne chez des séniors âgés de 65 à 79 ans, la consommation en sélénium était de 43,1 µg/j (DS 16,7) ; Chez des Français d’âge moyen 57,1 ans (DS 7,4) dans l’étude Nutri-Net, la consommation alimentaire était de 70,8 µg/j (SD 26,0). A Poitiers, des auteurs ont retrouvé une consommation moyenne de 52 μg/j (DS 14), ou 64 μg/j (DS 14) si l’eau du robinet était très riche en sélénium. Sur la base de ces valeurs, il est donc possible qu’une fraction non négligeable de la population soit exposée à un déficit notable en ce minéral.

On trouve du sélénium dans le poisson et les fruits de mer, la viande, les noix, les céréales et les produits laitiers. La complémentation en sélénium pourrait-elle être utile ? Il faut rappeler ici les résultats négatifs d’études expérimentales aux USA, qui visaient à réduire le cancer de la prostate avec une complémentation avec ce minéral. Cette dernière s’est avérée inefficace et parfois néfaste, augmentant le risque de cancer de prostate grave quand la consommation en sélénium alimentaire était déjà suffisante ou si le PSA était élevé.

Les grandes cohortes prospectives à travers le monde qui collectent les données nutritionnelles devront, si elles recensent suffisamment de cas de Covid-19, conforter ou pas l’influence du statut en sélénium sur le risque de cette infection virale et son évolutivité. En attendant, pour ses effets préventifs en général et peut-être contre le Covid-19 en particulier, une couverture optimale en sélénium doit être assurée par l’alimentation.

Dr Viviane de La Guéronnière

Références
Zhang J et coll. : Association between regional selenium status and reported outcome of COVID-19 cases in China. Am J Clin Nutr., 2020, publication avancée en ligne, doi : 10.1093/ajcn/nqaa095/5826147
Jennings A et coll. : Changing from a Western to a Mediterranean-style diet does not affect iron or selenium status: results of the New Dietary Strategies Addressing the Specific Needs of the Elderly Population for Healthy Aging in Europe (NU-AGE) 1-year randomized clinical trial in elderly
Europeans. Am J Clin Nutr., 2020, 111:98–109, doi: 10.1093/ajcn/nqz243.
Barron E et coll. : Selenium Exposure in Subjects Living in Areas With High Selenium Concentrated Drinking Water: Results of a French Integrated Exposure Assessment Survey. Environ Int, 2012, 40:155-161, doi: 10.1016/j.envint.2011.07.007.
Egnell M et coll. : Antioxidant intake from diet and supplements and risk of digestive cancers
in middle-aged adults: results from the prospective NutriNet-Santé cohort. British Journal of Nutrition, 2017. doi:10.1017/S0007114517002392.
Kristal AR et coll. : Baseline Selenium Status and Effects of Selenium and Vitamin E Supplementation on Prostate Cancer Risk. J Natl Cancer Inst., 2014doi: 10.1093/jnci/djt456

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Vos réactions (1)

  • Fiabilité des marqueurs biologiques ?

    Le 11 mai 2020

    Vaste sujet, et il faut dans le domaine nutritionnel, éviter de jeter le bébé avec l'eau du bain. Particulièrement avec le sélénium avec lequel il est difficile, avec notre connaissance actuelle en micro nutrition, de fixer les paramètres de contrôle fiables et fins ? cheveux, GR, sérum...etc . "Amusant" de se souvenir qu'au début du SIDA, on avait donné également du sélénium, car il impacte les GB, l'immunité, mais un peu trop ce qui avait conduit secondairement à une non systématique prise...par un effet contraire obtenu. Dans le domaine micro nutritionnel, regarder un micronutriment et pas les autres, en interactions, n'a pas beaucoup de sens. C'est en général ce qui est fait, cependant.

    Dans l'ensemble, nous procédons de façon identique, trop souvent en nutrition, par exemple, avec les acides gras, oubliant la notion de compétition enzymatique entre ces AG ou celle de la complexité des multiples voies biochimiques qui s'entrecroisent que ces AG subissent, ce qui conduit à des conclusions rarement univoques.
    La difficulté vient-t-elle des marqueurs nutritionnels utilisés?

    Dr Christian Trape

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