Les ISRS pris pendant la grossesse ont un impact sur le développement de l’enfant

Selon plusieurs études pharmaco-épidémiologiques, les enfants qui ont été exposés in utero à des antidépresseurs tels que des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine ou la noradrénaline [ISRS/ISRN] présentent des excès de malformations cardiaques, de pathologies périnatales et de troubles du développement. Cependant, les femmes qui continuent le traitement par ISRS/ISRN pendant la grossesse peuvent avoir des dépressions plus sévères, des comorbidités plus lourdes… que celles qui l’arrêtent.

Pour écarter ces soupçons de facteurs confondants, D Singal et coll. ont estimé l’effet causal des ISRS/ISRN pris pendant la grossesse sur le développement à long terme des enfants, en utilisant une méthode qui rapproche leur étude d’un essai contrôlé randomisé.

La population de l’étude est constituée par 3 050 couples mère-enfant du Manitoba (Canada) dont la mère avait eu un diagnostic de dépression/anxiété avant la grossesse et l’enfant une évaluation du développement à 5-6 ans. Dans ces couples, 528 enfants ont été exposés in utero à un traitement de la mère par des ISRS/ISRN (≥ 2 prescriptions pendant la grossesse).

L’outil d’évaluation du développement, le Early Development Instrument [EDI], est un questionnaire rempli par un enseignant du kindergarten, à l’âge moyen de 5,7ans. Il explore le bien-être physique, le langage et le développement cognitif, la compétence sociale, la maturité émotionnelle, et la communication et les connaissances générales.

L’effet causal de l’exposition in utero aux ISRS/ISRN sur le développement des enfants de 5-6 ans a été estimé par des régressions logistiques intégrant une variable créée par pondération inverse sur les probabilités d’être traité.

Vulnérabilité dans l’acquisition du langage et le développement cognitif

Dans le domaine du langage et du développement cognitif de l’EDI, presque 13 % des enfants exposés ont un score inférieur au 10e percentile des enfants canadiens du même âge vs 12,4 % des enfants non exposés (différence absolue : 0,54 %). Le risque de vulnérabilité dans ce domaine est augmenté de 40 % par une exposition in utero aux ISRS/ISRN (Odds Ratio pondéré [ORp] : 1,40 ; Intervalle de Confiance de 95 % [IC 95%] : 1,03-1,91).

Dans les autres domaines il n’y pas de différences significatives entre enfants exposés et enfants non exposés. Cependant, 21,4 % des enfants exposés ont des scores inférieurs au 10e percentile dans au moins deux domaines vs 16,2 % des enfants non exposés (différence absolue : 5,2 %). Le risque de vulnérabilité dans ≥2 domaines est augmenté de 43 % par une exposition in utero aux ISRS/ISRN (ORp : 1,43 ; IC 95% : 1,08-1,90).

Ces résultats suggèrent que les ISRS/ISRN peuvent perturber le développement du cerveau fœtal et ils font craindre une moins bonne réussite scolaire des enfants exposés in utero. D’un autre côté, les dépressions non traitées sont nocives pour les mères et les enfants. Les femmes enceintes déprimées sont moins bien suivies, se nourrissent et dorment mal ; elles ont aussi un risque accru de dépression du postpartum et d’abus d’alcool et de substances. Il faut donc peser les risques et les bénéfices des antidépresseurs avant de décider d’arrêter ou de continuer/débuter un traitement par ISRS/ISRN pendant la grossesse. Les enfants exposés in utero à ces médicaments bénéficieront d’interventions précoces et de soutien pour leur développement.

Dr Jean-Marc Retbi

Référence
Singal D et coll. : In utero antidepressants and neurodevelopmental outcomes in kindergarteners. Pediatrics 2020 ; 145(5) :e20191157

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Vos réactions (2)

  • Pourquoi utiliser la dernière molécule sortie

    Le 29 mai 2020

    Nous avons un recul de 60 ans sur le traitement antidepresseur par tricyclique,
    en particulier chez la femme enceinte.
    Et,à ce jour,aucun effet sur le fœtus n'a pu être démontré.
    Pourquoi toujours vouloir utiliser la dernière molécule sortie lorsqu’on a d'autres molécules,tout aussi efficaces sinon plus,et elles,sans danger et connues parce que données depuis 60 ans.

    Dr Veronique Raphel, medecin-infirmière

  • Antécédents pendant la grossesse et développement de l'enfant

    Le 02 juin 2020

    Il serait intéressant d'avoir une étude qui compare à d'autres ATD par exemple les tricycliques mais surtout connaître l'état mental de la mère dans les deux premières années de vie de l'enfant en particulier son niveau de dépression, les ressources sociales familiales et de santé (suivi de l'enfant) dont ils bénéficient (ou pas).

    Dr Nathalie Bousquet-Jacq

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